Jules et Michel Verne

LES NAUFRAGÉS DU JONATHAN

En Magellanie

1909

 

 

 

Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE.. 5

I  Le guanaque. 6

II  Mystérieuse existence. 14

III  La fin d’un pays libre. 25

IV  À la côte. 40

V  Les naufragés. 51

DEUXIÈME PARTIE.. 56

I  À terre. 57

II  La première loi 91

III  À la baie Scotchwell 101

IV  Hivernage. 118

V  Un navire en vue. 141

VI  Libres. 168

VII  La première enfance d’un peuple. 179

VIII  Halg et Sirk. 211

IX  Le deuxième hiver. 235

X  Du sang. 247

XI  Un chef 261

TROISIÈME PARTIE.. 274

I  Premières mesures. 275

II  La cité naissante. 292

III  L’attentat. 316

IV  Dans les grottes. 336

V  Un héros. 357

VI  Pendant dix-huit mois. 374

VII  L’invasion.. 395

VIII  Un traître. 410

IX  La patrie hostelienne. 428

X  Cinq ans après. 449

XI  La fièvre de l’or. 468

XII  L’île au pillage. 485

XIII  Une « journée ». 505

XIV  L’abdication.. 521

XV  Seul ! 545

À propos de cette édition électronique. 550

 

PREMIÈRE PARTIE

I – Le guanaque

 

C’était un gracieux animal, le cou long et d’une courbure élégante, la croupe arrondie, les jambes nerveuses et effilées, les flancs effacés, la robe d’un roux fauve tacheté de blanc, la queue courte, en panache, très fournie de poils. Son nom dans le pays : guanaco ; en français : guanaque. Vus de loin, ces ruminants ont souvent donné l’illusion de chevaux montés, et plus d’un voyageur, trompé par cette apparence, a pris pour une bande de cavaliers un de leurs troupeaux passant au galop à l’horizon.

Seule créature visible dans cette région déserte, ce guanaque vint s’arrêter sur la crête d’un monticule, au milieu d’une vaste prairie où les joncs se frôlaient bruyamment et dardaient leurs pointes aiguës entre des touffes de plantes épineuses. Le museau tourné au vent, il aspirait les émanations qu’une légère brise apportait de l’Est. L’œil attentif, l’oreille dressée, pivotante, il écoutait, prêt à prendre la fuite au moindre bruit suspect.

La plaine ne présentait pas une surface uniformément plate. Çà et là, elle était vallonnée de bosses que les grandes pluies orageuses, en ravinant la terre, avaient laissées après elles. Abrité par un de ces épaulements, à faible distance du monticule, rampait un indigène, un Indien, que le guanaque ne pouvait apercevoir. Aux trois quarts nu, n’ayant pour tout vêtement que les lambeaux d’une peau de bête, il avançait sans bruit, se faufilant dans l’herbe, de manière à se rapprocher du gibier convoité sans l’effaroucher. Celui-ci, cependant, avait la notion d’un péril imminent et commençait à donner des signes d’inquiétude.

Soudain, un lasso coupa l’air en sifflant et se déroula vers l’animal. La longue courroie n’atteignit pas le but ; elle glissa et, de la croupe, tomba sur le sol.

Le coup était manqué. Le guanaque s’était enfui à toutes jambes. Il avait déjà disparu derrière un massif d’arbres, lorsque l’Indien arriva au sommet du monticule.

Mais, si le guanaque ne courait plus aucun danger, l’homme était menacé à son tour.

Après avoir ramené à lui le lasso dont le bout était fixé à sa ceinture, il se préparait à redescendre, quand un furieux rugissement éclata à quelques pas de lui. Presque aussitôt, un fauve s’abattit à ses pieds.

C’était un jaguar de grande taille, au pelage grisâtre marbré de tachetures noires à centres plus clairs imitant la pupille d’un œil.

L’indigène connaissait la férocité de cet animal capable de l’étrangler d’un seul coup de mâchoire. Il recula d’un bond. Par malheur, une pierre qui roula sous son pied lui fit perdre l’équilibre. La main haute, il essaya de se défendre à l’aide d’une sorte de couteau, fait d’un os de phoque très effilé, qu’il était parvenu à tirer de sa ceinture. Un instant même, il espéra pouvoir se relever et se mettre en meilleure posture. Il n’en eut pas le temps. Le jaguar légèrement touché le chargea avec fureur. Renversé, les griffes du fauve déchirant sa poitrine, il était perdu.

Juste à ce moment retentit la détonation sèche d’une carabine. Le jaguar, le cœur traversé d’une balle, s’abattit foudroyé.

À cent pas de là une légère vapeur blanche voltigeait au-dessus d’un des rocs de la falaise. Debout sur ce roc, se tenait un homme, sa carabine encore épaulée.

De type arien très accusé, cet homme n’était pas un compatriote du blessé. Il n’avait pas la peau brune, bien qu’il fût fortement hâlé, ni le nez élargi dans un profond enfoncement des orbites, ni les pommettes saillantes, ni le front bas sous un angle fuyant, ni les petits yeux de la race indigène. Au contraire, sa physionomie était intelligente, son front vaste et zébré des multiples rides du penseur.

Ce personnage portait, coupés ras, des cheveux grisonnants comme sa barbe. Toutefois on n’aurait pu, à dix ans près, indiquer son âge, compris sans doute entre la quarantaine et la cinquantaine. Il était de haute taille, et paraissait doué d’une force athlétique, d’une constitution vigoureuse, d’une santé inattaquable. Les traits de son visage étaient énergiques et graves, et toute sa personne exprimait la fierté, bien différente de l’orgueilleuse vanité des sots, ce qui lui donnait une véritable noblesse d’attitude et de gestes.

Comprenant qu’il ne serait pas nécessaire de décharger une seconde fois sa carabine, le nouveau venu l’abaissa, la désarma, la mit sous son bras, puis se retourna vers le Sud.

Dans cette direction, en contrebas de la falaise se développait une large étendue de mer. L’homme, se penchant, appela : « Karroly !… » et ajouta deux ou trois mots dans une langue rude et gutturale.

Quelques minutes plus tard, par une coupure de la falaise, apparut un adolescent d’environ dix-sept ans, que suivit de près un homme dans la maturité de l’âge. Assurément, tous deux étaient Indiens, à en juger par leur type bien différent de celui de ce blanc, qui venait de prouver son adresse par un si brillant coup de fusil. Bien musclé, larges épaules, torse puissant, grosse tête carrée portée sur un cou robuste, taille de cinq pieds, très brun de peau, très noir de cheveux, des yeux perçants sous une arcade sourcilière peu fournie, barbe réduite à quelques poils, tel était l’homme, qui paraissait avoir dépassé la quarantaine. Les caractères de l’animalité, mais d’une animalité douce et caressante, le disputaient à ceux de l’humanité, chez cet être de race inférieure, qu’on eût été tenté de comparer, plutôt qu’à un fauve, à un bon et fidèle chien, à l’un de ces courageux terre-neuve, qui peuvent devenir le compagnon, mieux que le compagnon, l’ami de leur maître. Et ce fut bien comme un de ces dévoués animaux qu’il accourut à l’appel de son nom.

Quant au jeune garçon, son fils selon toute apparence, dont le corps souple comme celui d’un serpent était entièrement nu, il semblait très supérieur à son père au point de vue intellectuel. Son front plus développé, ses yeux pleins de feu, exprimaient l’intelligence et, ce qui vaut mieux encore, la droiture et la franchise.

Lorsque les trois personnages furent réunis, les deux hommes échangèrent quelques mots dans ce langage indigène caractérisé par une aspiration courte à la moitié de la plupart des mots, puis tous se dirigèrent vers le blessé, qui gisait sur le sol près du jaguar abattu.

Le malheureux avait perdu connaissance. Le sang coulait de sa poitrine labourée par les griffes de la bête féroce. Cependant, ses yeux fermés se rouvrirent lorsqu’il sentit une main écarter son grossier vêtement.

En apercevant celui qui venait à son secours son regard s’éclaira d’une faible lueur de joie, et ses lèvres décolorées murmurèrent un nom :

« Le Kaw-djer ! »

Le Kaw-djer, un mot qui signifie l’ami, le bienfaiteur, le sauveur, en langue indigène, et ce beau nom appartenait évidemment à ce blanc, car celui-ci fit un signe affirmatif.

Pendant qu’il donnait les premiers soins au blessé, Karroly redescendit par la coupée de la falaise pour revenir bientôt avec un carnier renfermant une trousse et quelques flacons pleins du suc de certaines plantes du pays. Tandis que l’Indien soutenait sur ses genoux la tête du blessé, dont la poitrine était à découvert, le Kaw-djer lava les blessures et en étancha le sang. Il rapprocha ensuite les lèvres des plaies, qui furent recouvertes par des tampons de charpie imbibée du contenu de l’un des flacons, puis, détachant sa ceinture de laine, il en entoura la poitrine de l’indigène, de manière à maintenir tout le pansement.

Le malheureux survivrait-il ? Le Kaw-djer ne le pensait pas. Aucun remède ne pourrait sans doute provoquer la cicatrisation de ces déchirures, qui semblaient intéresser jusqu’à l’estomac et jusqu’aux poumons.

Karroly, profitant de ce que les yeux du blessé venaient de se rouvrir, demanda :

« Où est ta tribu ?…

– Là… là…, murmura l’indigène, en indiquant de la main la direction de l’Est.

– Ce doit être, à huit ou dix milles d’ici, sur la rive du canal, dit le Kaw-djer, ce campement dont nous avons aperçu les feux la nuit dernière. »

Karroly approuva de la tête.

« Il n’est que quatre heures, ajouta le Kaw-djer, mais le flot va bientôt monter. Nous ne pourrons partir qu’au soleil levant…

– Oui », dit Karroly.

Le Kaw-djer reprit :

« Halg et toi, vous allez transporter cet homme et vous l’étendrez dans la barque. Nous ne pouvons rien de plus pour lui. »

Karroly et son fils se mirent en devoir d’obéir. Chargés du blessé, ils commencèrent à descendre vers la grève. L’un d’eux reviendrait ensuite chercher le jaguar, dont la dépouille se vendrait cher aux trafiquants étrangers.

Pendant que ses compagnons s’acquittaient de cette double besogne, le Kaw-djer s’éloigna de quelques pas et escalada l’un des rochers qui dentelaient la falaise. De là, son regard rayonnait vers tous les points de l’horizon.

À ses pieds, se découpait un littoral capricieusement dessiné, qui formait la limite nord d’un canal large de plusieurs lieues. La rive opposée, que des bras de mer échancraient à perte de vue, s’estompait en vagues linéaments, semis d’îles et d’îlots qui semblaient des vapeurs dans le lointain. Ni à l’Est, ni à l’Ouest on n’apercevait les extrémités de ce canal, le long duquel courait la haute et puissante falaise.

Vers le Nord, se développaient interminablement des prairies et des plaines, zébrées de nombreux cours d’eau qui se déversaient dans la mer, soit en torrents tumultueux, soit par des chutes retentissantes. De la surface de ces immenses prairies jaillissaient, par endroits, des îlots de verdure, forêts épaisses, au milieu desquelles on eût vainement cherché un village, et dont les cimes s’empourpraient des rayons du soleil alors à son déclin. Au-delà, bornant l’horizon de ce côté, se profilaient les masses pesantes d’une chaîne de montagnes, que couronnait la blancheur éclatante des glaciers.

Dans la direction de l’Est, le relief du pays s’accentuait plus encore. À l’aplomb du littoral, la falaise se haussait par étages successifs, puis se redressait enfin brusquement en pics aigus qui allaient se perdre dans les zones élevées du ciel.

La contrée paraissait totalement déserte. Même solitude aussi sur le canal. Pas une embarcation en vue, fût-ce un canot d’écorce, ou une pirogue à voiles. Enfin, si loin que le regard pût atteindre, ni des îles du Sud, ni d’aucun point du littoral, ni d’aucune saillie de la falaise ne s’élevait une fumée témoignant de la présence de créatures humaines.

Le jour en était arrivé à cette heure, toujours empreinte de quelque mélancolie, qui précède immédiatement le crépuscule. De grands oiseaux planeurs, en quête de leur gîte nocturne, fendaient l’air de leurs troupes bruyantes.

Le Kaw-djer, les bras croisés, debout sur la roche qu’il avait gravie, gardait une immobilité de statue. Mais une extase illuminait son visage, ses paupières palpitaient, ses yeux étincelaient d’une sorte d’enthousiasme sacré, pendant qu’il contemplait cette étendue prodigieuse de terre et de mer, dernière parcelle du globe qui n’appartînt à personne, dernière région qui ne fût pas courbée sous le joug des lois.

Longtemps, il demeura ainsi, baigné dans la lumière et fouetté par la brise, puis il ouvrit les bras, les tendit vers l’espace, et un profond soupir gonfla sa poitrine, comme s’il eût voulu embrasser d’une étreinte, aspirer d’une haleine tout l’infini. Alors, tandis que son regard semblait braver le ciel et parcourait orgueilleusement la terre, de ses lèvres s’échappa un cri, qui résumait son appétit sauvage d’une liberté absolue, sans limite.

Ce cri, c’était celui des anarchistes de tous les pays, c’était la formule célèbre, si caractéristique qu’on l’emploie couramment comme un synonyme de leur nom, dans laquelle est contenue en quatre mots toute la doctrine de cette secte redoutable.

« Ni Dieu, ni maître !… » proclamait-il d’une voix éclatante, tandis que, le corps à demi penché au-dessus des flots, hors de l’arête de la falaise, il semblait, d’un geste farouche, balayer l’immense horizon.

II – Mystérieuse existence

 

Les géographes désignent sous le nom de Magellanie l’ensemble des îles et îlots groupés, entre l’Atlantique et le Pacifique, à la pointe sud du continent américain. Les terres les plus australes de ce continent, c’est-à-dire le territoire patagon, prolongées par les deux vastes presqu’îles du Roi Guillaume et de Brunswick, se terminent par un des caps de cette dernière, le cap Froward. Tout ce qui ne leur est pas directement rattaché, tout ce qui en est séparé par le détroit de Magellan, constitue ce domaine, auquel a été justement réservé le nom de l’illustre navigateur portugais du XVIe siècle.

La conséquence de cette disposition géographique, c’est que, jusqu’en 1881, cette partie du Nouveau-Monde n’était rattachée à aucun État civilisé, pas même à ses plus proches voisins, le Chili et la République Argentine, qui se disputaient alors les pampas de la Patagonie. La Magellanie n’appartenait à personne, et des colonies pouvaient s’y fonder en conservant leur entière indépendance.

Elle n’est cependant pas d’une étendue insignifiante, cette contrée qui, sur une aire de cinquante mille kilomètres superficiels, comprend, outre un grand nombre d’autres îles de moindre importance, la Terre de Feu, la Terre de Désolation, les îles Clarence, Hoste, Navarin, plus l’archipel du cap Horn, formé lui-même des îles Grévy, Wollaston, Freycinet, Hermitte, Herschell, et des îlots et récifs, par lesquels s’achève en poussière la masse énorme du continent américain.

Des diverses parcelles de la Magellanie, la Terre de Feu est de beaucoup la plus vaste. Au Nord et à l’Ouest, elle a pour limite un littoral très déchiqueté, depuis le promontoire d’Espiritu Santo jusqu’au Magdalena Sound. Après avoir projeté vers l’Ouest une presqu’île tout effilochée que domine le mont Sarmiento, elle se prolonge, au Sud-Est, par la pointe de San-Diego, sorte de sphinx accroupi dont la queue trempe dans les eaux du détroit de Lemaire.

C’est dans cette grande île, au mois d’avril 1880, que se sont passés les faits qui viennent d’être racontés. Ce canal que le Kaw-djer avait sous les yeux pendant sa fiévreuse méditation, c’est le canal du Beagle, qui court au sud de la Terre de Feu et dont la rive opposée est formée par les îles Gordon, Hoste, Navarin et Picton. Plus au Sud encore, s’éparpille le capricieux archipel du cap Horn.

Près de dix ans avant le jour choisi comme point de départ à ce récit, celui que les Indiens devaient plus tard appeler le Kaw-djer avait été pour la première fois rencontré sur le littoral fuégien. Comment s’y était-il transporté ? Sans doute à bord de l’un des nombreux bâtiments, voiliers et steamers, qui suivent les détours du labyrinthe maritime de la Magellanie et des îles qui la prolongent sur l’Océan Pacifique, en faisant avec les indigènes le commerce des pelleteries de guanaques, de vigognes, de nandous et de loups marins.

La présence de cet étranger pouvait s’expliquer aisément de la sorte, mais, quant à savoir quel était son nom, de quelle nationalité il relevait, s’il se rattachait par sa naissance à l’Ancien ou au Nouveau-Monde, c’étaient là autant de questions auxquelles il eût été malaisé de répondre.

On ignorait tout de lui. Nul, d’ailleurs, il convient de l’ajouter, n’avait jamais cherché à se renseigner à son sujet. Dans ce pays où n’existait aucune autorité, qui aurait eu qualité pour l’interroger ? Il n’était pas dans un de ces États organisés où la police s’inquiète du passé des gens et où il est impossible de demeurer longtemps inconnu. Ici, personne n’était dépositaire d’une puissance quelconque, et l’on pouvait vivre en dehors de toutes coutumes, de toutes lois, dans la plus complète liberté.

Pendant les deux premières années qui suivirent son arrivée à la Terre de Feu, le Kaw-djer ne chercha pas à se fixer sur un point plutôt que sur un autre. Sillonnant la contrée de ses courses vagabondes, il se mit en relations avec les indigènes, mais sans jamais approcher des rares factoreries exploitées çà et là par des colons de race blanche. S’il entrait en rapports avec un des navires relâchant en quelque point de l’archipel, c’était toujours par l’intermédiaire d’un Fuégien, et uniquement pour renouveler ses munitions et ses substances pharmaceutiques. Ces achats, il les payait, soit au moyen d’échanges, soit en monnaie espagnole ou anglaise, dont il ne semblait pas dépourvu.

Le reste du temps, il allait de tribus en tribus, de campements en campements. Il vivait, comme les indigènes, des produits de sa chasse et de sa pêche, tantôt parmi les familles du littoral, tantôt chez les peuplades de l’intérieur, partageant leur ajoupa ou leur tente, soignant les malades, secourant les veuves et les orphelins, adoré par ces pauvres gens, qui ne tardèrent pas à lui décerner le glorieux surnom sous lequel il était connu maintenant d’un bout à l’autre de l’archipel.

Que le Kaw-djer fût un homme instruit, aucun doute à cet égard, et il avait dû faire notamment des études très complètes en médecine. Il connaissait aussi plusieurs langues, et Français, Anglais, Allemands, Espagnols et Norvégiens auraient pu indifféremment le prendre pour un compatriote. À son bagage de polyglotte, cet énigmatique personnage n’avait pas tardé à ajouter le yaghon. Il parlait couramment cet idiome, qui est le plus employé dans la Magellanie, et dont les missionnaires se sont servis pour traduire quelques passages de la Bible.

Loin d’être inhabitable, ainsi qu’on le croit généralement, la Magellanie, où le Kaw-djer avait fixé sa vie, est très supérieure à la réputation que lui ont value les récits de ses premiers explorateurs. Certes, il serait exagéré de la transformer en paradis terrestre, et l’on aurait mauvaise grâce à contester que sa pointe extrême, le cap Horn, ne soit balayée par des tempêtes dont la fréquence n’a d’égale que la fureur. Mais il ne manque pas de pays, en Europe même, qui nourrissent une population nombreuse, bien que les conditions d’existence y soient beaucoup plus rudes. Si le climat y est humide au plus haut point, cet archipel doit à la mer qui l’entoure une incontestable régularité de température, et il n’a pas à subir les froids rigoureux de la Russie septentrionale, de la Suède et de la Norvège. La moyenne thermométrique ne descend pas au-dessous de cinq degrés centigrades en hiver si elle ne s’élève pas au-dessus de quinze degrés en été.

À défaut d’observations météorologiques, l’aspect de ces îles aurait dû mettre en garde contre toute appréciation d’un pessimisme exagéré. La végétation y atteint une ampleur qui lui serait interdite dans la zone glaciale. Il y existe d’immenses pâturages qui suffiraient à la nourriture d’innombrables troupeaux, et de vastes forêts où se rencontrent en abondance le hêtre antarctique, le bouleau, l’épine-vinette et l’écorce de Winter. Sans aucun doute, nos végétaux comestibles s’y acclimateraient aisément, et beaucoup d’entre eux, jusques et y compris le froment, pourraient y prospérer.

Pourtant, cette contrée, qui n’est pas inhabitable, est à peu près inhabitée. Sa population ne comprend qu’un petit nombre d’Indiens, catalogués sous le nom de Fuégiens ou de Pêcherais, véritables sauvages au dernier rang de l’humanité, qui vivent presque entièrement nus et mènent, à travers ces vastes solitudes, une vie errante et misérable.

Longtemps déjà avant l’époque où commence cette histoire, le Chili, en fondant la station de Punta-Arenas sur le détroit de Magellan, avait paru prêter quelque attention à ces régions méconnues. Mais à cela s’était borné son effort, et, malgré la prospérité de sa colonie, il n’avait fait aucune tentative pour prendre pied sur l’archipel magellanique proprement dit.

Quelle succession d’événements avait conduit le Kaw-djer dans cette contrée ignorée de la plupart des hommes ? Cela aussi était un mystère, mais ce mystère, du moins, le cri lancé du haut de la falaise, comme un défi au ciel et comme un remerciement passionné à la terre, permettait de le percer en partie.

« Ni Dieu, ni maître ! » c’est la formule classique des anarchistes. Il était donc à supposer que le Kaw-djer appartenait, lui aussi, à cette secte, foule hétéroclite de criminels et d’illuminés. Ceux-là, rongés d’envie et de haine, toujours prêts à la violence et au meurtre ; ceux-ci, véritables poètes qui rêvent une humanité chimérique d’où le mal serait banni à jamais par la suppression des lois imaginées pour le combattre.

À laquelle de ces deux classes appartenait le Kaw-djer ? Était-il un de ces libertaires aigris, un de ces apologistes de l’action directe et de la propagande par le fait, et, successivement rejeté par toutes les nations, n’avait-il trouvé de refuge qu’à cette extrémité du monde habitable ?

Une telle hypothèse se serait mal accordée avec la bonté dont il avait donné tant de preuves depuis son arrivée dans l’archipel magellanique. Qui s’était acharné si souvent à sauver des existences humaines n’avait jamais dû songer à en détruire. Qu’il fût anarchiste, oui, puisqu’il le proclamait lui-même, mais alors il appartenait à la section des rêveurs et non à celle des professionnels de la bombe et du couteau. S’il en était effectivement ainsi, son exil ne devait être que le dénouement logique d’un drame intérieur, et non pas un châtiment édicté par une volonté étrangère. Sans doute, tout enivré par son rêve, il n’avait pu supporter ces règles d’airain qui, dans l’Univers civilisé, conduisent l’homme en laisse du berceau jusqu’à la mort, et un moment était venu où l’air lui avait semblé irrespirable dans cette forêt de lois innombrables par lesquelles les citoyens achètent, au prix de leur indépendance, un peu de bien-être et de sécurité. Son caractère lui interdisant de vouloir imposer par la force ses idées et ses répugnances, il n’avait pu, dès lors, que partir à la recherche d’un pays où l’on ne connût pas l’esclavage, et c’est ainsi peut-être qu’il avait échoué finalement en Magellanie, le seul point, sur toute la surface de la terre, où régnât encore la liberté intégrale.

Pendant les premiers temps de son séjour, deux ans environ, le Kaw-djer ne quitta point la grande île où il avait débarqué.

La confiance qu’il inspirait aux indigènes, son influence sur leurs tribus ne tarda pas à s’accroître. On venait le consulter des autres îles parcourues par des Indiens Canoës, ou Indiens à pirogues, dont la race est quelque peu différente de celle des Yacanas qui peuplent la Terre de Feu. Ces misérables Pêcherais, qui vivent, comme leurs congénères, de chasse et de pêche, se rendaient près du « Bienfaiteur », quand celui-ci se trouvait sur le littoral du canal du Beagle. Le Kaw-djer ne refusait à personne ses conseils ni ses soins. Souvent même, dans certaines circonstances graves, lorsque sévissait quelque épidémie, il risqua sans marchander sa vie pour combattre le fléau. Bientôt sa renommée se répandit dans toute la contrée. Elle franchit le détroit de Magellan. On sut qu’un étranger, installé sur la Terre de Feu, avait reçu des indigènes reconnaissants le titre de Kaw-djer, et, à plusieurs reprises, il fut sollicité de venir à Punta-Arenas. Mais il répondit invariablement par un refus dont aucune instance ne put triompher. Il semblait qu’il ne voulût pas remettre le pied là où il ne sentait plus le sol libre.

Vers la fin de la deuxième année de son séjour, il se produisit un incident dont les conséquences devaient avoir une certaine influence sur sa vie ultérieure.

Si le Kaw-djer s’obstinait à ne pas aller à la bourgade chilienne de Punta-Arenas, qui est située sur le territoire de la Patagonie, les Patagons ne se privent pas d’envahir parfois le territoire magellanique. Eux et leurs chevaux transportés en quelques heures sur la rive sud du détroit de Magellan, ils font de longues excursions, ce qu’on appelle en Amérique de grands raids, d’une extrémité à l’autre de la Terre de Feu, attaquant les Fuégiens, les rançonnant, les pillant, s’emparant des enfants qu’ils emmènent en esclavage dans les tribus patagones.

Entre les Patagons ou Tchnelts et les Fuégiens, il existe des différences ethniques assez sensibles sous le rapport de la race et des mœurs, les premiers étant infiniment plus redoutables que les seconds. Ceux-ci vivent de la pêche et ne se réunissent guère que par familles, tandis que ceux-là sont chasseurs et forment des tribus compactes sous l’autorité d’un chef. En outre, la taille des Fuégiens est un peu inférieure à celle de leurs voisins du continent. On les reconnaît à leur grosse tête carrée, aux pommettes saillantes de leur face, à leurs sourcils clairsemés, à la dépression de leur crâne. En somme, on les tient pour des êtres assez misérables, dont la race n’est pas près de finir cependant, car le nombre des enfants est considérable, autant, pourrait-on dire, que celui des chiens qui grouillent autour des campements.

Quant aux Patagons, ils sont de haute stature, vigoureux et bien proportionnés. Dénués de barbe, ils laissent pendre leurs longs cheveux noirs maintenus sur le front par un bandeau. Leur figure olivâtre est plus large aux mâchoires qu’aux tempes, leurs yeux s’allongent quelque peu suivant le type mongol, et, de part et d’autre d’un nez largement épaté, leurs yeux brillent du fond d’orbites assez rétrécies. Intrépides et infatigables cavaliers, il leur faut de larges espaces à franchir avec leurs non moins infatigables montures, d’immenses pâturages pour la nourriture de leurs chevaux, des terrains de chasse où ils poursuivent le guanaque, la vigogne et le nandou.

Plus d’une fois, le Kaw-djer les avait rencontrés pendant leurs incursions sur la Terre de Feu, mais jusqu’alors il n’avait jamais pris contact avec ces farouches déprédateurs, que le Chili et l’Argentine sont impuissants à contenir.

Ce fut en novembre 1872, alors que ses pérégrinations l’avaient conduit sur la côte ouest de la Fuégie, près du détroit de Magellan, que le Kaw-djer eut pour la première fois à intervenir contre eux, en faveur de Pêcherais de la baie Inutile.

Cette baie, limitée au Nord par des marécages, forme une profonde découpure à peu près en face de l’emplacement où Sarmiento avait établi sa colonie de Port-Famine, de sinistre mémoire.

Un parti de Tchnelts, après avoir débarqué sur la rive sud de la baie Inutile, attaqua un campement de Yacanas, qui ne comptait qu’une vingtaine de familles. La supériorité numérique se trouvait du côté des assaillants, en même temps plus robustes et mieux armés que les indigènes.

Ceux-ci essayèrent de lutter cependant, sous le commandement d’un Indien Canoë qui venait d’arriver au campement avec sa pirogue.

Cet homme s’appelait Karroly. Il faisait le métier de pilote et guidait les bâtiments de cabotage qui s’aventurent sur le canal du Beagle et entre les îles de l’archipel du cap Horn. C’est en revenant de conduire un navire à Punta-Arenas qu’il avait relâché dans la baie Inutile.

Karroly organisa la résistance et, aidé des Yacanas, tenta de repousser les agresseurs. Mais la partie était par trop inégale. Les Pêcherais ne pouvaient opposer une défense sérieuse. Le campement fut envahi, les tentes furent renversées, le sang coula. Les familles furent dispersées.

Pendant la lutte, le fils de Karroly, Halg, alors âgé de neuf ans environ, était resté dans la pirogue, où il attendait son père, lorsque deux Patagons se précipitèrent de son côté.

Le jeune garçon ne voulut pas s’éloigner de la grève, ce qui l’eût mis hors d’atteinte, mais ce qui eût aussi empêché son père de chercher refuge à bord de la pirogue.

Un des Tchnelts sauta dans l’embarcation et saisit l’enfant entre ses bras.

À ce moment, Karroly fuyait le campement au pouvoir des agresseurs. Il courut au secours de son fils que le Tchnelt emportait. Une flèche envoyée par l’autre Patagon siffla à son oreille sans le toucher.

Avant qu’un second trait ne fût lancé, la détonation d’une arme à feu retentit. Le ravisseur mortellement frappé roula à terre, tandis que son compagnon prenait la fuite.

Le coup de feu avait été tiré par un homme de race blanche que le hasard amenait sur le lieu du combat. Cet homme, c’était le Kaw-djer.

Il n’y avait pas à s’attarder. La pirogue fut vigoureusement halée par son amarre. Le Kaw-djer et Karroly sautèrent à bord avec l’enfant et poussèrent au large. Ils étaient déjà à une encablure du rivage lorsque les Patagons les couvrirent d’une nuée de flèches dont l’une atteignit Halg à l’épaule.

Cette blessure présentant une certaine gravité, le Kaw-djer ne voulut pas quitter ses compagnons tant que ses soins pouvaient être nécessaires. C’est pourquoi il resta dans la pirogue, qui contourna la Terre de Feu, suivit le canal du Beagle, et vint enfin s’arrêter dans une petite crique bien abritée de l’Île Neuve, où Karroly avait établi sa résidence.

Alors, il n’y avait plus rien à craindre pour le jeune garçon, dont la blessure était en voie de guérison. Karroly ne savait comment exprimer sa reconnaissance.

Lorsque, sa pirogue amarrée au fond de la crique, l’Indien eut débarqué, il pria le Kaw-djer de le suivre.

« Ma maison est là, lui dit-il ; c’est ici que je vis avec mon fils. Si tu n’y veux rester que quelques jours, tu seras le bienvenu, puis ma pirogue te ramènera de l’autre côté du canal. Si tu veux y rester toujours, ma demeure sera la tienne et je serai ton serviteur. »

À dater de ce jour, le Kaw-djer n’avait plus quitté l’Île Neuve, ni Karroly, ni son enfant. Grâce à lui, l’habitation de l’Indien Canoë était devenue plus confortable, et Karroly fut bientôt à même d’exercer son métier de pilote dans de meilleures conditions. À sa fragile pirogue fut substituée cette solide chaloupe, la Wel-Kiej, achetée à la suite du naufrage d’un navire norvégien, dans laquelle l’homme blessé par le jaguar venait d’être déposé.

Mais cette nouvelle existence ne détourna pas le Kaw-djer de son œuvre humanitaire. Ses visites aux familles indigènes ne furent pas supprimées, et il continua de courir partout où il y avait un service à rendre ou une douleur à guérir.

Plusieurs années se passèrent ainsi, et tout portait à croire que le Kaw-djer continuerait à jamais sa vie libre sur cette terre libre, lorsqu’un événement imprévu vint en troubler profondément le cours.

III – La fin d’un pays libre

 

L’Île Neuve commande l’entrée du canal du Beagle par l’Est. Longue de huit kilomètres, large de quatre, elle affecte la forme d’un pentagone irrégulier. Les arbres n’y manquent pas, plus particulièrement le hêtre, le frêne, l’écorce de Winter, des myrtacées et quelques cyprès de taille moyenne. À la surface des prairies poussent des houx, des berbéris, des fougères de petite venue. En de certaines places abritées se montre le bon sol, la terre végétale, propre à la culture des légumes. Ailleurs, là où l’humus existe en couche insuffisante, et plus spécialement aux abords des grèves, la nature a brodé sa tapisserie de lichens, de mousses et de lycopodes.

C’était sur cette île, au revers d’une haute falaise, face à la mer, que l’Indien Karroly résidait depuis une dizaine d’années. Il n’aurait pu choisir une station plus favorable. Tous les navires, au sortir du détroit de Lemaire, passent en vue de l’Île Neuve. S’ils cherchent à gagner l’Océan Pacifique en doublant le cap Horn, ils n’ont besoin de personne. Mais si, désireux de trafiquer à travers l’archipel, ils veulent en suivre les divers canaux, un pilote leur est indispensable.

Toutefois, relativement rares sont les navires qui fréquentent les parages magellaniques, et leur nombre n’eût pas suffi à assurer l’existence de Karroly et de son fils. Il s’adonnait donc à la pêche et à la chasse, afin de se procurer des objets d’échange qu’il troquait contre tout ce qui était pour eux de première nécessité.

Sans doute, cette île de dimensions restreintes ne pouvait renfermer qu’en petit nombre les guanaques et les vigognes, dont la fourrure est recherchée, mais, dans le voisinage, sont d’autres îles d’une étendue beaucoup plus considérable :

Navarin, Hoste, Wollaston, Dawson, sans parler de la Terre de Feu avec ses immenses plaines et ses forêts profondes où ne manquent ni les ruminants ni les fauves.

Longtemps Karroly n’avait eu pour demeure qu’une grotte naturelle creusée dans le granit, préférable en somme à la hutte des Yacanas. Depuis l’arrivée du Kaw-djer, la grotte avait fait place à une maison dont les forêts de l’île avaient fourni la charpente, dont les roches avaient fourni les pierres, et dont les myriades de coquillages : térébratules, mactres, tritons, licornes, qui en parsèment les grèves, avaient fourni la chaux.

À l’intérieur de cette maison, trois chambres. Au milieu, la salle commune à vaste cheminée. À droite, la chambre de Karroly et de son fils. Celle de gauche appartenait au Kaw-djer, qui retrouvait là, rangés sur des rayons, ses papiers et ses livres, pour la plupart ouvrages de médecine, d’économie politique et de sociologie. Une armoire contenait son assortiment de fioles et d’instruments de chirurgie.

C’est dans cette maison qu’il revint avec ses deux compagnons après son excursion sur la Terre de Feu, dont l’épisode final a servi de thème aux premières lignes de ce récit. Auparavant, toutefois, la Wel-Kiej s’était dirigée vers le campement de l’Indien blessé. Ce campement était situé à l’extrémité orientale du canal du Beagle. Autour de ses huttes capricieusement groupées au bord d’un ruisseau, gambadaient d’innombrables chiens, dont les aboiements annoncèrent l’arrivée de la chaloupe. Dans la prairie avoisinante pâturaient deux chevaux d’un aspect chétif. De minces filets de fumée s’échappaient du toit de quelques ajoupas.

Dès que la Wel-Kiej eut été signalée, une soixantaine d’hommes et de femmes apparurent et dévalèrent en toute hâte vers le rivage. Une foule d’enfants nus couraient à leur suite.

Lorsque le Kaw-djer mit pied à terre, on s’empressa au devant de lui. Tous voulaient lui presser les mains. L’accueil de ces pauvres Indiens témoignait de leur ardente reconnaissance pour tous les services qu’ils avaient reçus de lui. Il écouta patiemment les uns et les autres. Des mères le conduisirent près de leurs enfants malades. Elles le remerciaient avec effusion, à demi consolées par sa présence.

Il entra enfin dans l’une des huttes pour en ressortir bientôt, suivi de deux femmes, l’une âgée, l’autre toute jeune qui tenait par la main un petit enfant. C’étaient la mère, la femme et le fils de l’Indien blessé par le jaguar, et qui était mort au cours de la traversée, malgré les soins dont on l’avait entouré.

Son cadavre fut déposé sur la grève, et tous les indigènes du campement l’entourèrent. Le Kaw-djer raconta alors les circonstances de la mort du défunt, puis il remit à la voile, en laissant généreusement à la veuve la dépouille du jaguar, dont la fourrure représentait une valeur immense pour ces créatures déshéritées.

Avec la saison d’hiver qui s’approchait, la vie habituelle reprit son cours dans la maison de l’Île Neuve. On reçut la visite de quelques caboteurs falklandais qui vinrent acheter des pelleteries avant que les tourmentes de neige n’eussent rendu ces parages impraticables. Les peaux furent avantageusement vendues ou échangées contre les provisions et les munitions nécessaires pendant la rigoureuse période qui va de juin à septembre.

Dans la dernière semaine de mai, un de ces bâtiments ayant réclamé les services de Karroly, Halg et le Kaw-djer restèrent seuls à l’Île Neuve.

Le jeune garçon, alors âgé de dix-sept ans, portait une affection toute filiale au Kaw-djer qui, de son côté, avait pour lui les sentiments du plus tendre des pères. Celui-ci s’était efforcé de développer l’intelligence de cet enfant. Il l’avait tiré de l’état sauvage et en avait fait un être bien différent de ses compatriotes de la Magellanie si en dehors de toute civilisation.

Le Kaw-djer, il est superflu de le dire, n’avait jamais inspiré au jeune Halg que des idées d’indépendance, celles qui lui étaient chères entre toutes. Ce n’était pas un maître, c’était un égal que Karroly et son fils devaient voir en lui. De maître, il n’en est pas, il ne peut y en avoir pour un homme digne de ce nom. On n’a de maître que soi-même, et, d’ailleurs, il n’en est pas besoin d’autre, ni dans le ciel, ni sur la terre.

Cette semence tombait sur un terrain admirablement préparé pour la recevoir. Les Fuégiens ont, en effet, la folie de la liberté. Ils lui sacrifient tout et renoncent pour elle aux avantages que leur assurerait une vie plus sédentaire. Quel que soit le bien-être relatif dont on les entoure, quelque sécurité qu’on leur assure, rien ne peut les retenir, et ils ne tardent pas à s’enfuir pour reprendre leur éternel vagabondage, affamés, misérables, mais libres.

Au début de juin, l’hiver se jeta sur la Magellanie. Si le froid ne fut pas excessif, toute la région fut balayée à grands coups de rafales. De terribles tourmentes troublèrent ces parages, et l’Île Neuve disparut sous la masse des neiges.

Ainsi s’écoulèrent juin, juillet, août. Vers la mi-septembre la température s’adoucit sensiblement, et les caboteurs des Falkland recommencèrent à se montrer dans les passes.

Le 19 septembre, Karroly, laissant Halg et Kaw-djer à l’Île Neuve, partit à bord d’un steamer américain qui avait embouqué le canal du Beagle, un pavillon de pilote au mât de misaine. Son absence dura une huitaine de jours.

Lorsque la chaloupe eut ramené l’Indien, le Kaw-djer, selon son habitude, l’interrogea sur les divers incidents du voyage.

« Il n’y a rien eu, répondit Karroly. La mer était belle et la brise favorable.

– Où as-tu quitté le navire ?

– Au Darwin Sound, à la pointe de l’île Stewart, où nous avons croisé un aviso qui marchait à contre-bord.

– Où allait-il ?

– À la Terre de Feu. En revenant, je l’ai retrouvé mouillé dans une anse où il avait débarqué un détachement de soldats.

– Des soldats !… s’écria le Kaw-djer. De quelle nationalité ?

– Des Chiliens et des Argentins.

– Que faisaient-ils ?

– D’après ce qu’ils m’ont dit, ils accompagnaient deux commissaires en reconnaissance sur la Terre de Feu et les îles voisines.

– D’où venaient ces commissaires ?

– De Punta-Arenas, où le gouverneur avait mis l’aviso à leur disposition. »

Le Kaw-djer ne posa pas d’autres questions. Il demeura pensif. Que signifiait la présence de ces commissaires ? À quelle opération se livraient-ils dans cette partie de la Magellanie ? S’agissait-il d’une exploration géographique ou hydrographique, et leur but était-il de procéder, dans un intérêt maritime, à une vérification plus rigoureuse des relevés ?

Le Kaw-djer était plongé dans ses réflexions. Il ne pouvait se défendre contre une vague inquiétude. Cette reconnaissance n’allait-elle pas s’étendre à tout l’archipel magellanique, et l’aviso ne viendrait-il pas mouiller jusque dans les eaux de l’Île Neuve ?

Ce qui donnait une réelle importance à cette nouvelle, c’est que l’expédition était envoyée par les gouvernements du Chili et de l’Argentine. Y avait-il donc accord entre les deux Républiques qui, jusqu’ici, n’avaient jamais pu s’entendre, à propos d’une région sur laquelle toutes deux prétendaient, à tort d’ailleurs, avoir des droits ?

Ces quelques demandes et réponses échangées, le Kaw-djer avait gagné l’extrémité du morne au pied duquel était bâtie la maison. De là, il découvrait une grande étendue de mer, et ses regards se portèrent instinctivement vers le Sud, dans la direction de ces derniers sommets de la terre américaine, qui constituent l’archipel du cap Horn. Lui faudrait-il aller jusque-là pour trouver un sol libre ?… Plus loin encore peut-être ?… Par la pensée, il franchissait le cercle polaire, il se perdait à travers les immenses régions de l’Antarctique dont le mystère impénétrable brave les plus intrépides découvreurs…

Quelle n’aurait pas été la douleur du Kaw-djer s’il avait su à quel point ses craintes étaient justifiées ! Le Gracias a Dios, aviso de la marine chilienne, transportait bien à son bord deux commissaires : M. Idiaste pour le Chili, M. Herrera pour la République Argentine, lesquels avaient reçu de leurs gouvernements respectifs la mission de préparer le partage de la Magellanie entre les deux États qui en réclamaient la possession.

Cette question, qui traînait depuis nombre d’années déjà, avait donné lieu à des discussions interminables, sans qu’il fût possible de la résoudre à la satisfaction commune. Une telle situation cependant risquait d’engendrer, en se prolongeant, quelque grave conflit. Non seulement au point de vue commercial, mais au point de vue politique, il importait d’autant plus qu’elle prît fin, que l’absorbante Angleterre n’était pas loin. De son archipel des Falkland, elle pouvait aisément étendre la main jusqu’à la Magellanie. Déjà ses caboteurs en fréquentaient assidûment les passes, et ses missionnaires ne cessaient d’accroître leur influence sur la population fuégienne. Un beau jour, son pavillon serait planté quelque part, et rien n’est difficile à déraciner comme le pavillon britannique ! Il était temps d’agir.

MM. Idiaste et Herrera, leur exploration achevée, regagnèrent, l’un Santiago, l’autre Buenos-Ayres. Un mois plus tard, le 17 janvier 1881, un traité signé dans cette dernière ville entre les deux Républiques mit fin à l’irritant problème magellanique.

Aux termes de ce traité, la Patagonie était annexée à la République Argentine, à l’exception d’un territoire borné par le 52e degré de latitude et par le 70e méridien à l’ouest de Greenwich. En compensation de ce qui lui était ainsi attribué, le Chili renonçait de son côté à l’île des États et à la partie de la Terre de Feu située à l’est du 68e degré de longitude. Toutes les autres îles sans exception appartenaient au Chili.

Cette convention, qui fixait les droits des deux États, privait la Magellanie de son indépendance. Qu’allait faire le Kaw-djer, dont le pied foulerait désormais un sol devenu chilien ?

Ce fut le 25 février qu’on eut connaissance du traité à l’Île Neuve, où Karroly, au retour d’un pilotage, en apporta la nouvelle.

Le Kaw-djer ne put retenir un mouvement de colère. Pas une parole ne lui échappa, mais ses yeux s’imprégnèrent de haine, et, dans un terrible geste de menace, sa main se tendit vers le Nord. Incapable de maîtriser son agitation, il fit quelques pas désordonnés. On eût dit que le sol se dérobait sous ses pieds, qu’il ne lui offrait plus un point d’appui suffisant.

Enfin, il parvint à reprendre possession de lui-même. Son visage, un instant convulsé, recouvra sa froideur habituelle. Il alla rejoindre Karroly et l’interrogea d’un ton calme.

« La nouvelle est certaine ?

– Oui, répondit l’Indien. Je l’ai apprise à Punta-Arenas. Il paraît que deux pavillons sont hissés à l’entrée du détroit sur la Terre de Feu : l’un chilien au cap Orange, l’autre argentin au cap Espiritu Santo.

– Et, demanda le Kaw-djer, toutes les îles au sud du canal du Beagle dépendent du Chili ?

– Toutes.

– Même l’Île Neuve ?

– Oui.

– Cela devait arriver », murmura le Kaw-djer dont une violente émotion altérait la voix.

Puis il regagna la maison et s’enferma dans sa chambre.

Quel était donc cet homme ? Quelles raisons l’avaient contraint à quitter l’un ou l’autre des continents pour s’ensevelir dans la solitude de la Magellanie ? Pourquoi l’humanité semblait-elle être réduite pour lui à ces quelques tribus fuégiennes ; auxquelles il consacrait toute son existence et tout son dévouement ?

Les événements, dont la réalisation était prochaine et qui vont faire le sujet de ce récit, devaient se charger de renseigner sur le premier point. Quant aux deux autres questions, la vie antérieure du Kaw-djer permet d’y répondre succinctement.

De grande valeur, ayant aussi profondément creusé les sciences politiques que les sciences naturelles, homme de courage et d’action, le Kaw-djer n’était pas le premier savant qui eût commis la double faute de considérer comme certains des principes qui ne sont après tout que des hypothèses, et de pousser ces principes jusqu’à leurs extrêmes conséquences. Le nom de quelques-uns de ces réformateurs redoutables est dans toutes les mémoires.

Le socialisme, cette doctrine dont la prétention ne va à rien moins qu’à refaire la société de la base au faîte, n’a pas le mérite de la nouveauté. Après beaucoup d’autres qui se perdent dans la nuit des temps, Saint-Simon, Fourrier, Proudhon et tutti quanti sont les précurseurs du collectivisme. Des idéologues plus modernes, tels que les Lassalle, les Karl Marx, les Guesde, n’ont fait que reprendre leurs idées, en les modifiant plus ou moins, et en les appuyant sur la socialisation des moyens de production, l’anéantissement du capital, l’abolition de la concurrence, la substitution de la propriété sociale à la propriété individuelle. Aucun d’eux ne veut tenir compte des contingences de la vie. Leur doctrine réclame une application immédiate et totale. Ils exigent l’expropriation en masse, imposent le communisme universel.

Qu’on approuve ou qu’on blâme une telle théorie, le moins qu’on en puisse dire, c’est qu’elle est audacieuse. Il en est pourtant une qui l’est plus encore : la théorie anarchiste.

La réglementation tyrannique que nécessiterait le fonctionnement de la société collectiviste, les anarchistes la repoussent. Ce qu’ils préconisent, c’est l’individualisme absolu, intégral. Ce qu’ils veulent, c’est la suppression de toute autorité, la destruction de tout lien social.

C’est parmi ces derniers qu’il fallait ranger le Kaw-djer, âme farouche, indomptable, intransigeante, incapable d’obéissance, réfractaire à toutes les lois, imparfaites sans doute, par lesquelles les hommes essaient en tâtonnant de réglementer les rapports sociaux. Certes, il n’avait jamais été compromis dans les violences des propagandistes par le fait. Non pas chassé de la France, de l’Allemagne, de l’Angleterre ou des États-Unis, mais dégoûté de leur prétendue civilisation, ayant hâte de secouer le poids d’une autorité quelle qu’elle fût, il avait cherché un coin de la Terre où un homme pût encore vivre en complète indépendance.

Il crut l’avoir trouvé au milieu de cet archipel, aux confins du monde habité. Ce qu’il n’eût rencontré nulle part ailleurs, la Magellanie allait le lui offrir à l’extrémité de l’Amérique du Sud.

Or, voici que le traité signé entre le Chili et la République Argentine faisait perdre à cette région l’indépendance dont elle avait joui jusqu’alors. Voici que, d’après ce traité, toute la portion des territoires magellaniques située au sud du canal du Beagle passait sous la domination chilienne. Rien de l’archipel n’échapperait à l’autorité du gouverneur de Punta-Arenas, pas même cette Île Neuve où le Kaw-djer avait trouvé asile.

Avoir fui si loin, avoir fait tant d’efforts, s’être imposé une telle existence, pour aboutir à ce résultat !

Le Kaw-djer fut longtemps à se remettre du coup qui le frappait, comme la foudre frappe un arbre en pleine vigueur et l’ébranle jusque dans ses racines. Sa pensée l’entraînait vers l’avenir, un avenir qui ne lui offrait plus aucune sécurité. Des agents viendraient sur cette île, où l’on savait qu’il avait établi sa résidence. Plusieurs fois, il ne l’ignorait pas, on s’était inquiété de la présence d’un étranger en Magellanie, de ses rapports avec les indigènes, de l’influence qu’il exerçait. Le gouverneur chilien voudrait l’interroger, apprendre qui il était ; on fouillerait sa vie, on l’obligerait à rompre cet incognito auquel il tenait par-dessus tout…

Quelques jours s’écoulèrent. Le Kaw-djer n’avait plus reparlé du changement apporté par le traité de partage, mais il était plus sombre que jamais. Que méditait-il donc ? Songeait-il à quitter l’Île Neuve, à se séparer de son fidèle Indien, de cet enfant pour lequel il éprouvait une si profonde affection ?…

Où irait-il ? En quel autre coin du monde retrouverait-il l’indépendance, sans laquelle il semblait qu’il ne pût vivre ? Lors même qu’il se réfugierait sur les dernières roches magellaniques, fût-ce à l’îlot du cap Horn, échapperait-il à l’autorité chilienne ?…

On était alors au début de mars. La belle saison devait durer près d’un mois encore, la saison que le Kaw-djer employait à visiter les campements fuégiens, avant que l’hiver eût rendu la mer impraticable. Cependant, il ne s’apprêtait pas à s’embarquer sur la chaloupe. La Wel-Kiej, dégréée, restait au fond de la crique.

Ce fut seulement le 7 mars, dans l’après-midi, que le Kaw-djer dit à Karroly :

« Tu pareras la chaloupe pour demain dès la première heure.

– Un voyage de plusieurs jours ? demanda l’Indien.

– Oui. »

Le Kaw-djer se décidait-il à retourner au milieu des tribus fuégiennes ? Allait-il remettre les pieds sur cette Terre de Feu devenue argentine et chilienne ?…

« Halg doit-il nous accompagner ? interrogea Karroly.

– Oui.

– Et le chien ?

– Zol aussi. »

La Wel-Kiej appareilla dès l’aube. Le vent soufflait de l’Est. Un assez fort ressac battait les roches au pied du morne. Dans la direction du Nord, au large, la mer se soulevait en longues houles.

Si l’intention du Kaw-djer eût été de rallier la Terre de Feu, la chaloupe aurait dû lutter, car la brise augmentait à mesure que le soleil s’élevait. Mais il n’en fut rien. Sur son ordre, après avoir contourné l’Île Neuve, on se dirigea vers l’île Navarin dont le double sommet s’estompait vaguement dans les brumes matinales de l’Ouest.

Ce fut à la pointe sud de cette île, l’une des moyennes de l’archipel magellanique, que la Wel-Kiej vint relâcher avant le coucher du soleil, au fond d’une petite anse à rive très accore, où la tranquillité devait lui être assurée pour la nuit.

Le lendemain, la chaloupe, coupant obliquement la baie de Nassau, mit le cap sur l’île Wollaston, près de laquelle elle mouilla le soir même.

Le temps devenait mauvais. Le vent fraîchissait en hâlant le Nord-Est. D’épais nuages s’accumulaient à l’horizon. La tempête n’était pas loin. La chaloupe devant, pour se conformer aux instructions du Kaw-djer, continuer à gagner vers le Sud, il importait de choisir les passes où la mer serait moins dure. C’est ce qui fut fait en quittant l’île Wollaston. Karroly en contourna la partie occidentale de manière à donner dans le détroit qui sépare l’île Hermitte de l’île Herschell.

Quel but poursuivait le Kaw-djer ? Lorsqu’il aurait atteint les dernières limites de la Terre, lorsqu’il serait arrivé au cap Horn, lorsqu’il ne verrait plus devant lui que l’immense Océan, que ferait-il ?…

Ce fut à cette extrémité de l’archipel que la chaloupe vint relâcher dans l’après-midi du 15 mars, non sans avoir couru les plus grands dangers au milieu d’une mer démontée. Aussitôt le Kaw-djer débarqua. Sans rien dire de ses intentions, ayant renvoyé le chien qui cherchait à le suivre, laissant Karroly et Halg sur la grève, il se dirigea vers le cap.

L’île Horn n’est qu’une agglomération chaotique de roches énormes dont les bois flottés, les laminaires gigantesques, apportés par les courants, jonchent la base. Au-delà, des pointes de récifs piquent de centaines de taches noires la blancheur neigeuse du ressac.

On accède assez facilement au sommet peu élevé du cap par son revers septentrional en pentes très allongées, sur lesquelles se rencontrent quelques parcelles de terre cultivable.

Le Kaw-djer avait entrepris cette ascension.

Qu’allait-il donc faire là-haut ? Voulait-il porter ses regards jusqu’aux limites de l’horizon du Sud ?… Mais qu’y verrait-il, si ce n’est l’immense nappe de la mer ?

La tempête était maintenant à son paroxysme. À mesure qu’il montait, le Kaw-djer était plus furieusement accueilli par le vent déchaîné. Parfois, il lui fallait s’arcbouter pour ne pas être emporté. Les embruns, violemment projetés, lui cinglaient le visage. D’en bas, Halg et Karroly apercevaient sa silhouette graduellement décroissante. Ils voyaient quelle lutte il soutenait contre la rafale.

Cette pénible ascension exigea près d’une heure. Parvenu au point culminant, le Kaw-djer s’avança jusqu’au bord de la falaise, et, là, debout dans la tourmente, il demeura immobile, le regard dirigé vers le Sud.

La nuit commençait à se faire du côté de l’Est, mais l’horizon opposé s’éclairait encore des dernières lueurs du soleil. De gros nuages échevelés par le vent, des haillons de vapeur qui traînaient dans la houle, passaient avec une vitesse d’ouragan. De toutes parts, rien que la mer.

Mais enfin, qu’était venu faire là cet homme à l’âme si profondément troublée ? Avait-il un but, un espoir ?… Ou bien, arrivé à la fin de la Terre, arrêté par l’impossible, avait-il soif seulement du grand repos de la mort ?…

Le temps s’écoula, l’obscurité devint complète. Toutes choses disparurent, englouties par les ténèbres.

Ce fut la nuit…

Soudain, un éclair brilla faiblement dans l’espace, une détonation vint mourir à la grève.

C’était le coup de canon d’un navire en détresse.

IV – À la côte

 

Il était alors huit heures du soir. Le vent, qui depuis un certain temps déjà soufflait du Sud-Est, battait en côte avec une prodigieuse violence. Un navire n’aurait pu doubler l’extrême pointe de l’Amérique sans risquer de se perdre corps et biens.

C’était le danger qui menaçait le bâtiment dont cette détonation avait révélé la présence. Sans doute, dans l’impossibilité de porter assez de toile, au milieu de ces rafales furieuses, pour tenir la cape courante, il était invinciblement drossé contre les récifs.

Une demi-heure plus tard, le Kaw-djer n’était plus seul au sommet de l’îlot. Au bruit de la détonation, l’Indien et son fils, s’accrochant aux roches du cap, aux touffes poussées dans les fentes, pour abréger l’escalade, étaient venus le rejoindre.

Un second coup de canon retentit. Dans ces parages déserts, par ce temps déchaîné, quel secours espérait donc le malheureux navire ?

« Il est dans l’Ouest, dit Karroly en constatant que la détonation lui arrivait de ce côté.

– Et il marche tribord amures, approuva le Kaw-djer, car il s’est rapproché du cap depuis le premier coup de canon.

– Il ne doublera pas, affirma Karroly.

– Non, répondit le Kaw-djer, la mer est trop dure… Pourquoi ne prend-il pas un bord au large ?

– Peut-être qu’il ne le peut pas.

– C’est possible, mais peut-être aussi n’a-t-il pas aperçu la terre… Il faut la lui montrer… Un feu, allumons un feu ! » s’écria le Kaw-djer.

Fiévreusement ils se hâtèrent de réunir par brassées des branches sèches arrachées aux arbustes qui hérissaient les flancs du cap, les longues herbes et les varechs entassés par le vent dans les anfractuosités, et ils accumulèrent ce combustible à la cime de l’énorme croupe.

Le Kaw-djer battit le briquet. Le feu se communiqua à l’amadou, puis aux brindilles, puis, activé par le vent, ne tarda pas à gagner tout le foyer. En moins d’une minute, une colonne de flammes se dressa sur le plateau, se tordit en projetant une lueur intense, tandis que la fumée se rabattait vers le Nord en épais tourbillons. Au rugissement de la tempête se joignaient les crépitements du bois dont les nœuds éclataient comme des cartouches.

Le cap Horn est tout indiqué pour porter un phare, qui éclairerait cette limite commune des deux océans. La sécurité de la navigation l’exige, et bien certainement le nombre des sinistres, si fréquents en ces parages, en serait diminué.

Nul doute que, à défaut de phare, le foyer allumé par la main du Kaw-djer n’eût été vu. Le capitaine du navire ne pouvait ignorer à tout le moins qu’il se trouvait à proximité du cap. Renseigné par ce feu sur sa position exacte, il lui serait possible de chercher le salut en se jetant dans les passes sous le vent de l’île Horn.

Mais quels épouvantables dangers comportait cette manœuvre dans une obscurité si profonde ! Si aucun pratique de ces parages n’était à bord, combien peu de chances avait-il de se diriger parmi les récifs !

Cependant, le feu continuait à projeter sa lumière dans la nuit. Halg et Karroly ne cessaient de l’alimenter. Le combustible ne manquait pas et durerait jusqu’au matin, s’il le fallait.

Le Kaw-djer, debout en avant du foyer, essayait vainement de relever la position du navire. Soudain, par une brève déchirure des nuages, la lune illumina l’espace. Un instant, il put apercevoir un grand quatre-mâts, dont la coque noire se découpait sur l’écume de la mer. Le bâtiment courait à l’Est, en effet, et luttait péniblement contre le vent et contre la mer.

Au même instant, au milieu d’un de ces silences qui séparent les rafales, de sinistres craquements se firent entendre. Les deux mâts d’arrière venaient de se briser au ras de leurs emplantures.

« Il est perdu ! s’écria Karroly.

– À bord ! » commanda le Kaw-djer.

Tous trois, dévalant, non sans risques, les talus du cap, atteignirent la grève en quelques minutes. Le chien sur leurs talons, ils embarquèrent dans la chaloupe, qui sortit de la crique, Halg au gouvernail, le Kaw-djer et Karroly aux avirons, car il n’eût pas été possible de larguer un morceau de toile.

Bien que les avirons fussent maniés par des bras vigoureux, la Wel-Kiej eut grand-peine à se dégager des récifs contre lesquels la houle brisait avec fureur. La mer était démontée. La chaloupe, secouée à se démembrer, bondissait, se renversait d’un flanc sur l’autre, se matait parfois, comme disent les marins, toute son étrave hors de l’eau, puis retombait pesamment. De lourds paquets de mer embarquaient, s’écrasaient en douches sur le tillac et roulaient jusqu’à l’arrière. Alourdie par cette charge d’eau, elle risquait de sombrer. Il fallait alors que Halg abandonnât le gouvernail pour manier l’écope.

Malgré tout, la Wel-Kiej s’approchait du navire dont on distinguait maintenant les feux de position. On en apercevait la masse qui tanguait comme une bouée gigantesque plus noire que la mer, plus noire que le ciel. Les deux mâts brisés, retenus par leurs haubans, flottaient à sa suite, tandis que le mât de misaine et le grand mât décrivaient des arcs d’un demi-cercle, en déchirant les brumailles.

« Que fait donc le capitaine, s’écria le Kaw-djer, et comment ne s’est-il pas débarrassé de cette mâture ? Il ne sera pas possible de traîner une pareille queue à travers les passes. »

En effet, il était urgent de couper les agrès qui retenaient les mâts tombés à la mer. Mais, sans doute, le navire était en plein désordre. Peut-être même n’avait-il plus de capitaine. On eût été tenté de le croire, en constatant l’absence de toute manœuvre dans une circonstance si critique.

Cependant l’équipage ne pouvait plus ignorer que le navire était affalé sous la terre et qu’il ne tarderait pas à s’y fracasser. Le foyer allumé au faîte du cap Horn jetait encore des flammes qui s’échevelaient comme des lanières démesurées, lorsque le brasier s’activait au souffle de la tourmente.

« Il n’y a donc plus personne à bord ! » dit l’Indien, répondant à l’observation du Kaw-djer.

Il se pouvait après tout que le bâtiment eût été abandonné de son équipage, et que celui-ci s’efforçât en ce moment de gagner la terre dans les embarcations. À moins qu’il ne fût plus qu’un énorme cercueil transportant des mourants et des morts dont les corps allaient se déchirer bientôt sur la pointe des récifs, puisque, durant les accalmies, pas un cri, pas un appel ne se faisait entendre.

La Wel-Kiej arriva enfin par le travers du navire, au moment où il faisait une embardée sur bâbord, qui faillit la couler. Un heureux coup de barre lui permit de raser la coque le long de laquelle pendaient des agrès. L’Indien put adroitement saisir un bout d’aussière, qui fut, en un tour de main, amarrée à l’avant de la chaloupe.

Puis son fils et lui, le Kaw-djer ensuite enlevant dans ses bras le chien Zol, franchirent les bastingages et retombèrent sur le pont.

Non, le navire n’avait point été délaissé. Bien au contraire, une foule éperdue d’hommes, de femmes et d’enfants l’encombrait. Étendus pour la plupart contre les roufs, dans les coursives, on eût compté plusieurs centaines de malheureux au paroxysme de l’épouvante, et qui n’auraient pu rester debout, tant les coups de roulis étaient insoutenables.

Au milieu de l’obscurité, personne n’avait aperçu ces deux hommes et ce jeune garçon qui venaient de sauter à bord.

Le Kaw-djer se précipita vers l’arrière, espérant trouver l’homme de barre à son poste… La barre était abandonnée. Le navire, à sec de toile, allait où le poussaient la houle et le vent.

Le capitaine, les officiers, où étaient-ils donc ? Avaient-ils, lâchement, au mépris de tout devoir, déserté leur navire ?

Le Kaw-djer saisit un matelot par le bras.

« Ton commandant ? » interrogea-t-il en anglais.

Cet homme n’eut pas même l’air de s’apercevoir qu’il était interpellé par un étranger et se borna à hausser les épaules.

« Ton commandant ? reprit le Kaw-djer.

– Élingué par-dessus bord, et plus d’un autre avec », dit le matelot d’un ton d’étrange indifférence.

Ainsi le bâtiment n’avait plus de capitaine, et une partie de son équipage lui manquait.

« Le second ? » demanda le Kaw-djer.

Nouveau haussement d’épaules du matelot évidemment frappé de stupeur.

« Le second ?… répondit-il. Les deux jambes cassées, la tête broyée, affalé dans l’entrepont.

– Mais le lieutenant ?… le maître ?… où sont-ils ? »

D’un geste, le matelot fit entendre qu’il n’en savait rien.

« Enfin, qui commande à bord ? s’écria le Kaw-djer.

– Vous ! dit Karroly.

– À la barre donc, ordonna le Kaw-djer, et laisse arriver en grand ! »

Karroly et lui revinrent en tout hâte à l’arrière et pesèrent sur la roue, pour faire abattre le bâtiment. Celui-ci, obéissant péniblement au gouvernail, vint avec lenteur sur bâbord.

« Brasse carré partout ! » commanda le Kaw-djer.

Tombé dans le lit du vent, le navire avait pris un peu d’erre. Peut-être réussirait-on à passer dans l’Ouest de l’île Horn.

Où allait ce navire ?… On le saurait plus tard. Quant à son nom et à celui de son port d’attache – Jonathan, San-Francisco – il fut possible de les lire sur la roue, à la lueur d’un falot.

Les violentes embardées rendaient très difficile la manœuvre du gouvernail, dont l’action était, d’ailleurs, peu efficace, le bâtiment n’ayant qu’une faible vitesse propre. Cependant, le Kaw-djer et Karroly essayaient de le maintenir dans la direction de la passe, en s’orientant sur les derniers éclats que, pour quelques minutes encore, continuait à jeter le feu allumé au sommet du cap Horn.

Mais, quelques minutes, il n’en fallait pas plus pour atteindre l’entrée du canal, qui se creusait, sur tribord, entre l’île Hermitte et l’île Horn. Que le bâtiment parvînt à parer les écueils émergeant dans la partie moyenne de ce canal, et il gagnerait peut-être un mouillage abrité du vent et de la mer. Là, on attendrait en sûreté jusqu’au lever du jour.

Tout d’abord, Karroly, aidé de quelques matelots dont le trouble était si grand qu’ils ne remarquèrent même pas que des ordres leur étaient donnés par un Indien, se hâta de couper les haubans et galhaubans de bâbord qui retenaient les deux mâts à la traîne. Leurs chocs violents contre la coque eussent fini par la défoncer. Les agrès tranchés à coups de hache, la mâture partit en dérive, et il n’y eut plus à s’en occuper. Quant à la Wel-Kiej, sa bosse la ramena vers l’arrière de manière à prévenir toute collision.

La fureur de la tempête s’accroissait. Les énormes paquets de mer qui embarquaient par-dessus les bastingages augmentaient l’affolement des passagers. Mieux aurait valu que tout ce monde se fût réfugié dans les roufs ou dans l’entrepont. Mais le moyen de se faire entendre et comprendre de ces malheureux ? Il n’y fallait pas songer.

Enfin, non sans d’effrayantes embardées qui exposaient tour à tour ses flancs aux assauts des lames, le bâtiment doubla le cap, frôla les récifs qui le hérissaient à l’Ouest et, sous l’impulsion d’un morceau de toile hissé à l’avant en guise de foc, passa sous le vent de l’île Horn, dont les hauteurs le couvrirent en partie contre les violences de la bourrasque.

Pendant cette accalmie relative, un homme monta sur la dunette et s’approcha de la barre que manœuvraient le Kaw-djer et Karroly.

« Qui êtes-vous ? demanda-t-il.

– Pilote, répondit le Kaw-djer. Et vous ?

– Maître d’équipage.

– Vos officiers ?

– Morts.

– Tous ?

– Tous.

– Pourquoi n’étiez-vous pas à votre poste ?

– J’ai été assommé par la chute des mâts. Je viens à peine de reprendre connaissance.

– C’est bon. Reposez-vous. Mon compagnon et moi nous suffirons à la tâche. Mais, quand vous le pourrez, réunissez vos hommes. Il faut mettre de l’ordre ici. »

Tout danger n’avait pas disparu, loin de là. Lorsque le navire arriverait à la pointe septentrionale de l’île, il serait pris par le travers et de nouveau exposé à toutes les brutalités des lames et du vent, qui enfilaient le bras de mer entre l’île Horn et l’île Herschell. Aucun moyen, d’ailleurs, d’éviter ce passage. Outre que la côte du cap n’offre aucun abri où le Jonathan pût mouiller, le vent, qui hâlait de plus en plus le Sud, ne tarderait pas à rendre intenable cette partie de l’archipel.

Le Kaw-djer n’avait plus qu’un espoir, gagner vers l’Ouest et atteindre la côte méridionale de l’île Hermitte. Cette côte, assez franche, longue d’une douzaine de milles, n’est pas dépourvue de refuges. Au revers de l’une des pointes, il n’était pas impossible que le Jonathan trouvât un abri. La mer redevenue calme, Karroly essaierait, en choisissant un vent favorable, de gagner le canal du Beagle, et de conduire le navire, bien qu’il fût à peu près désemparé, à Punta-Arenas par le détroit de Magellan.

Mais, que de périls présentait la navigation jusqu’à l’île Hermitte ! Comment éviter les nombreux récifs dont la mer est semée dans ces parages ? Avec la voilure réduite à un bout de foc, comment assurer la direction dans ces profondes ténèbres ?…

Après une heure terrible, les dernières roches de l’île Horn furent dépassées et la mer recommença à battre en grand le navire.

Le maître d’équipage, aidé d’une douzaine de matelots, établit alors un tourmentin au mât de misaine. Il ne fallut pas moins d’une demi-heure pour y réussir. Au prix de mille peines, la voile fut enfin hissée à bloc, amurée et bordée à l’aide de palans, non sans que les hommes y eussent employé toute leur vigueur.

Assurément, pour un navire de ce tonnage, l’action de ce morceau de toile serait à peine sensible. Il la ressentit pourtant, et telle était la force du vent, que les sept ou huit milles séparant l’île Horn de l’île Hermitte furent enlevés en moins d’une heure.

Un peu avant onze heures, le Kaw-djer et Karroly commençaient à croire au succès de leur tentative, lorsqu’un effroyable fracas domina un instant les hurlements de la bourrasque.

Le mât de misaine venait de se rompre à une dizaine de pieds au-dessus du pont. Entraînant dans sa chute une partie du grand mât, il tomba en écrasant les bastingages de bâbord et disparut.

Cet accident fit plusieurs victimes, car des cris déchirants s’élevèrent. En même temps, le Jonathan embarqua une lame gigantesque et donna une telle bande qu’il menaça de chavirer.

Il se releva cependant, mais un torrent courut de bâbord à tribord, de l’arrière à l’avant, balayant tout sur son passage. Par bonheur, les agrès s’étaient rompus, et les débris de la mature, emportés par la houle, ne menaçaient pas la coque.

Devenu désormais une épave inerte en dérive, le Jonathan ne sentait plus sa barre.

« Nous sommes perdus ! cria une voix.

– Et pas d’embarcations ! gémit une autre.

– Il y a la chaloupe du pilote ! » hurla un troisième.

La foule se rua vers l’arrière, où la Wel-Kiej suivait à la traîne.

« Halte ! » commanda le Kaw-djer d’une voix si impérieuse qu’il fut obéi sur-le-champ.

En quelques secondes, le maître d’équipage eut établi un cordon de matelots, qui barra la route aux passagers affolés. Il n’y avait plus qu’à attendre le dénouement.

Une heure après, Karroly entrevit une énorme masse dans la région du Nord. Par quel miracle le Jonathan avait-il suivi sans dommage le chenal séparant l’île Herschell de l’île Hermitte ? Le certain, c’est qu’il l’avait franchi, puisqu’il avait maintenant devant lui les hauteurs de l’île Wollaston. Mais le flot se faisait alors sentir, et l’île Wollaston fut presque aussitôt laissée sur tribord.

Lequel serait le plus fort, du vent ou du courant ? Le Jonathan, poussé par le premier, allait-il passer à l’Est de l’île Hoste, ou bien, drossé par le second, la doubler par le Sud ? Ni l’un, ni l’autre. Un peu avant une heure du matin, un formidable choc l’ébranla dans toute sa membrure, et il demeura immobile, en donnant une forte gîte sur bâbord.

Le navire américain venait de se mettre au plein sur la côte orientale de cette extrémité de l’île Hoste qui porte le nom de Faux cap Horn.

V – Les naufragés

 

Quinze jours avant cette nuit du 15 au 16 mars, le clipper américain Jonathan avait quitté San-Francisco de Californie, à destination de l’Afrique australe. C’est là une traversée qu’un navire bon marcheur peut accomplir en cinq semaines, s’il est favorisé par le temps.

Ce voilier de trois mille cinq cents tonneaux de jauge était gréé de quatre mâts, le mât de misaine et le grand mât à voiles carrées, les deux autres à voiles auriques et latines : brigantines et flèches. Son commandant, le capitaine Leccar, excellent marin dans la force de l’âge, avait sous ses ordres le second Musgrave, le lieutenant Maddison, le maître Hartlepool et un équipage de vingt-sept hommes, tous Américains.

Le Jonathan n’avait pas été affrété pour un transport de marchandises. C’est un chargement humain qu’il contenait dans ses flancs. Plus de mille émigrants, réunis par une Société de colonisation, s’y étaient embarqués pour la baie de Lagoa, où le gouvernement portugais leur avait accordé une concession.

La cargaison du clipper, en dehors des provisions nécessaires au voyage, comprenait tout ce qu’exigerait la colonie à son début. L’alimentation de ces centaines d’émigrants était assurée pour plusieurs mois en farine, conserves et boissons alcooliques. Le Jonathan emportait aussi du matériel de première installation : tentes, habitations démontables, ustensiles nécessaires aux besoins des ménages. Afin de favoriser la mise en valeur immédiate des terres concédées, la Société s’était préoccupée de fournir aux colons des instruments agricoles, des plants de diverses natures, des graines de céréales et de légumes, un certain nombre de bestiaux des espèces bovine, porcine et ovine, et tous les hôtes habituels de la basse-cour. Les armes et les munitions ne manquant pas davantage, le sort de la nouvelle colonie était donc garanti pour une période suffisante. D’ailleurs, il n’était pas question qu’elle fût abandonnée à elle-même. Le Jonathan, de retour à San Francisco, y reprendrait une seconde cargaison qui compléterait la première, et, si l’entreprise paraissait réussir, transporterait un autre personnel de colons à la baie de Lagoa. Il ne manque pas de pauvres gens pour lesquels l’existence est trop pénible, impossible même dans la mère-patrie, et dont tous les efforts tendent à s’en créer une meilleure en terre étrangère.

Dès le début du voyage, les éléments semblèrent se liguer contre le succès de l’entreprise. Après une traversée très dure, le Jonathan n’était arrivé à la hauteur du cap Horn que pour y être assailli par une des plus furieuses tempêtes dont ces parages aient été le théâtre.

Le capitaine Leccar, qui, faute d’observation solaire, ne pouvait connaître sa position exacte, se croyait plus loin de la terre. C’est pourquoi il donna la route au plus près, tribord amures, espérant passer d’une seule bordée dans l’Atlantique, où il trouverait sans doute un temps plus maniable. On venait à peine d’exécuter ses ordres, quand un furieux coup de mer, capelant la joue de tribord, l’enleva avec plusieurs passagers et matelots. On tenta vainement de porter secours à ces malheureux qui, en moins d’une seconde, eurent disparu.

Ce fut après cette catastrophe que le Jonathan commença à tirer le canon d’alarme, dont la première détonation avait été entendue par le Kaw-djer et par ses compagnons.

Le capitaine Leccar n’avait donc pas vu le feu allumé au sommet du cap, qui lui eût montré son erreur et permis peut-être de la réparer. À son défaut, le second Musgrave essaya de virer de bord afin de gagner du champ. C’était une entreprise presque irréalisable, étant donné l’état de la mer et la voilure réduite que nécessitait la violence du vent. Après beaucoup d’efforts infructueux, il allait cependant la mener à bonne fin, lorsqu’il fut précipité à la mer avec le lieutenant Maddison par la chute de la mâture arrière. Au même instant, une poulie, violemment balancée par la houle, atteignait le maître d’équipage à la tête et le jetait évanoui sur le pont.

On sait le reste.

Maintenant, le voyage était terminé. Le Jonathan, solidement encastré entre les pointes des récifs, gisait, à jamais immobile, sur la côte de l’île Hoste. À quelle distance était-il de la terre ? On le saurait au jour. En tous cas, il n’y avait plus de danger immédiat. Le navire, emporté par sa force vive, était entré très avant au milieu des écueils, et ceux que son élan lui avait permis de franchir le couvraient de la mer, qui n’arrivait plus jusqu’à lui que sous forme d’inoffensive écume. Il ne serait donc pas démoli, cette nuit-là du moins. D’autre part, il ne pouvait être question de couler, la cale qui le supportait ne devant sûrement pas s’enfoncer sous son poids.

Cette situation nouvelle, le Kaw-djer, aidé du maître Hartlepool, réussit à la faire comprendre au troupeau affolé qui encombrait le pont. Quelques émigrants, les uns volontairement, les autres emportés par le choc, étaient passés par-dessus bord au moment de l’échouage. Ils étaient tombés sur les récifs, où le ressac les roulait, mutilés et sans vie. Mais l’immobilité du navire commençait à rassurer les autres. Peu à peu, hommes, femmes et enfants allèrent chercher sous les roufs ou dans l’entrepont un abri contre les torrents de pluie que les nuages déversaient en cataractes. Quant au Kaw-djer, en compagnie d’Halg, de Karroly et du maître d’équipage, il continua à veiller pour le salut de tous.

Lorsqu’ils furent dans l’intérieur du navire, où régnait un silence relatif, les émigrants ne tardèrent pas à s’endormir pour la plupart. Allant d’un extrême à l’autre, les pauvres gens avaient repris confiance dès qu’ils avaient senti au-dessus d’eux une énergie et une intelligence, et docilement ils avaient obéi. Comme si la chose eût été toute naturelle, ils s’en remettaient au Kaw-djer et lui laissaient le soin de décider pour eux et d’assurer leur sécurité. Rien ne les avait préparés à subir de telles épreuves. Forts par leur patiente résignation contre les misères courantes de l’existence, ils étaient désarmés en de si exceptionnelles circonstances, et, inconsciemment, ils souhaitaient que quelqu’un se chargeât de distribuer à chacun sa besogne. Français, Italiens, Russes, Irlandais, Anglais, Allemands, et jusqu’aux Japonais, étaient représentés plus ou moins largement parmi ces émigrants, dont le plus grand nombre, toutefois, provenaient des États du Nord-Amérique. Et, cette diversité de races, on la retrouvait dans les professions. Si pour l’immense majorité ils faisaient partie de la classe agricole, certains appartenaient à la classe ouvrière proprement dite, et quelques-uns même avaient exercé, avant de s’expatrier, des professions libérales. Célibataires en général, cent ou cent cinquante d’entre eux seulement étaient mariés et traînaient à leur suite un véritable troupeau d’enfants.

Mais tous avaient ce trait commun d’être des épaves. Victimes, les uns d’un hasard défavorable de la naissance, d’autres d’un défaut d’équilibre moral, ceux-ci d’une insuffisance d’intelligence ou de force, ceux-là de malheurs immérités, tous avaient dû se reconnaître mal adaptés à leur milieu et se résoudre à chercher fortune sous d’autres cieux.

Cette population hybride, c’était un microcosme, une réduction de la gent humaine où, à l’exclusion de la richesse, toutes les situations sociales étaient représentées. L’extrême misère, d’ailleurs, en était pareillement bannie, la Société de colonisation ayant exigé de ses adhérents la possession d’un capital minimum de cinq cents francs, capital qui, selon les facultés individuelles, avait été, par quelques-uns, porté à un chiffre vingt et trente fois plus fort. C’était une foule, en somme, ni meilleure, ni pire qu’une autre ; c’était la foule avec ses inégalités, ses vertus et ses tares, amas confus de désirs et de sentiments contradictoires, la foule anonyme, d’où se dégage parfois une volonté unique et totale, comme un courant se forme et s’isole dans la masse amorphe de la mer.

Cette foule que le hasard jetait sur une côte inhospitalière, qu’allait-elle devenir ? Comment allait-elle résoudre l’éternel problème de la vie ?

DEUXIÈME PARTIE

I – À terre

 

Même en cette région si bouleversée, l’île Hoste est remarquable par la fantaisie de son plan. Si la côte septentrionale, qui borde le canal du Beagle sur la moitié de son étendue, en est sensiblement rectiligne, le littoral, sur le reste de son périmètre, est hérissé de caps aigus ou creusé de golfes étroits, dont quelques-uns profonds jusqu’à traverser l’île presque de part en part.

L’île Hoste est une des grandes terres de l’archipel magellanique. Sa largeur peut être estimée à cinquante kilomètres, et sa longueur à plus de cent, non compris cette presqu’île Hardy, recourbée comme un cimeterre, qui projette à huit ou dix lieues dans le Sud-Ouest la pointe connue sous le nom de Faux cap Horn.

C’est à l’Est de cette presqu’île, au revers d’une énorme masse granitique séparant la baie Orange de la baie Scotchwell, que le Jonathan était venu s’échouer.

Au jour naissant, une falaise sauvage apparut dans les brumes de l’aube, que ne tardèrent pas à dissiper les derniers souffles de la tempête expirante. Le Jonathan gisait à l’extrémité d’un promontoire dont l’arête, formée d’un morne très à pic du côté de la mer, se rattachait par un faîte élevé à l’ossature de la presqu’île. Au pied du morne s’étendait un lit de roches noirâtres, toutes visqueuses de varechs et de goémons. Entre les récifs brillait par places un sable lisse et encore humide, prodigieusement constellé de ces coquillages : térébratules, fissurelles, patelles, tritons, peignes, licornes, oscabrions, mactres, venus, si abondants sur les plages magellaniques. En somme, l’île Hoste ne semblait pas des plus accueillantes à première vue.

Dès que la lumière leur permit de distinguer confusément la côte, la plupart des naufragés se laissèrent glisser sur les récifs alors presque entièrement découverts, et s’empressèrent de gagne la terre. C’eût été folie de vouloir les retenir. On imagine aisément quelle hâte ils devaient avoir de fouler un sol ferme après les affres d’une pareille nuit. Une centaine d’entre eux se mirent en devoir d’escalader le morne en le prenant à revers, dans l’espoir de reconnaître du sommet une plus vaste étendue de pays. Du surplus de la foule, une partie s’éloigna en contournant le rivage sud de la pointe, une autre suivit le rivage nord, tandis que le plus grand nombre stationnaient sur la grève, absorbés dans la contemplation du Jonathan échoué.

Quelques émigrants toutefois, plus intelligents ou moins impulsifs que les autres, étaient restés à bord et tenaient leurs regards fixés sur le Kaw-djer, comme s’ils eussent attendu un mot d’ordre de cet inconnu dont l’intervention leur avait déjà été si profitable. Celui-ci ne montrant aucune velléité d’interrompre la conversation qu’il soutenait avec le maître d’équipage, l’un de ces émigrants se détacha enfin d’un groupe de quatre personnes, parmi lesquelles figuraient deux femmes, et se dirigea vers les causeurs. À l’expression de son visage, à sa démarche, à mille signes impalpables, il était aisé de reconnaître que cet homme, âgé d’environ cinquante ans, appartenait à une classe supérieure au milieu dans lequel il se trouvait placé.

« Monsieur, dit-il en abordant le Kaw-djer, que je vous remercie, avant tout. Vous nous avez sauvés d’une mort certaine. Sans vous et sans vos compagnons, nous étions inévitablement perdus. »

Les traits, la voix, le geste de ce passager disaient son honnêteté et sa droiture. Le Kaw-djer serra avec cordialité la main qui lui était tendue, puis, employant la langue anglaise dans laquelle on lui adressait la parole :

« Nous sommes trop heureux, mon ami Karroly et moi, répondit-il, que notre expérience de ces parages nous ait permis d’éviter une si effroyable catastrophe.

– Permettez-moi de me présenter. Je suis émigrant et je m’appelle Harry Rhodes. J’ai avec moi ma femme, ma fille et mon fils, reprit le passager en désignant les trois personnes qu’il avait quittées pour aborder le Kaw-djer.

– Mon compagnon, dit en échange le Kaw-djer, est le pilote Karroly, et voici Halg, son fils. Ce sont des Fuégiens, comme vous pouvez le voir.

– Et vous ? interrogea Harry Rhodes.

– Je suis un ami des Indiens. Ils m’ont baptisé le Kaw-djer, et je ne me connais plus d’autre nom. »

Harry Rhodes regarda avec étonnement son interlocuteur qui soutint cet examen d’un air calme et froid. Sans insister, il demanda :

« Quel est votre avis sur ce que nous devons faire ?

– Nous en parlions précisément, M. Hartlepool et moi, répondit le Kaw-djer. Tout dépend de l’état du Jonathan. Je n’ai pas, à vrai dire, beaucoup d’illusions à ce sujet. Cependant, il est nécessaire de l’examiner avant de rien décider.

– En quelle partie de la Magellanie sommes-nous échoués ? reprit Harry Rhodes.

– Sur la côte sud-est de l’île Hoste.

– Près du détroit de Magellan ?

– Non. Fort loin, au contraire.

– Diable !… fit Harry Rhodes.

– C’est pourquoi, je vous le répète, tout dépend de l’état du Jonathan. Il faut d’abord s’en rendre compte. Nous prendrons ensuite une décision. »

Suivi du maître Hartlepool, d’Harry Rhodes, d’Halg et de Karroly, le Kaw-djer descendit sur les récifs, et, tous ensemble, ils firent le tour du clipper.

On eut vite acquis la certitude que le Jonathan devait être considéré comme absolument perdu. La coque était crevée en vingt endroits, déchirée sur presque toute la longueur du flanc de tribord, avaries particulièrement irrémédiables quand il s’agit d’un bâtiment en fer. On devait donc renoncer à tout espoir de le remettre à flot et l’abandonner à la mer qui ne tarderait pas à en achever la démolition.

« Selon moi, dit alors le Kaw-djer, il conviendrait de débarquer la cargaison et de la mettre en lieu sûr. Pendant ce temps, on réparerait notre chaloupe qui a subi de sérieuses avaries au moment de l’échouage. Les réparations terminées, Karroly conduirait à Punta-Arenas un des émigrants qui apprendrait le sinistre au gouverneur. Sans aucun doute, celui-ci s’empressera de faire le nécessaire pour vous rapatrier.

– C’est fort sagement dit et pensé, approuva Harry Rhodes.

– Je crois, reprit le Kaw-djer, qu’il serait bon de communiquer ce plan à tous vos compagnons. Pour cela, il faudrait les réunir sur la grève, si vous n’y voyez pas d’inconvénient. »

On dut attendre assez longtemps le retour des diverses bandes qui s’étaient plus ou moins éloignées dans des directions opposées. Avant neuf heures du matin, cependant, la faim eut ramené tous les émigrants en face du navire échoué. Harry Rhodes, montant sur un quartier de roc en guise de tribune, transmit à ses compagnons la proposition du Kaw-djer.

Elle n’obtint pas un succès absolument unanime. Quelques auditeurs ne parurent pas satisfaits. On entendit des réflexions désobligeantes.

« Décharger un navire de trois mille tonneaux, maintenant !… Il ne manquait plus que ça ! murmurait l’un.

– Pour qui nous prend-on ? bougonnait un autre.

– Comme si l’on n’avait pas assez trimé ! » disait en sourdine un troisième.

Une voix s’éleva enfin nettement de la foule.

« Je demande la parole, articulait-elle en mauvais anglais.

– Prenez-la », acquiesça, sans même connaître le nom de l’interrupteur, Harry Rhodes, qui descendit sur-le-champ de son piédestal.

Il y fut aussitôt remplacé par un homme dans la force de l’âge. Son visage, aux traits assez beaux, éclairé par des yeux bleus un peu rêveurs, était encadré par une barbe touffue de couleur châtain. Le propriétaire de cette magnifique barbe en tirait, selon toute apparence, quelque vanité, car il en caressait avec amour les poils longs et soyeux, d’une main dont nul travail grossier n’avait altéré la blancheur.

« Camarades, prononça ce personnage en arpentant le rocher comme Cicéron devait jadis arpenter les rostres, la surprise que plusieurs d’entre vous ont manifestée est des plus naturelles. Que nous propose-t-on, en effet ? De séjourner un temps indéterminé sur cette côte inhospitalière et de travailler stupidement au sauvetage d’un matériel qui n’est pas à nous. Pourquoi attendrions-nous ici le retour de la chaloupe, alors qu’elle peut être utilisée à nous transporter les uns après les autres jusqu’à Punta-Arenas ? »

Des : « Il a raison ! », « C’est évident ! », coururent parmi les auditeurs. Cependant le Kaw-djer répliquait du milieu de la foule :

« La Wel-Kiej est à votre disposition, cela va sans dire. Mais il lui faudra dix ans pour transporter tout le monde à Punta-Arenas.

– Soit ! concéda l’orateur. Restons donc ici en attendant son retour. Ce n’est pas une raison pour décharger le matériel à grand renfort de bras. Que nous retirions des flancs du navire les objets qui sont notre propriété personnelle, rien de mieux, mais le reste !… Devons-nous quelque chose à la Société à laquelle tout cela appartient ? Bien au contraire, c’est elle qui est responsable de nos malheurs. Si elle n’avait pas fait preuve de tant d’avarice, si son bateau avait été meilleur et mieux commandé, nous n’en serions pas où nous en sommes. Et d’ailleurs, quand bien même il n’en serait pas ainsi, devrions-nous pour cela oublier que nous faisons partie de l’innombrable classe des exploités, et nous transformer bénévolement en bêtes de somme des exploiteurs ? »

L’argument parut apprécié. Une voix dit : « Bravo ! ». Il y eut de gros rires.

L’orateur, ainsi encouragé, poursuivit avec une chaleur nouvelle :

« Exploités, nous le sommes à coup sûr, nous autres travailleurs – et l’orateur, ce disant, se frappait la poitrine avec énergie – qui n’avons pu, fût-ce au prix d’un labeur acharné, gagner dans les lieux qui nous ont vus naître le pain qu’aurait trempé notre sueur. Nous serions bien sots maintenant de charger nos échines de toute cette ferraille fabriquée par des ouvriers comme nous et qui n’en est pas moins la propriété de ce capitalisme oppresseur, dont l’incommensurable égoïsme nous a contraints à quitter nos familles et nos patries ? »

Si la plupart des émigrants écoutaient d’un air ahuri ces tirades prononcées dans un anglais vicié par un fort accent étranger, plusieurs d’entre eux en paraissaient ébranlés. Un petit groupe, réuni au pied de la tribune improvisée, donnait notamment des marques d’approbation.

Ce fut encore le Kaw-djer qui remit les choses au point.

« J’ignore à qui appartient la cargaison du Jonathan, dit-il avec calme, mais mon expérience de ce pays m’autorise à vous affirmer qu’elle pourra éventuellement vous être utile. Dans l’ignorance où nous sommes tous de l’avenir, il est sage, selon moi, de ne pas l’abandonner. »

Le précédent orateur ne manifestant aucune velléité de réplique, Harry Rhodes escalada de nouveau le rocher et mit aux voix la proposition de Kaw-djer. Elle fut adoptée à mains levées sans autre opposition.

« Le Kaw-djer demande, ajouta Harry Rhodes transmettant une question qui lui était faite à lui-même, s’il n’y aurait pas parmi nous des charpentiers qui consentiraient à l’aider pour réparer sa chaloupe.

– Présent ! fit un homme à l’aspect solide, qui éleva un bras au-dessus des têtes.

– Présent ! répondirent presque en même temps deux autres émigrants.

– Le premier qui a parlé, c’est Smith, dit Hartlepool au Kaw-djer, un ouvrier embauché par la Compagnie. C’est un brave homme. Je ne connais pas les deux autres. Tout ce que je sais, c’est que l’un s’appelle Hobard.

– Et l’orateur, le connaissez-vous ?

– C’est un émigrant, un Français, je crois. On m’a dit qu’il se nommait Beauval, mais je n’en suis pas sûr. »

Le maître d’équipage ne se trompait pas. Tels étaient bien le nom et la nationalité de l’orateur, dont l’histoire assez mouvementée peut cependant être résumée en quelques lignes.

Ferdinand Beauval avait commencé par être avocat, et peut-être eût-il réussi dans cette profession, car il ne manquait ni d’intelligence, ni de talent, s’il n’avait eu le malheur d’être piqué, dès le début de sa carrière, par la tarentule politique. Pressé de réaliser une ambition à la fois ardente et confuse, il s’était enrôlé dans les partis avancés et n’avait pas tardé à lâcher le Palais pour les réunions publiques. Il serait, sans doute, parvenu à se faire élire député tout comme un autre, s’il avait pu attendre assez longtemps. Mais ses modestes ressources furent épuisées avant que le succès eût couronné ses efforts. Réduit aux expédients, il s’était alors compromis dans des affaires douteuses, et, de ce jour, datait pour lui la dégringolade qui, de chute en chute, l’avait fait rouler dans la gêne, puis dans la misère, et l’avait enfin contraint à chercher une meilleure fortune sur le sol de la libre Amérique.

Mais, en Amérique, le sort ne lui avait pas été plus clément. Après avoir passé de ville en ville, en exerçant successivement tous les métiers, il avait finalement échoué à San Francisco, où, le destin ne lui souriant pas davantage, il s’était vu acculé à un second exil.

Ayant réussi à se procurer le capital minimum nécessaire, il s’était inscrit dans ce convoi d’émigrants sur le vu d’un prospectus qui promettait monts et merveilles aux premiers colons de la concession de la baie de Lagoa. Son espoir risquait fort d’être trompé de nouveau, après le naufrage du Jonathan, qui le jetait, avec tant d’autres misérables, sur le littoral de la presqu’île Hardy.

Toutefois, les échecs perpétuels de Ferdinand Beauval n’avaient aucunement ébranlé sa confiance en lui-même et dans son étoile. Ces échecs, qu’il attribuait à la méchanceté, à l’ingratitude, à la jalousie, laissaient intacte sa foi en sa valeur propre, qui triompherait, un jour ou l’autre, à la première occasion favorable.

C’est pourquoi pas un instant il n’avait laissé dépérir les dons de conducteur d’hommes qu’il s’attribuait modestement. À peine à bord du Jonathan, il s’était efforcé de répandre autour de lui la bonne semence, et parfois avec une telle intempérance de langage que le capitaine Leccar avait cru devoir intervenir.

Malgré cette entrave apportée à sa propagande, Ferdinand Beauval n’était pas sans avoir remporté quelques petits succès pendant le commencement de ce voyage qui venait de prendre fin d’une manière si dramatique. Certains de ses compagnons d’infortune, en nombre insignifiant, il est vrai, n’avaient pas laissé de prêter une oreille complaisante aux suggestions démagogiques qui faisaient le fond de son éloquence habituelle. Autour de lui, ils formaient maintenant un groupe compact, dont le seul défaut était de compter de trop rares unités.

Plus grande sans doute eût été la quantité de ses adeptes, si Beauval, continuant à jouer de malheur, ne se fût heurté, à bord du Jonathan, à un redoutable concurrent. Ce concurrent n’était autre qu’un Américain du Nord, du nom de Lewis Dorick, homme au visage rasé, à l’aspect glacial, à la parole tranchante comme un couteau. Ce Lewis Dorick professait des théories analogues à celles de Beauval, en les poussant d’un degré plus avant. Alors que celui-ci préconisait un socialisme, dans lequel l’État, unique propriétaire des moyens de production, répartirait à chacun son emploi, Dorick vantait un plus pur communisme, dans lequel tout serait à la fois propriété de tous et de chacun.

Entre les deux leaders sociologues, on pouvait encore noter une différence plus caractéristique que le désaccord de leurs principes. Tandis que Beauval, Latin imaginatif, se grisait de mots et de rêves, tout en pratiquant pour son propre compte des mœurs assez douces, de Dorick, sectaire plus farouche et plus absolu doctrinaire, le cœur de marbre ignorait la pitié. Alors que l’un, fort capable au demeurant d’affoler un auditoire jusqu’à la violence, était personnellement inoffensif, l’autre constituait par lui-même un danger.

Dorick prônait l’égalité d’une manière telle qu’il la rendait haïssable. Ce n’est pas en bas, c’est en haut qu’il regardait. La pensée du sort misérable auquel est vouée l’immense majorité des humains ne faisait battre son cœur de nulle émotion, mais qu’un petit nombre d’entre eux occupassent un rang social supérieur au sien, cela lui donnait des convulsions de rage.

Vouloir l’apaiser eût été une folie. Pour le plus timide des contradicteurs, il devenait sur-le-champ un ennemi implacable qui, s’il eût été libre, n’eût employé d’autre argument que la violence et le meurtre.

À cette âme ulcérée, Dorick devait tous ses malheurs. Professeur de littérature et d’histoire, il n’avait pu résister au désir de répandre, du haut de sa chaire, un tout autre enseignement. Volontiers, il y proclamait ses maximes libertaires, non pas sous la forme d’une pure discussion théorique, mais sous celle d’affirmations péremptoires devant lesquelles on a le devoir étroit de s’incliner.

Cette conduite n’avait pas tardé à porter ses fruits naturels. Dorick, remercié par son directeur, avait été invité à chercher une autre place. Les mêmes causes continuant à produire les mêmes effets, sa nouvelle place lui avait échappé comme la première, la troisième comme la deuxième, et ainsi de suite, tant qu’enfin la porte de la dernière institution s’était irrévocablement refermée derrière lui. Il était alors tombé sur le pavé, d’où, professeur transformé en émigrant, il avait rebondi sur le pont du Jonathan.

Au cours de la traversée, Dorick et Beauval avaient recruté chacun leurs partisans, celui-ci par la chaleur d’une éloquence que n’alourdit pas la critique consciencieuse des idées, celui-là par l’autorité inhérente à un homme qui s’affirme possesseur de la vérité intégrale. Cette modeste clientèle, dont ils s’étaient érigés les chefs, ils n’arrivaient pas à se la pardonner réciproquement. Si, en apparence, ils se faisaient encore bon visage, leurs âmes étaient pleines de colère et de haine.

À peine débarqué sur la grève de l’île Hoste, Beauval n’avait pas voulu perdre un instant pour s’assurer un avantage sur son rival. Trouvant l’occasion favorable, il avait gravi la tribune et pris la parole de la manière que l’on sait. Peu importait que sa thèse n’eût pas finalement triomphé. L’essentiel est de se mettre en vedette. La foule s’habitue à ceux qu’elle voit souvent, et pour devenir tout naturellement un chef, il suffit de s’en attribuer le rôle assez longtemps.

Pendant le court dialogue du Kaw-djer et d’Hartlepool, Harry Rhodes avait continué à haranguer ses compagnons.

« Puisque la proposition est adoptée, leur dit-il du haut de son rocher, il faudrait confier à l’un de nous la direction du travail. Ce n’est pas peu de choses que de décharger entièrement un navire de trois mille cinq cents tonneaux, et une telle entreprise exige de la méthode. Vous conviendrait-il de faire appel au concours de M. Hartlepool, maître d’équipage ? Il nous répartirait la besogne et nous indiquerait les meilleurs moyens de la mener à bonne fin. Que ceux qui sont de mon avis veuillent bien lever la main. »

Toutes les mains, à de rares exceptions près, se levèrent d’un même mouvement.

« Voilà donc qui est entendu, constata Harry Rhodes, qui ajouta en se tournant vers le maître d’équipage : Quels sont les ordres ?

– D’aller déjeuner, répondit Hartlepool avec rondeur. Pour travailler, il faut des forces. »

En tumulte, les émigrants réintégrèrent le bord où un repas formé de conserves leur fut distribué par l’équipage. Pendant ce temps, Hartlepool avait pris le Kaw-djer à l’écart.

« Si vous le permettez, monsieur, dit-il d’un air soucieux, j’oserai prétendre que je suis un bon marin. Mais j’ai toujours eu un capitaine, monsieur.

– Qu’entendez-vous par là ? interrogea le Kaw-djer.

– J’entends, répondit Hartlepool en faisant une mine de plus en plus longue, que je peux me flatter de savoir exécuter un ordre, mais que l’invention n’est pas mon affaire. Tenir ferme la barre, tant qu’on voudra. Quant à donner la route, c’est autre chose. »

Le Kaw-djer examina du coin de l’œil le maître d’équipage. Il existait donc des hommes, bons, forts et droits au demeurant, pour lesquels un chef était une nécessité ?

« Cela veut dire, expliqua-t-il, que vous vous chargeriez volontiers du détail du travail, mais que vous seriez heureux d’avoir au préalable quelques indications générales ?

– Juste ! fit Hartlepool.

– Rien de plus simple, poursuivit le Kaw-djer. De combien de bras pouvez-vous disposer ?

– Au départ de San-Francisco, le Jonathan avait un équipage de trente-quatre hommes, compris l’état-major, le cuisinier et les deux mousses, et transportait onze cent quatre-vingt-quinze passagers. Au total, douze cent vingt-neuf personnes. Mais beaucoup sont morts maintenant.

– On en fera le compte plus tard. Adoptons pour le moment le nombre rond de douze cents. En défalquant les femmes et les enfants, il reste à vue d’œil sept cents hommes. Vous allez diviser votre monde en deux groupes. Deux cents hommes resteront à bord et commenceront à monter la cargaison sur le pont. Moi, je conduirai les autres dans une forêt qui n’est pas loin d’ici. Nous y couperons une centaine d’arbres. Ces arbres, une fois ébranchés, seront croisés sur double épaisseur et liés solidement entre eux. On obtiendra ainsi une série de parquets, que vous mettrez bout à bout de façon à former un large chemin réunissant le navire à la grève. À marée haute, vous aurez un pont flottant. À marée basse, ces radeaux reposeront sur les têtes de récifs, et vous les étayerez afin d’assurer leur stabilité. En procédant de cette manière, et avec un si nombreux personnel, le déchargement peut être terminé en trois jours. »

Hartlepool se conforma intelligemment à ces instructions, et, comme l’avait prévu le Kaw-djer, toute la cargaison du Jonathan fut déposée sur la grève, hors de l’atteinte de la mer, le soir du 19. Vérification faite, le treuil à vapeur s’était par bonheur trouvé en parfait état, et cette circonstance avait grandement facilité le levage des colis les plus lourds.

En même temps, avec l’aide des trois charpentiers Smith, Hobard et Charley, les réparations de la chaloupe avaient été activement poussées. À cette date du 19 mars, elle fut en état de prendre la mer.

Il s’agit alors pour les émigrants de choisir un délégué. Ferdinand Beauval eut ainsi une nouvelle occasion de monter à la tribune et de solliciter des électeurs. Mais il jouait décidément de malheur. S’il eut la satisfaction de réunir une cinquantaine de voix, tandis que Lewis Dorick, qui d’ailleurs n’avait pas fait acte de candidat, n’en récoltait aucune, ce fut sur un certain Germain Rivière, agriculteur de race franco-canadienne, père d’une fille et de quatre superbes garçons, que se porta la majorité des suffrages. Celui-ci, du moins, les électeurs étaient bien sûrs qu’il reviendrait.

Sous la conduite de Karroly, qui laissait à l’île Hoste Halg et le Kaw-djer, la Wel-Kiej mit à la voile dans la matinée du 20 mars, et l’on procéda aussitôt à une installation sommaire. Il n’était pas question de fonder un établissement durable, mais seulement d’attendre le retour de la chaloupe, dont le voyage devait exiger environ trois semaines. Il n’y avait donc pas lieu d’utiliser les maisons démontables, et l’on se contenta de dresser les tentes trouvées dans la cale du navire. Augmentées des voiles de rechange dont regorgeait une soute spéciale, elles suffirent à abriter tout le monde, et même la partie fragile du matériel. On ne négligea pas non plus d’improviser des basses-cours avec quelques panneaux de grillages, ni d’établir des enclos à l’aide de cordes et de pieux, pour les bêtes à deux et à quatre pattes que transportait le Jonathan.

En somme, cette foule n’était pas dans la situation de naufrages jetés sans espoir, sans ressources sur une terre ignorée. La catastrophe avait eu lieu dans l’archipel fuégien, en un point exactement porté sur les cartes, à une centaine de lieues tout au plus de Punta-Arenas. D’autre part, les vivres abondaient. Les circonstances ne justifiaient, par conséquent, aucune inquiétude sérieuse, et, si ce n’est le climat un peu plus dur, les émigrants vivraient là, jusqu’au jour prochain du rapatriement, comme ils eussent vécu au début de leur séjour sur la terre africaine.

Il va sans dire que, pendant le déchargement, ni Halg ni le Kaw-djer n’étaient restés inactifs. Tous deux avaient bravement payé de leur personne. Du Kaw-djer notamment le concours avait été particulièrement utile. Quelle que fût sa modestie, quelque soin qu’il prît de passer inaperçu, sa supériorité était si évidente qu’elle s’imposait par la force des choses. Aussi ne se fit-on pas faute de recourir à ses conseils. S’agissait-il du transport d’un poids spécialement lourd, de l’arrimage des colis, du montage des tentes, on s’adressait à lui, et non seulement Hartlepool, mais encore la plupart de ces pauvres gens, peu habitués à de semblables travaux, qui formaient la grande masse des émigrants.

L’installation était fort avancée, sinon terminée, quand, le 24 mars, on eut un nouvel aperçu de la rigueur de ces parages. Durant trois fois vingt-quatre heures, la pluie ruissela en torrents, le vent souffla en tempête. Lorsque l’atmosphère reprit un peu de calme, on eût vainement cherché le Jonathan sur son lit de récifs. Des tôles, des barres de fer tordues, voilà ce qui restait du beau clipper dont, quelques jours auparavant, l’étrave fendait si allègrement la mer.

Bien que tout ce qui pouvait avoir la moindre valeur eût été retiré alors du navire, ce ne fut pas sans un serrement de cœur que les émigrants constatèrent sa disparition définitive. Ils étaient ainsi isolés et complètement séparés de l’humanité qui, si la chaloupe se perdait en cours de navigation, ignorerait peut-être à jamais leur destin.

À la tempête succéda une période de calme. On en profita pour dénombrer les survivants du naufrage. L’appel nominal, auquel procéda Hartlepool, en s’aidant des listes du bord, montra que la catastrophe avait fait trente et une victimes, dont quinze parmi l’équipage et seize parmi les passagers. Il subsistait onze cent soixante-dix-neuf passagers et dix-neuf des trente-quatre inscrits sur le rôle d’équipage. En ajoutant à ces nombres les deux Fuégiens et leur compagnon, la population de l’île Hoste s’élevait donc à douze cent une personnes des deux sexes et de tout âge.

Le Kaw-djer résolut de mettre le beau temps à profit pour visiter les parties de l’île Hoste les plus voisines du campement. Il fut convenu que Hartlepool, Harry Rhodes, Halg et trois émigrants, Gimelli, Gordon et Ivanoff, d’origine italienne pour le premier, américaine pour le deuxième, russe pour le troisième, l’accompagneraient dans cette excursion. Mais, au dernier moment, il se présenta deux candidats imprévus.

Le Kaw-djer allait à l’endroit fixé pour le rendez-vous, lorsque son attention fut attirée par deux enfants d’une dizaine d’années qui, l’un suivant l’autre, se dirigeaient évidemment de son côté. L’un de ces deux enfants, la mine éveillée, légèrement impertinente même, marchait le nez au vent, en affectant une allure crâne qui ne laissait pas d’être un peu comique. L’autre, suivait à cinq pas, d’un air modeste qui convenait à sa petite figure timide.

Le premier aborda le Kaw-djer.

« Excellence… » dit-il.

À cette appellation imprévue, le Kaw-djer fort amusé considéra le bambin. Celui-ci soutint bravement l’examen, sans se troubler ni baisser les yeux.

« Excellence !… répéta le Kaw-djer en riant. Pourquoi m’appelles-tu Excellence, mon garçon ? »

L’enfant sembla fort étonné.

« N’est-ce pas comme ça qu’on doit dire pour les rois, les ministres et les évêques ? demanda-t-il sur un ton qui exprimait sa crainte de n’avoir pas suffisamment respecté les règles de la politesse.

– Bah !… s’écria le Kaw-djer abasourdi. Et où as-tu vu qu’on devait appeler Excellence les rois, les ministres et les évêques ?

– Sur les journaux, répondit l’enfant avec assurance.

– Tu lis donc les journaux ?

– Pourquoi pas ?… Quand on m’en donne.

– Ah !… ah !… » fit le Kaw-djer.

Il reprit :

« Comment t’appelles-tu ?

– Dick.

– Dick quoi ? »

L’enfant n’eut pas l’air de comprendre.

« Enfin, quel est le nom de ton père ?

– Je n’en ai pas.

– De ta mère, alors ?

– Pas plus de mère que de père, Excellence.

– Encore !… se récria le Kaw-djer qui s’intéressait de plus en plus à ce singulier enfant. Je ne suis cependant, que je sache, ni roi, ni ministre, ni évêque !

– Vous êtes le gouverneur ! » déclara le gamin avec emphase.

Le gouverneur !… Le Kaw-djer tombait des nues.

« Où as-tu pris cela ? demanda-t-il.

– Dame !… fit Dick embarrassé.

– Eh bien ?… » insista le Kaw-djer.

Dick parut légèrement troublé. Il hésita.

« Je ne sais pas, moi… dit-il enfin. C’est parce que c’est vous qui commandez… Et puis, tout le monde vous appelle comme ça.

– Par exemple !… » protesta le Kaw-djer.

D’une voix plus grave il ajouta :

« Tu te trompes, mon petit ami. Je ne suis ni plus ni moins que les autres. Ici, personne ne commande. Ici, il n’y a pas de maître. »

Dick ouvrit de grands yeux et regarda le Kaw-djer avec incrédulité. Était-il possible qu’il n’y eût pas de maître ? Pouvait-il le croire, cet enfant, pour qui, jusqu’alors, le monde n’avait été peuplé que de tyrans ? Pouvait-il croire qu’il existât quelque part un pays sans maître ?

« Pas de maître », affirma de nouveau le Kaw-djer.

Après un court silence, il demanda :

« Où es-tu né ?

– Je ne sais pas.

– Quel âge as-tu ?

– Bientôt onze ans, à ce qu’on dit.

– Tu n’en es pas plus sûr que ça ?

– Ma foi ! non.

– Et ton compagnon, qui reste là figé à cinq pas sans bouger d’une semelle, qui est-ce ?

– C’est Sand.

– C’est ton frère ?

– C’est tout comme… C’est mon ami.

– Vous avez peut-être été élevés ensemble ?

– Élevés ?… protesta Dick. Nous n’avons pas été élevés, monsieur ! »

Le cœur du Kaw-djer se serra. Que de tristesse dans ces quelques mots que prononçait cet enfant d’une voix batailleuse, comme un jeune coq dressé sur ses ergots ! Il existait donc des enfants que personne n’avait « élevés » !

« Où l’as-tu connu, alors ?

– À Frisco[1] sur le quai.

– Il y a longtemps ?

– Très, très longtemps… Nous étions encore petits, répondit Dick en cherchant à rassembler ses souvenirs. Il y a au moins… six mois !

– En effet, il y a très longtemps », approuva le Kaw-djer sans sourciller.

Il se retourna vers le compagnon silencieux du singulier petit bonhomme.

« Avance à l’ordre, toi, dit-il, et surtout ne m’appelle pas Excellence. Tu as donc ta langue dans ta poche ?

– Non, monsieur, balbutia l’enfant en tordant entre ses doigts un béret de marin.

– Alors, pourquoi ne dis-tu rien ?

– C’est parce qu’il est timide, monsieur », expliqua Dick.

De quel air dégoûté Dick rendit cet arrêt !

« Ah ! dit en riant le Kaw-djer, c’est parce qu’il est timide ?… Tu ne l’es pas, toi.

– Non, monsieur, répondit Dick avec simplicité.

– Et tu as, parbleu ! bien raison… Mais, enfin, qu’est-ce que vous faites tous les deux ici ?

– C’est nous les mousses, monsieur. »

Le Kaw-Djer se souvint qu’Hartlepool avait en effet cité deux mousses en énumérant l’équipage du Jonathan. Il ne les avait pas remarqués jusqu’alors parmi les enfants des émigrants. Puisqu’ils l’avaient abordé aujourd’hui, c’est donc qu’ils désiraient quelque chose.

« Qu’y a-t-il pour votre service ? » demanda-t-il.

Ce fut Dick, comme toujours, qui prit la parole.

« Nous voudrions aller avec vous, comme M. Hartlepool et M. Rhodes.

– Pourquoi faire ? »

Les yeux de Dick brillèrent.

« Pour voir des choses… »

Des choses !… Tout un monde dans ce mot. Tout le désir de ce qui jamais n’a été vu encore, tous les rêves merveilleux et confus des enfants. Le visage de Dick implorait, toute sa petite personne était tendue vers son désir.

« Et toi, insista le Kaw-djer en s’adressant à Sand, tu veux aussi voir des choses ?

– Non, monsieur.

– Que veux-tu, dans ce cas ?

– Aller avec Dick, répondit l’enfant doucement.

– Tu l’aimes donc bien, Dick ?

– Oh oui, monsieur ! » affirma Sand dont la voix eut une profondeur d’expression au-dessus de son âge.

Le Kaw-djer, de plus en plus intéressé, regarda un moment les deux bambins. Le drôle de petit ménage ! Mais charmant et touchant aussi. Il rendit enfin son arrêt.

« Vous viendrez avec nous, dit-il.

– Vive le gouverneur !… » s’écrièrent, en jetant leur béret en l’air, les deux enfants qui se mirent à sauter comme des cabris.

Par Hartlepool, le Kaw-djer apprit l’histoire de ses deux nouvelles connaissances, tout ce que le maître d’équipage en savait du moins, et à coup sûr plus que les intéressés n’en savaient eux-mêmes.

Enfants abandonnés un soir au coin d’une borne, le fait qu’ils eussent vécu était un de ces phénomènes que la raison est impuissante à expliquer. Ils avaient vécu cependant, gagnant leur pain dès l’âge le plus tendre, grâce à de menues besognes : cirage de chaussures, commissions, ouverture de portières, vente de fleurs des champs, autant d’inventions merveilleuses pour d’aussi jeunes cerveaux, mais le plus souvent trouvant leur nourriture, comme des moineaux, entre les pavés de San-Francisco.

Ils ignoraient réciproquement leur triste existence six mois plus tôt, quand le sort les mit soudain face à face, dans des circonstances que la qualité et l’échelle réduite des acteurs empêchent seules de qualifier de tragiques. Dick passait sur le quai, les mains dans les poches, le béret sur l’oreille, en sifflant entre les dents une chanson favorite, quand il aperçut Sand aux trousses duquel un gros chien aboyait en découvrant des crocs menaçants. L’enfant, épouvanté, reculait en pleurant, le visage gauchement caché sous son coude replié. Dick ne fit qu’un bond et sans hésiter se plaça entre le peureux et son terrifiant adversaire, puis, se campant résolument sur ses petites jambes, il regarda le chien droit dans les yeux et attendit le pied ferme.

L’animal fut-il intimidé par cette attitude de matamore ? Le certain, c’est qu’il recula à son tour, pour s’enfuir finalement la queue basse. Sans s’occuper davantage de lui, Dick s’était retourné vers Sand.

« Comment t’appelles-tu ? lui avait-il demandé d’un air superbe.

– Sand, avait dit l’autre au milieu de ses larmes. Et toi ?

– Dick… Si tu veux nous serons amis. »

Pour toute réponse, Sand s’était jeté dans les bras du héros, scellant ainsi une indestructible amitié.

De loin, Hartlepool avait assisté à la scène. Il interrogea les deux enfants et connut ainsi leur triste histoire. Désireux de venir en aide à Dick, dont il avait admiré le courage, il lui proposa de le prendre comme mousse sur le Josuah Brener, trois-mâts carré à bord duquel il était alors embarqué. Mais, au premier mot, Dick avait posé cette condition sine qua non que Sand serait pris avec lui. Il fallut de gré ou de force en passer par là, et, depuis lors, Hartlepool n’avait plus quitté les deux inséparables qui l’avaient suivi du Josuah Brener sur le Jonathan. Il s’était fait leur professeur et leur avait appris à lire et à écrire, c’est-à-dire à peu près tout ce qu’il savait lui-même. Ses bienfaits, du reste, étaient tombés dans un bon terrain. Il n’avait jamais eu qu’à se louer des deux enfants qui éprouvaient pour lui une reconnaissance passionnée. Certes, chacun d’eux avait son caractère ; l’un colère, susceptible, batailleur, toujours prêt à se mesurer contre n’importe qui et n’importe quoi, l’autre silencieux, doux, effacé, craintif ; l’un protecteur, l’autre protégé ; mais tous deux montrant le même cœur à l’ouvrage, ayant la même conscience du devoir, la même affection pour leur grand ami commun, le maître d’équipage Hartlepool.

C’est de telles recrues que s’augmenta le personnel de l’excursion.

Le 28 mars, on se mit en route dès les premières heures du matin. On n’avait pas la prétention d’explorer toute l’île Hoste, mais seulement la partie avoisinant le campement. On passa d’abord par-dessus les crêtes médianes de la presqu’île Hardy, de manière à en atteindre la côte occidentale, puis on suivit cette côte en remontant vers le Nord, afin de revenir au campement par le littoral opposé, en traversant la région sud de l’île proprement dite.

Dès le début de la promenade, on eut l’impression qu’il ne fallait pas juger le pays d’après l’aspect rébarbatif du lieu de l’échouage, et cette impression ne fit que s’accentuer à mesure que l’on gagna vers le Nord. Si la presqu’île Hardy apparaissait rocailleuse et stérile jusqu’aux arides pointes du Faux cap Horn, il n’en était pas ainsi de la contrée verdoyante dont les hauteurs se profilaient au Nord-Ouest.

De vastes prairies, au pied de collines boisées, succédaient, dans cette direction, aux roches tapissées de goémons, aux ravins hérissés de bruyères. Là, s’entremêlaient les doronics à fleurs jaunes et les asters maritimes à fleurs bleues et violettes, des séneçons à tige d’un mètre, et nombre de plantes naines : calcéolaires, cytises rampants, stipes, pimprenelles minuscules en pleine floraison. Le sol était velouté d’une herbe luxuriante capable de nourrir des milliers de ruminants.

La petite troupe des excursionnistes s’était divisée, selon les affinités individuelles, en groupes, autour desquels gambadaient Dick et Sand, qui triplaient par leurs crochets la longueur de la route. Les trois cultivateurs échangeaient des paroles rares en jetant autour d’eux des regards étonnés, tandis que Harry Rhodes et Halg marchaient en compagnie du Kaw-djer. Celui-ci ne se livrait pas et gardait sa réserve habituelle. Cette réserve toutefois ne laissait pas d’être entamée par la sympathie que lui inspirait la famille Rhodes. De cette famille, tous les membres lui plaisaient : la mère, sérieuse et bonne ; les enfants, Edward âgé de dix-huit ans et Clary âgée de quinze ans, aux visages ouverts et francs ; le père, caractère d’une droiture certaine et d’un ferme bon sens.

Les deux hommes causaient amicalement de ce qui les intéressait en ce moment l’un et l’autre. Harry Rhodes profitait de l’occasion pour se renseigner au sujet de la Magellanie. En échange, il documentait son compagnon sur les plus remarquables échantillons de la foule des émigrants. Le Kaw-djer apprit ainsi beaucoup de choses.

Il sut d’abord comment Harry Rhodes, possesseur d’une assez belle fortune, avait été ruiné à cinquante ans par la faute d’autrui, et comment, après ce malheur immérité, il s’était expatrié sans hésitation afin d’assurer, s’il était possible, l’avenir de sa femme et de ses enfants. Il apprit ensuite, Harry Rhodes ayant été à même de puiser ces renseignements dans les documents du bord, que, défalcation faite des morts, les émigrants du Jonathan se décomposaient de la manière suivante, au point de vue des professions antérieures : Sept cent cinquante cultivateurs – parmi lesquels cinq Japonais ! – comprenant cent quatorze hommes mariés accompagnés de leurs cent quatorze femmes et de leurs enfants, dont quelques-uns majeurs, au nombre de deux cent soixante-deux ; trois représentants des professions libérales, cinq ex-rentiers et quarante et un ouvriers de métier. À ces derniers, il convenait d’ajouter quatre autres ouvriers non émigrants, un maçon, un menuisier, un charpentier et un serrurier, embauchés par la compagnie de colonisation pour faciliter le début de l’installation, ce qui portait à onze cent soixante-dix-neuf le nombre des passagers survivants, ainsi que l’appel nominal l’avait indiqué.

Ayant énuméré ces diverses catégories, Harry Rhodes entra dans quelques détails sur chacune d’elles. Touchant la grande masse des paysans, il n’avait pas fait de bien nombreuses observations. Tout au plus avait-il cru remarquer que les frères Moore, dont l’un s’était signalé d’ailleurs pendant le déchargement par sa brutalité, semblaient de tempérament violent, et que les familles Rivière, Gimelli, Gordon et Ivanoff paraissaient composées de braves gens, solides, bien portants et disposés à l’ouvrage. Quant au reste, c’était la foule. Sans doute, les qualités devaient s’y trouver fort inégalement réparties, et des vices mêmes, la paresse et l’ivrognerie notamment, s’y rencontraient nécessairement ; mais rien de saillant ne s’étant produit jusqu’alors, on manquait de base pour asseoir des jugements individuels.

Harry Rhodes fut plus prolixe sur les autres catégories. Les quatre ouvriers embauchés par la Compagnie étaient des hommes d’élite, des premiers dans leur profession. Selon l’expression courante, on les avait triés sur le volet. Quant à leurs collègues émigrants, tout portait à croire qu’ils étaient infiniment moins reluisants. En grande majorité, ils avaient fâcheuse mine et donnaient l’impression d’être des habitués du cabaret plutôt que de l’atelier. Deux ou trois même, à l’aspect de véritables malfaiteurs, n’avaient sans doute d’ouvriers que l’étiquette.

Des cinq rentiers, quatre étaient représentés par la famille Rhodes. Quant au cinquième, nommé John Rame, c’était un assez triste sire. Âgé de vingt-cinq à vingt-six ans, épuisé par une vie de fêtes, dans laquelle il avait laissé sa fortune jusqu’au dernier sou, il n’était évidemment bon à rien, et l’on était en droit de s’étonner qu’il eût fait, lui si mal armé pour la lutte, cette dernière folie de se joindre à un convoi d’émigrants.

Restaient les trois ratés des professions libérales. Ceux-ci provenaient de trois pays différents : l’Allemagne, l’Amérique et la France. L’Allemand avait nom Fritz Gross. C’était un ivrogne invétéré. Avili par l’alcool au point d’en être repoussant, il promenait en soufflant ses chairs flasques et son ventre énorme, que souillait continuellement un filet de salive. Son visage était écarlate, son crâne chauve, ses joues pendantes, ses dents gâtées. Un tremblement perpétuel agitait ses doigts en forme de boudin. Même parmi cette population peu raffinée, son incroyable saleté l’avait rendu célèbre. Ce dégénéré était un musicien, un violoniste, et par instants un violoniste de génie. Son violon avait seul le pouvoir de réveiller sa conscience abolie. Calme, il le caressait, il le dorlotait avec amour, incapable toutefois de former une note à cause du tremblement convulsif de ses mains. Mais, sous l’influence de l’alcool, ses mouvements retrouvaient leur sûreté, l’inspiration faisait vibrer son cerveau, et il savait alors tirer de son instrument des accents d’une extraordinaire beauté. Par deux fois, Harry Rhodes avait eu l’occasion d’assister à ce prodige.

Quant au Français et à l’Américain, ils n’étaient autres que Ferdinand Beauval et Lewis Dorick qui ont été présentés au lecteur. Harry Rhodes ne manqua pas d’exposer au Kaw-djer leurs théories subversives.

« Ne pensez-vous pas, demanda-t-il en manière de conclusion, qu’il serait prudent de prendre quelques précautions contre ces deux agités ? Pendant le voyage, ils ont déjà fait parler d’eux.

– Quelles précautions voulez-vous qu’on prenne ? répliqua le Kaw-djer.

– Mais les avertir énergiquement d’abord, et les surveiller avec soin ensuite. Si ce n’est pas suffisant, les mettre hors d’état de nuire, en les enfermant, au besoin.

– Bigre ! s’écria ironiquement le Kaw-djer, vous n’y allez pas de main morte ! Qui donc oserait s’arroger le droit d’attenter à la liberté de ses semblables ?

– Ceux pour qui ils sont un danger, riposta Harry Rhodes.

– Où voyez-vous, je ne dirai pas un danger, mais seulement la possibilité d’un danger ? objecta le Kaw-djer.

– Où je le vois ?… Dans l’excitation de ces pauvres gens, de ces hommes ignorants, aussi faciles à duper que des enfants et prêts à se laisser griser par toute parole sonore qui flatte leur passion du jour.

– Dans quel but les exciterait-on ?

– Pour s’emparer de ce qui est à autrui.

– Autrui a donc quelque chose ?… demanda railleusement le Kaw-djer. Je ne le savais pas. En tout cas, ici, où il n’y a rien, autrui comme le roi perd ses droits.

– Il y a la cargaison du Jonathan.

– La cargaison du Jonathan est une propriété collective qui représenterait, le cas échéant, le salut commun. Tout le monde se rend compte de cela, et personne n’aura garde d’y toucher.

– Puissent les événements ne pas vous donner un démenti ! dit Harry Rhodes que ce désaccord inattendu échauffait. Mais il n’est pas besoin d’intérêt matériel pour des gens comme Dorick et Beauval. Le plaisir de faire le mal ne suffit à lui-même, et, d’ailleurs, c’est une ivresse de dominer, d’être le maître.

– Qu’il soit maudit, celui qui pense ainsi ! s’écria le Kaw-djer avec une violence soudaine. Tout homme qui aspire à régenter les autres devrait être supprimé de la terre. »

Harry Rhodes, étonné, regarda son interlocuteur. Quelle passion farouche dormait en cet homme dont la parole avait d’ordinaire tant de mesure et de calme !

« Il faudrait alors supprimer Beauval, dit-il non sans ironie, car, sous couleur d’une inégalité outrancière, les théories de ce bavard n’ont qu’un but : assurer le pouvoir au réformateur.

– Le système de Beauval est du pur enfantillage, répliqua le Kaw-djer d’une voix tranchante. C’est une manière d’organisation sociale, voilà tout. Mais une organisation ou une autre, c’est toujours même iniquité et même sottise.

– Approuveriez-vous donc les idées de Lewis Dorick ? demanda vivement Harry Rhodes. Voudriez-vous, comme lui, nous faire retourner à l’état sauvage, et réduire les sociétés à une agrégation fortuite d’individus sans obligations réciproques ? Ne voyez-vous donc pas que ces théories sont basées sur l’envie, qu’elles suent la haine ?

– Si Dorick connaît la haine, c’est un fou, répondit gravement le Kaw-djer. Eh quoi ! un homme, venu sur la terre sans l’avoir demandé, y découvre une infinité d’êtres pareils à lui, douloureux, misérables, périssables comme lui, et, au lieu de les plaindre, il prend la peine de haïr ! Un tel homme est un fou, et l’on ne discute pas avec les fous. Mais, de ce que le théoricien soit aliéné, il ne résulte pas nécessairement que la théorie soit mauvaise.

– Des lois sont indispensables cependant, insista Harry Rhodes, lorsque les hommes, au lieu d’errer solitaires, en viennent à se grouper dans un intérêt commun. Regardez plutôt ici même. La foule qui nous entoure n’a pas été choisie pour les besoins de la cause, et sans doute elle n’est pas différente de toute autre foule prise au hasard. Eh bien ! ne m’a-t-il pas été possible de vous signaler plusieurs de ses membres qui, pour une raison ou une autre, sont dans l’impossibilité de se gouverner eux-mêmes, et il y en a d’autres, assurément, que je ne connais pas encore. Que de mal ne feraient pas de tels individus, si les lois ne tenaient pas en bride leurs mauvais instincts !

– Ce sont les lois qui les leur ont donnés, riposta le Kaw-djer avec une conviction profonde. S’il n’y avait pas de lois, l’humanité ne connaîtrait pas ces tares, et l’homme s’épanouirait harmonieusement dans la liberté.

– Hum !… fit Harry Rhodes d’un air de doute.

– Y a-t-il des lois ici ? Et tout ne marche-t-il pas à souhait ?

– Pouvez-vous choisir un tel exemple ? objecta Harry Rhodes. Ici, c’est un entracte dans le drame de la vie. Tout le monde sait que la situation actuelle est transitoire et ne doit pas se perpétuer.

– Il en serait de même si elle devait durer, affirma le Kaw-djer.

– J’en doute, dit Harry Rhodes avec scepticisme, et je préfère, je l’avoue, que l’expérience ne soit pas tentée. »

Le Kaw-djer ne répliquant rien, la marche fut poursuivie silencieusement.

En revenant par la côte de l’Est, on contourna la baie Scotchwell, dont le site, bien que l’on fût au déclin du jour, acheva de séduire les explorateurs. Leur admiration égalait leur surprise. Entretenus par un réseau de petits creeks, qui se déversaient dans une rivière aux eaux limpides venant des collines du centre, les riches pâturages témoignaient de la fertilité du sol. La végétation arborescente était à la hauteur de cette luxuriante tapisserie. Occupant de vastes espaces, les forêts se composaient d’arbres d’une venue superbe enracinés dans un sol tourbeux mais résistant, et offraient des sous-bois très dégagés, parfois veloutés de mousses rameuses. À l’abri de ces voûtes verdoyantes s’ébattait tout un monde de volatiles, des tinamous de six espèces, les uns gros comme des cailles, les autres comme des faisans, des grives, des merles, ceux qu’on peut appeler des ruraux, et aussi bon nombre de représentants des espèces marines, oies, canards, cormorans et goélands, tandis que les nandous, les guanaques et les vigognes bondissaient à travers les prairies.

Le littoral sud de cette baie, heureusement exposé par conséquent, le Nord de ce côté de l’équateur correspondant au Midi de l’autre hémisphère, était éloigné de moins de deux milles de l’endroit où s’était perdu le Jonathan. Là, débouchait le cours d’eau aux rives ombragées, accru de ses multiples affluents, qui se jetait à la mer au fond d’une petite crique. Sur ses bords, distants d’une centaine de pieds, il eût été facile de bâtir une bourgade pour une installation définitive. Au besoin, la crique, abritée des grands vents, aurait pu servir de port.

L’obscurité était presque complète lorsqu’on atteignit le campement. Le Kaw-djer, Harry Rhodes, Halg et Hartlepool venaient de prendre congé de leurs compagnons quand, dans le silence de la nuit, les sons d’un violon arrivèrent jusqu’à eux.

« Un violon !… murmura le Kaw-djer à l’adresse d’Harry Rhodes. Serait-ce ce Fritz Gross dont vous m’avez parlé ?

– C’est alors qu’il est ivre », répondit sans hésiter Harry Rhodes.

Il ne se trompait pas. Fritz Gross était ivre, en effet. Lorsqu’on l’aperçut quelques minutes plus tard, son regard vague, son visage congestionné, sa bouche baveuse révélèrent aisément son état. Incapable de se tenir debout, il s’accotait contre un rocher, afin de conserver son équilibre. Mais l’alcool avait ranimé l’étincelle. L’archet volait sur l’instrument d’où jaillissait une mélodie sublime. Autour de lui se pressaient une centaine d’émigrants. En ce moment, ces gueux oubliaient tout, l’injustice du sort, leur éternelle misère, leur triste condition présente, l’avenir pareil au passé, et s’envolaient dans le monde du rêve, emportés sur les ailes de la musique.

« L’art est aussi nécessaire que le pain, dit au Kaw-djer Harry Rhodes en montrant Fritz Gross et ses auditeurs absorbés. Dans le système de Beauval, quelle serait la place d’un tel homme ?

– Laissons Beauval où il est, répondit le Kaw-djer avec humeur.

– C’est que tant de pauvres êtres croient à ces songe-creux ! » répliqua Harry Rhodes.

Ils reprirent leur route.

« Ce qui m’intrigue, murmura Harry Rhodes au bout de quelques pas, c’est le moyen qu’a employé Fritz Gross pour se procurer son alcool. »

Quel que fût le moyen, d’autres que Fritz Gross l’avaient employé. Les excursionnistes ne tardèrent pas, en effet, à se heurter à un corps étendu.

« C’est Kennedy, dit Hartlepool, en se penchant sur le dormeur. Un failli chien, d’ailleurs. Le seul de l’équipage qui ne vaille pas la corde pour le pendre. »

Kennedy était ivre, lui aussi. Et ivres encore, ces émigrants que l’on trouva, cent mètres plus loin, vautrés sur le sol.

« Ma parole ! dit Harry Rhodes, on a profité de l’absence du chef pour mettre le magasin au pillage !

– Quel chef ? demanda le Kaw-djer.

– Vous, parbleu !

– Je ne suis pas chef plus qu’un autre, objecta le Kaw-djer avec impatience.

– Possible, accorda Harry Rhodes. N’empêche que tout le monde vous considère comme tel. »

Le Kaw-djer allait répondre, quand, d’une tente voisine, le cri rauque d’une femme qu’on étrangle s’éleva dans la nuit.

II – La première loi

 

La famille Ceroni, composée du père, Lazare, de la mère, Tullia, et d’une fille, Graziella, était originaire du Piémont. Dix-sept ans auparavant, Lazare, alors âgé de vingt-cinq ans, et Tullia, de six ans plus jeune, avaient associé leurs deux misères. Hors soi-même, ni l’un ni l’autre ne possédait rien, mais ils s’aimaient, et un amour honnête est une force qui aide à supporter, parfois à vaincre, les difficultés de la vie.

Il n’en fut malheureusement pas ainsi pour le ménage Ceroni. L’homme, entraîné par de mauvaises fréquentations, ne tarda pas à faire connaissance avec l’alcool, que des cabarets innombrables ont, au nom de la liberté, le droit d’offrir, comme un appât, à la multitude des déshérités. En peu de temps, il tomba dans l’ivrognerie, et son ivresse de plus en plus fréquente se fit, par degrés, sombre, puis colère, puis cruelle, puis féroce. Alors, presque chaque jour, il y eut des scènes atroces, dont les voisins perçurent les éclats. Injuriée, battue, meurtrie, martyrisée, Tullia gravit le calvaire, sur les flancs duquel tant de malheureuses se sont douloureusement traînées avant elle et se traîneront à son exemple.

Certes, elle aurait pu, elle aurait dû peut-être quitter cet homme transformé en bête fauve. Elle n’en fit rien pourtant. Elle était de ces femmes qui ne se reprennent jamais, quelque martyre qui leur soit imposé, quand une fois elles se sont données. Au point de vue de l’intérêt matériel et tangible, de tels caractères méritent assurément l’épithète d’absurdes, mais ils ont aussi quelque chose d’admirable, et par eux il nous est donné de concevoir quelle peut être la beauté du sacrifice et quelle hauteur morale est capable d’atteindre la créature humaine.

C’est dans cet enfer que grandit Graziella. Dès ses plus jeunes ans, elle vit son père ivre et sa mère battue, elle assista aux scènes quotidiennes, elle entendit le torrent d’injures qui sortaient de la bouche de Lazare, comme les immondices d’un égout. À un âge où les petites filles ne pensent encore qu’au jeu, elle entra de cette manière en contact avec les réalités de la vie et fut astreinte à une âpre lutte de tous les instants.

À seize ans, Graziella était une jeune fille sérieuse, armée, par sa volonté forte, contre les douleurs de l’existence, dont elle avait eu la précoce expérience. D’ailleurs, quelle que fût sa cruauté, jamais l’avenir ne dépasserait en horreur le passé ! Physiquement, elle était grande, maigre et brune. Sans beauté proprement dite, son plus grand charme résidait dans ses yeux et dans l’expression intelligente de son visage.

La conduite de Lazare Ceroni avait porté ses fruits naturels, et la gêne était bientôt entrée dans la maison. Il ne saurait en être autrement. Boire, cela coûte, et, pendant qu’on boit, on ne gagne rien. Double dépense. Graduellement, la gêne devint pauvreté, et la pauvreté misère noire. On suivit alors le chemin que suivent tous les dégénérés. On changea de pays, dans l’espoir d’un sort meilleur sous d’autres cieux. C’est ainsi que, d’exode en exode, la famille Ceroni, ayant traversé la France, l’Océan, l’Amérique, avait échoué à San Francisco. Le voyage avait duré quinze ans ! À San Francisco, le dénuement en arriva à ce point que Lazare ouvrit les yeux et prit conscience de son œuvre de destruction. Prêtant enfin l’oreille aux supplications de sa femme, pour la première fois depuis tant d’années, il promit de s’amender.

Il avait tenu parole. En six mois, grâce à son assiduité à l’ouvrage et à la suppression du cabaret, l’aisance était revenue et l’on avait pu réunir cette grosse somme de cinq cents francs exigée par la Société de colonisation de la baie de Lagoa. Tullia recommençait à croire à la possibilité du bonheur, lorsque le naufrage du Jonathan et l’oisiveté qui en était la conséquence inévitable étaient venus remettre tout en question.

Pour tuer ces longues heures d’inaction, Lazare s’était lié avec d’autres émigrants, et, bien entendu, ses sympathies l’avaient porté vers ses pareils. Ceux-ci, également accablés par l’ennui et inconsolables d’être privés de leurs excès habituels n’auraient eu garde de manquer l’occasion que leur fournissait le départ de celui que tout le monde, sans même s’en rendre compte, considérait comme le chef. À peine le Kaw-djer éloigné avec ses compagnons, cette bande peu recommandable s’était approprié un des barils de rhum sauvés du Jonathan et une orgie en règle en était résultée. Par entraînement, et aussi par lâcheté devant son vice réveillé, Lazare avait imité les autres et ne s’était décidé à regagner la tente où l’attendaient en pleurant sa femme et sa fille, que les jambes molles et la raison perdue.

Dès son entrée, l’inévitable scène commença. Prétextant d’abord que le repas n’était pas prêt, il s’irrita, quand ce repas lui eut été servi, de la tristesse des deux femmes et, s’excitant lui-même, en arriva rapidement aux plus effroyables injures.

Graziella, immobile et glacée, regardait avec épouvante cet être avili qui était son père. En elle, la honte la disputait au chagrin. Mais, de Tullia, qui ne connaissait que la douleur, le cœur ulcéré creva. Eh quoi ! tous ses espoirs une fois de plus à vau-l’eau, la retombée dans l’enfer !… Des larmes jaillirent de ses yeux, noyèrent son visage flétri. Il n’en fallut pas plus pour déchaîner la tempête.

« J’vas t’aider à fondre, moi ! » cria Lazare devenu furieux.

Il saisit sa femme à la gorge, tandis que Graziella s’efforçait d’arracher la malheureuse à l’étreinte meurtrière.

Drame silencieux. À part la voix sourde de Lazare, qui continuait à proférer des injures, il se déroulait sans bruit. Ni Graziella, ni sa mère n’appelaient à leur aide. Qu’un père martyrise sa fille, qu’un mari assassine sa femme, ce sont des tares honteuses qu’il faut cacher à tous, fût-ce au prix de la vie. Dans un moment où son bourreau relâchait son étreinte, la douleur cependant arracha à Tullia le cri rauque que le Kaw-djer avait entendu. Cette plainte involontaire mit au comble la fureur du dément. Ses doigts se refermèrent plus violemment.

Tout à coup, une main de fer broya son épaule. Contraint de lâcher prise, il alla rouler de l’autre côté de la tente.

« De quoi ?… De quoi ?… balbutia-t-il.

– Silence ! » ordonna une voix impérieuse.

L’ivrogne ne se le fit pas répéter. Son excitation subitement éteinte, il chut, comme dans un trou, dans un sommeil de plomb.

Le Kaw-djer s’était penché sur la femme évanouie et s’empressait à la secourir. Halg, Rhodes et Hartlepool, entrés derrière lui, contemplaient la scène avec émotion.

Tullia enfin ouvrit les yeux. En apercevant des visages étrangers, elle comprit sur-le-champ ce qui s’était passé. Sa première pensée fut d’excuser celui dont la brutalité venait de se manifester de si abominable manière.

« Merci, monsieur, dit-elle en se soulevant. Ce n’était rien… C’est fini, maintenant… Suis-je sotte de m’être ainsi effrayée !

– On le serait à moins ! s’écria le Kaw-djer.

– Pas du tout, répliqua vivement Tullia. Lazare n’est pas méchant… Il voulait plaisanter…

– Est-ce qu’il lui arrive souvent de plaisanter ainsi ? demanda le Kaw-djer.

– Jamais, monsieur, jamais ! affirma Tullia. Lazare est un bon mari… De plus brave garçon, il n’y en a pas…

– C’est faux », interrompit une voix décidée.

Le Kaw-djer et ses compagnons se retournèrent. Ils aperçurent Graziella qu’ils n’avaient pas distinguée jusqu’ici dans la pénombre de la tente, à peine éclairée par la lueur jaunâtre d’un fanal.

« Qui êtes-vous, mon enfant ? interrogea le Kaw-djer.

– Sa fille, répondit Graziella en montrant l’ivrogne dont le bruit ne troublait pas le ronflement sonore. Quelque honte que j’en éprouve, il faut que je le dise pour qu’on me croie et qu’on vienne en aide à ma pauvre maman.

– Graziella !… implora Tullia en joignant les mains.

– Je dirai tout, affirma la jeune fille avec force. C’est la première fois que nous trouvons des défenseurs. Je ne les laisserai pas partir sans avoir fait appel à leur pitié.

– Parlez, mon enfant, dit le Kaw-djer avec bonté, et comptez sur nous pour vous secourir et vous défendre. »

Ainsi encouragée, Graziella, d’une voix haletante, raconta la vie de sa mère. Elle ne cacha rien. Elle dit la sublime tendresse de Tullia et de quel prix on l’avait payée. Elle dit l’avilissement de son père. Elle le montra traînant sa femme par les cheveux, la rouant de coups, la piétinant avec rage. Elle évoqua les jours de misère, sans vêtements, sans feu, sans pain, parfois sans domicile, glorifiant sa mère martyrisée, dont l’héroïque douceur, au milieu de si cruelles épreuves, ne s’était jamais démentie.

En écoutant l’épouvantable récit, celle-ci pleurait doucement. À la voix de sa fille, les tortures subies sortaient de l’ombre du passé et semblaient, pour mieux broyer son cœur, redevenir présentes, toutes à la fois. Sous leur poids accumulé, Tullia fléchissait. Elle s’abandonnait. La force lui manquait enfin pour défendre et protéger le bourreau.

« Vous avez bien fait de parler, mon enfant, dit le Kaw-djer d’une voix émue, quand Graziella eut achevé son récit. Soyez certaine que nous ne vous abandonnerons pas et que nous viendrons en aide à votre mère. Pour ce soir, elle n’a besoin que de repos. Qu’elle s’efforce donc de dormir et qu’elle espère en un avenir meilleur. »

Lorsqu’ils se retrouvèrent au dehors, le Kaw-djer, Harry Rhodes et Hartlepool se regardèrent un instant en silence. Était-il possible qu’un homme en arrivât à ce degré d’ignominie ! Puis, ayant d’une large aspiration dilaté leur poitrine oppressée, ils allaient se mettre en marche, quand le premier s’aperçut que la petite troupe comptait un membre de moins. Halg n’était plus avec eux.

Supposant que le jeune homme était resté dans la tente de la famille Ceroni, le Kaw-djer y entra de nouveau. Halg était bien là, en effet, si absorbé qu’il n’avait pas remarqué le départ de ses compagnons et qu’il ne remarqua pas davantage le retour de l’un d’eux. Debout contre la paroi de toile, il regardait Graziella, et son visage, en même temps que la pitié, exprimait avec éloquence un véritable ravissement. À quelques pas, Graziella, les yeux baissés, se prêtait à cette contemplation avec une sorte de complaisance. Les deux jeunes gens ne parlaient pas. Après ces violentes secousses, ils laissaient leurs cœurs s’ouvrir silencieusement à de plus douces émotions.

Le Kaw-djer sourit.

« Halg !… » appela-t-il à demi-voix.

Le jeune homme tressaillit et, sans se faire prier, sortit de la tente. On se mit en route aussitôt.

Les quatre excursionnistes marchaient en silence, chacun suivant le fil de sa pensée. Le Kaw-djer, les sourcils froncés, réfléchissait à ce qu’il venait de voir et d’entendre. Le plus grand service à rendre à ces deux femmes serait évidemment de sevrer d’alcool leur tortionnaire. Était-ce réalisable ? Assurément, et même sans difficulté notable, l’alcool étant inconnu sur l’île Hoste, hormis celui provenant du Jonathan et déposé sur la grève avec le reste de la cargaison. Il suffirait donc d’une ou deux sentinelles…

Soit ! mais qui les placerait, ces sentinelles ? Qui oserait donner des ordres et formuler des interdictions ? Qui s’arrogerait le droit de limiter d’une manière quelconque la liberté de ses semblables et de substituer son initiative à la leur ? C’était faire acte de chef, cela, et il n’existait pas de chef sur l’île Hoste.

Allons donc !… En puissance tout au moins, un chef y existait, au contraire. Et qui était-il, sinon celui qui, seul, avait sauvé les autres d’une mort certaine ; qui, seul, avait l’expérience de cette contrée déserte ; qui, seul, possédait à un degré supérieur à tous intelligence, savoir et caractère ?

C’eût été lâcheté de se mentir à soi-même. Le Kaw-djer ne pouvait l’ignorer, c’est vers lui que cette population misérable tournait ses regards attentifs, c’est entre ses mains qu’elle avait remis l’exercice de l’autorité collective, c’est de lui qu’elle attendait, confiante, secours, conseils et décisions. Qu’il le voulût ou non, il ne pouvait échapper à la responsabilité que cette confiance impliquait. Qu’il le voulût ou non, le chef, désigné par la force des choses et par le consentement tacite de l’immense majorité des naufragés, c’était lui.

Eh quoi ! lui, le libertaire, l’homme incapable de supporter aucune contrainte, il était dans le cas d’en imposer aux autres, et des lois devaient être édictées par celui qui rejetait toutes les lois ! Suprême ironie, c’était l’apôtre anarchiste, l’adepte de la formule fameuse : « Ni Dieu, ni maître », qu’on transformait en maître ; c’est à lui qu’on attribuait cette autorité dont son âme haïssait le principe avec tant de sauvage fureur !

Fallait-il accepter l’odieuse épreuve ? Ne valait-il pas mieux s’enfuir loin de ces êtres aux âmes d’esclave ?…

Mais alors, que deviendraient-ils, livrés à eux-mêmes ? De combien de souffrances le déserteur ne serait-il pas responsable ? Si on a le droit de chérir des abstractions, il n’est pas digne du nom d’homme, celui qui, pour l’amour d’elles, ferme les yeux devant les réalités de la vie, nie l’évidence et ne peut se résoudre à sacrifier son orgueil pour atténuer la misère humaine. Quelque certaines que paraissent des théories, il est grand d’en faire table rase, lorsqu’il est démontré que le bien des autres l’exige.

Or, démonstration pouvait-elle être plus nette et plus claire ? N’avait-on pas constaté, ce soir-même, de nombreux cas d’ivresse, sans parler de ceux, plus nombreux encore peut-être, qui demeuraient ignorés ? Devait-on tolérer dans cette foule paisible un tel abus de l’alcool, au risque d’y provoquer des altercations, des rixes, voire des meurtres ? Les effets du poison, d’ailleurs, ne s’étaient-ils pas déjà fait sentir ? N’en avait-on pas, chez les Ceroni, constaté les ravages ?

On approchait de la tente habitée par la famille Rhodes, on allait se séparer, que le Kaw-djer hésitait toujours. Mais il n’était pas homme à fuir les responsabilités. Au dernier moment, quelque douleur qu’il en dût éprouver, sa résolution fut prise. Il se tourna vers Hartlepool.

« Croyez-vous pouvoir compter sur la fidélité de l’équipage du Jonathan ? demanda-t-il.

– À l’exception de Kennedy et de Sirdey, le cuisinier, j’en réponds, dit Hartlepool.

– De combien d’hommes disposez-vous ?

– De quinze hommes, moi compris.

– Les quatorze autres vous obéiront ?

– Assurément.

– Et vous ?

– Moi ?…

– Y a-t-il quelqu’un ici dont vous soyez disposé à reconnaître l’autorité ?

– Mais… vous, monsieur… naturellement, répondit Hartlepool, comme si la chose était évidente.

– Pourquoi ?

– Dame ! monsieur… fit Hartlepool embarrassé. Enfin, il faut bien, ici comme ailleurs, que les gens aient un chef. Cela va de soi, que diable !

– Et pourquoi serais-je le chef ?

– Il n’y en a pas d’autre », dit Hartlepool, en ponctuant de ses bras ouverts son irréfutable argument.

La réponse était péremptoire, en effet. Il n’y avait rien à répliquer.

Après un nouvel instant de silence, le Kaw-djer prononça d’une voix ferme :

« À partir de ce soir, vous ferez garder le matériel débarqué du Jonathan. Vos hommes se relaieront deux par deux et ne laisseront approcher personne. Ils surveilleront l’alcool avec une attention particulière.

– Bien, monsieur, répondit simplement Hartlepool. Ce sera fait dans cinq minutes.

– Bonsoir », dit le Kaw-djer qui s’éloigna à grands pas, mécontent de lui-même et des autres.

III – À la baie Scotchwell

 

La Wel-Kiej revint le 15 avril de Punta-Arenas. Dès qu’on l’aperçut, les émigrants, impatients de connaître leur sort, se massèrent en rangs serrés sur le point du rivage vers lequel elle se dirigeait.

Le groupement de cette foule s’effectua de lui-même suivant les lois immuables qui régissent les attroupements sur toute la surface de notre planète imparfaite, ce qui revient à dire que les plus forts s’emparèrent des meilleures places. En arrière, furent reléguées les femmes. De là, elles ne pouvaient rien voir, ni rien entendre, mais elles n’en bavardaient qu’avec plus d’entrain en échangeant des commentaires aussi assourdissants que prématurés sur les nouvelles encore inconnues qu’apportait la chaloupe. En avant, c’était les hommes, à une distance du bord de l’eau inversement proportionnelle à leur vigueur et à leur brutalité. Quant aux enfants, pour qui tout est prétexte à jeux, il s’en trouvait un peu partout. Les plus petits pépiaient comme des moineaux, en gambadant à la périphérie du groupe ; d’autres étaient noyés dans sa masse, sans pouvoir ni avancer, ni reculer ; d’autres, ayant réussi à le traverser de part en part, tendaient leurs frimousses curieuses entre les jambes du premier rang ; de quelques-uns, enfin, les plus dégourdis, le corps tout entier, après la tête, était passé.

Le jeune Dick figurait, cela va sans dire, parmi ces débrouillards, et, non seulement il avait triomphé de tous les obstacles pour son compte personnel, mais il avait entraîné dans son sillage son inséparable Sand et un autre enfant avec lequel les deux mousses avaient noué, depuis huit jours, une amitié qui se perdait déjà dans la nuit des temps. Cet enfant, Marcel Norely, du même âge que ses deux camarades, possédait le meilleur des titres à leur affection, puisqu’il avait besoin de leur protection. C’était un être chétif, au visage souffreteux, et, qui plus est, un infirme, sa jambe droite, frappée de paralysie, étant demeurée de quelques centimètres plus courte que la gauche. Cet inconvénient n’altérait nullement, d’ailleurs, la bonne humeur du petit Marcel, ni son ardeur aux jeux, dans lesquels il brillait tout comme un autre, grâce à une béquille dont il se servait avec une remarquable habileté.

Pendant que les émigrants accouraient en tumulte sur la grève, Dick, et à sa suite Sand et Marcel, s’était insinué entre les premiers arrivés, dont son front atteignait tout au plus la taille, et avait réussi à se placer devant eux. Ce haut fait ne put malheureusement s’accomplir sans déranger plus ou moins les précédents occupants, et le hasard voulut que l’un de ceux-ci fût Fred Moore, l’aîné de ces deux frères dont Harry Rhodes avait signalé au Kaw-djer la nature violente.

Fred Moore, homme bien en chair et haut de près de six pieds, poussa un juron sonore en se sentant ébranlé vers la base. Cela suffit pour exciter la verve gouailleuse de Dick. Il se retourna vers Sand et Marcel en train de forcer le passage à son exemple.

« Eh là !… dit-il, ne poussez donc pas comme ça ce gentleman, mille diables !… À quoi cela sert-il ? Nous n’avons qu’à nous placer derrière lui et à regarder par-dessus sa tête. »

La prétention, étant donné la stature réduite du minuscule orateur, était si outrecuidante que les voisins ne purent s’empêcher de rire, ce qui mit Fred Moore de très mauvaise humeur. Le sang afflua à son visage.

« Moucheron !… fit-il d’un ton méprisant.

– Merci du compliment, Votre Honneur, quoique vous prononciez mal l’anglais. C’est « gentil » qu’il faut dire, railla Dick, en abusant des consonances analogues de « gnat » (moustique) et de « natty » (gentil). »

Fred Moore fit un pas en avant, mais ses plus proches voisins le retinrent, en lui conseillant de laisser ces enfants. Dick en profita pour s’éloigner avec ses deux amis, en suivant le bord de la mer devant d’autres émigrants d’humeur plus conciliante.

« Tout à l’heure, menaça Fred Moore obligé à l’immobilité, je te tirerai les oreilles, mon garçon. »

Dick, bien à l’abri maintenant, toisa de bas en haut son adversaire.

« Pour ça, il faudrait une échelle, camarade ! » dit-il d’un air superbe qui déchaîna de nouveaux rires.

Fred Moore haussa les épaules, et Dick, satisfait d’avoir eu le dernier mot, cessa de s’occuper de lui, pour reporter toute son attention sur la chaloupe, dont l’étrave faisait crier au même instant le gravier du rivage.

Dès qu’elle fut arrêtée, Karroly sauta dans l’eau et vint fixer solidement son ancre sur la terre ferme. Il aida ensuite son passager à débarquer, puis s’éloigna avec Halg et le Kaw-djer, tout heureux de les revoir après cette longue absence.

S’il est vrai que, chez les Fuégiens, les sentiments affectifs soient, en général, assez peu développés, il ne l’est pas moins que le pilote faisait exception à la règle. Les regards dont il couvrait son fils et le Kaw-djer en eussent au besoin témoigné. Pour ce dernier, il était bien le bon chien fidèle et dévoué dont son aspect évoquait l’idée.

Son aveugle dévouement ne pouvait être égalé que par celui, aussi vif, mais plus conscient de Halg. Si Karroly était le père du jeune homme au sens naturel du mot, le Kaw-djer était son père spirituel. À l’un il devait la vie, à l’autre son intelligence, que les leçons du mystérieux solitaire avaient façonnée et qu’elles avaient meublée de sentiments et d’idées inconnues des indigènes déshérités de l’archipel.

Cette affection qu’il portait au Kaw-djer, celui-ci la lui rendait largement. Halg était le seul être capable d’émouvoir encore cet homme désenchanté, qui ne connaissait plus d’autre amour, hors celui qu’il éprouvait pour un enfant, qu’un altruisme collectif et impersonnel, d’une grandeur admirable assurément, mais dont l’ampleur même semble plus adéquate au cœur infini d’un Dieu qu’à l’âme médiocre des créatures. Est-ce pour cela, est-ce parce qu’ils ont l’obscure notion de cette disproportion, que, malgré sa beauté resplendissante, un tel sentiment étonne plus qu’il ne charme les autres hommes, et leur semble-t-il inhumain à force d’être au-dessus d’eux ? Peut-être, en jugeant par la pauvreté de leur propre cœur, estiment-ils que la part de chacun est bien petite d’un amour ainsi divisé entre tous et que, s’il est moins sublime, il est meilleur de se donner sans réserve à quelques-uns.

Pendant que ces trois êtres si étroitement unis s’entretenaient des incidents du voyage et s’abandonnaient au plaisir de se revoir, les émigrants, pressés autour de Germain Rivière, s’enquéraient des résultats de sa mission. Les questions se croisaient, diversement formulées, mais se réduisant en somme à celle-ci : Pourquoi la chaloupe était-elle revenue, et pourquoi n’apercevait-on pas à sa place un navire assez grand pour rapatrier tout le monde ?

Germain Rivière, ne sachant auquel entendre, réclama de la main le silence, puis, en réponse à une interrogation précise formulée par Harry Rhodes, il raconta brièvement son voyage. À Punta-Arenas, il avait vu le gouverneur, M. Aguire, qui, au nom du gouvernement chilien, avait promis de secourir les victimes de la catastrophe. Toutefois, aucun bateau d’un tonnage suffisant pour transporter les naufragés ne se trouvant alors à Punta-Arenas, ceux-ci devaient s’armer de patience. La situation ne présentait, d’ailleurs, rien d’inquiétant. Puisqu’on disposait d’un matériel en bon état et de vivres pour près de dix-huit mois, on pourrait attendre sans danger.

Or, il ne fallait pas se dissimuler que l’attente serait forcément assez longue. L’automne commençait à peine, et il n’eût pas été prudent d’envoyer sans urgence absolue un bâtiment dans ces parages à cette époque de l’année. Il était de l’intérêt commun que le voyage fût remis au printemps. Dès le début d’octobre, c’est-à-dire dans six mois, un navire serait expédié à l’île Hoste.

La nouvelle, passant de bouche en bouche, fut instantanément transmise du premier au dernier rang. Elle produisit chez les naufragés un effet de stupeur. Eh quoi ! on était dans la nécessité de perdre six longs mois dans ce pays où il était impossible de rien entreprendre, puisqu’il faudrait le quitter au printemps après y avoir inutilement subi les rigueurs de l’hiver ! La foule, naguère si bruyante, était devenue silencieuse. On échangeait des regards accablés. Puis l’accablement fit place à la colère. Des invectives violentes furent proférées à l’adresse du gouverneur de Punta-Arenas. La colère, cependant, ne tarda pas à s’apaiser, faute d’aliments, et les émigrants commencèrent à se disperser et à regagner les tentes d’un air morne.

Mais, attirés au passage par un autre groupe en voie de formation, ils s’arrêtaient machinalement, sans même s’apercevoir qu’en s’agrégeant à ce second groupe alimenté par les éléments désassociés du premier, ils se transformaient ipso facto en auditeurs de Ferdinand Beauval. Celui-ci avait jugé, en effet, l’occasion favorable au placement d’un nouveau discours et, comme précédemment, il haranguait ses compagnons du haut d’un rocher élevé à la dignité de tribune. Ainsi qu’on peut le supposer, l’orateur socialiste n’était pas tendre pour le régime capitaliste en général et, en particulier, pour le gouverneur de Punta-Arenas qui, d’après lui, en était le produit naturel. Il stigmatisait avec éloquence l’égoïsme de ce fonctionnaire dénué de la plus élémentaire humanité, qui laissait si allègrement un tel nombre de malheureux exposés à tous les dangers et à toutes les misères.

Les émigrants ne prêtaient qu’une oreille distraite à la diatribe du tribun. À quoi tendait ce verbiage ? Beauval pouvait bien en clamer pire encore, ce n’est pas cela qui ferait avancer d’un pas leurs affaires. Pour améliorer leur sort il fallait des actes, non des mots. Mais quels actes ? Personne, à vrai dire, n’en savait rien. Et péniblement, ils cherchaient, sans grand espoir de la trouver, la solution du problème, en tenant baissés vers le sol leurs yeux ingénus.

Une idée, pourtant, naissait peu à peu dans ces cervelles obscures. Ce qu’il fallait faire, quelqu’un le savait peut-être. Peut-être celui qui les avait déjà tirés de plus d’un mauvais pas donnerait-il le moyen de remédier à cette situation, quand il en serait instruit. C’est pourquoi ils coulaient de timides regards du côté du Kaw-djer, vers lequel se dirigeaient précisément Harry Rhodes et Germain Rivière. Chaque membre d’une population de douze cents âmes ne pouvant prendre à lui seul une décision pour l’ensemble, le plus simple, après tout, était de s’en rapporter au Kaw-djer, à son dévouement, à son expérience, un tel parti ayant, en tout cas, l’inappréciable avantage de rendre superflue la réflexion pour les autres.

S’étant ainsi libérés de tout souci immédiat, les émigrants délaissèrent, les uns après les autres, Ferdinand Beauval, dont l’auditoire fut bientôt réduit à son ordinaire noyau de fidèles.

Harry Rhodes, accompagné de Germain Rivière, se mêlant au groupe formé par les deux Fuégiens et le Kaw-djer, mit celui-ci au courant des événements, lui fit connaître la réponse du gouverneur de Punta-Arenas, et lui exposa les angoisses des émigrants redoutant la rigueur d’un hiver antarctique.

Sur ce dernier point, le Kaw-djer rassura son interlocuteur. L’hiver, en Magellanie, est à la fois moins rude et moins long qu’en Islande, au Canada ou dans les États septentrionaux de l’Union américaine, et le climat de l’Archipel vaut bien, à tout prendre, celui de la basse Afrique, où se rendait le Jonathan.

« J’en accepte l’augure, dit Harry Rhodes, conservant néanmoins un peu de scepticisme. Quoi qu’il en soit, ne serait-il pas, en tout cas, préférable d’hiverner sur la Terre de Feu, qui offre peut-être quelques ressources, plutôt que sur l’île Hoste où nous n’avons jusqu’ici rencontré âme qui vive ?

– Non, répondit le Kaw-djer. Se transporter sur la Terre de Feu n’aurait aucun avantage et présenterait au contraire de grands inconvénients au point de vue du matériel qu’on serait contraint d’abandonner. Il faut rester sur l’île Hoste, mais quitter sans retard l’endroit où l’on a campé jusqu’ici.

– Pour aller où ?

– À la baie Scotchwell que nous avons contournée pendant notre excursion. Là, nous trouverons sans peine un emplacement convenable pour les maisons démontables provenant de la cargaison du Jonathan, alors qu’il n’existe pas ici un pouce de terrain plat.

– Quoi ! s’écria Harry Rhodes, vous conseillez de transporter à deux milles d’ici un matériel aussi lourd et de procéder à une véritable installation !

– C’est absolument nécessaire, affirma le Kaw-djer. Outre que l’exposition de la baie Scotchwell est excellente et à l’abri des vents d’Ouest et du Sud, la rivière qui s’y jette fournira l’eau potable en abondance. Quant à s’installer plus sérieusement, non seulement c’est nécessaire, mais c’est urgent. Le grand ennemi dans cette région, c’est l’humidité. Il importe avant tout de se défendre contre elle. J’ajoute qu’il n’y a pas de temps à perdre, l’hiver pouvant débuter d’un jour à l’autre.

– Vous devriez dire tout cela à nos compagnons, proposa Harry Rhodes. Ils se rendraient un compte plus exact de leur situation quand elle leur aurait été exposée par vous.

– Je préfère que vous vous chargiez de ce soin, répliqua le Kaw-djer. Mais je reste, bien entendu, à la disposition de tous, si on a besoin de moi. »

Harry Rhodes s’empressa de rapporter cette conversation aux émigrants. À sa grande surprise, ils ne reçurent pas la communication aussi mal qu’on aurait pu s’y attendre. La déception qu’ils venaient d’éprouver avait semé parmi eux le découragement, et ils étaient trop heureux de se trouver en présence d’une besogne précise dont quelqu’un prenait la responsabilité de garantir les bons effets. L’invincible espoir qui sommeille jusqu’à la mort dans le cœur de l’homme faisait le reste. Tout autre changement eût également paru devoir être le salut. On se fit une fête de l’installation à la baie Scotchwell et l’on s’en promit des merveilles.

Seulement, par quel bout commencer ? Quels moyens employer pour mener à bien le transport du matériel sur un parcours de deux milles, le long de cette grève rocheuse où n’existait même pas l’apparence d’un sentier ? À la prière générale, Harry Rhodes dut retourner auprès du Kaw-djer, pour lui demander de bien vouloir organiser le travail dont il avait signalé l’urgence.

Celui-ci ne fit aucune difficulté pour obtempérer à ce désir, et, sous sa direction, on se mit à l’œuvre sur-le-champ.

On créa d’abord, à la limite des plus hautes marées, un rudiment de route, en aplanissant le sol autour des roches les plus grosses, et en écartant celles qu’il était possible de déplacer sans trop de peine. Dès le 20 avril ce travail préliminaire était terminé. On s’attaqua aussitôt au transport proprement dit.

On utilisa dans ce but les plates-formes créées pour le déchargement du Jonathan. Fractionnées en plateaux plus petits et munies, en guise de roues, de troncs d’arbres soigneusement arrondis et dressés, elles fournirent un grand nombre de véhicules primitifs, auxquels s’attelèrent les émigrants, hommes, femmes et enfants. Bientôt, la longue théorie de ces chariots grossiers traînés par leurs attelages humains s’égrena sur le rivage entre la falaise et la mer. Le spectacle ne manquait pas de pittoresque. Que de cris s’échappaient de ces douze cents poitrines haletantes !

La chaloupe était d’un puissant secours. On la chargeait des pièces les plus lourdes ou les plus fragiles, et, du lieu du naufrage à la baie Scotchwell, elle faisait un incessant va-et-vient, sous la conduite de Karroly et de son fils. Le travail allait être, grâce à elle, notablement abrégé.

Il convenait de s’en féliciter, car à plusieurs reprises, on fut retardé par le mauvais temps. L’hiver préludait à ses colères par des troubles avant-coureurs. Il fallait alors se réfugier sous les tentes laissées en place jusqu’au dernier moment et attendre l’accalmie permettant de se remettre à l’ouvrage.

Non content de prodiguer encouragements et conseils le Kaw-djer prêchait d’exemple. Jamais il ne restait inactif. Sans cesse en marche sur le chemin suivi par le convoi, il se trouvait toujours à point nommé pour donner un conseil ou un coup de main. Les émigrants considéraient avec étonnement cet homme infatigable qui s’astreignait volontairement à partager leurs rudes travaux, alors que rien ne l’eût empêché de repartir comme il était venu.

En vérité, le Kaw-djer n’y songeait pas. Tout entier à la tâche que le hasard lui avait fait entreprendre, il s’y livrait sans arrière pensée, satisfait de pouvoir être utile à cette foule misérable, et, par cela même, près de son cœur.

Mais tout le monde n’atteignait pas à sa hauteur morale, et d’autres caressaient pour leur propre compte ces projets de désertion qui, pas un instant, n’avaient effleuré son esprit. Rien de plus facile, en somme, que de s’emparer de la chaloupe, de hisser la voile et de cingler vers une région plus clémente. On n’avait pas à craindre d’être poursuivi, puisque les émigrants ne disposaient d’aucune embarcation. Cela était si simple qu’il y avait lieu d’être surpris que personne ne l’eût tenté jusqu’ici.

Ce qui s’y était opposé, sans doute, c’est que la Wel-Kiej ne restait jamais sans gardiens, Halg et Karroly, qui la pilotaient pendant le jour, y couchant, la nuit venue, en compagnie du Kaw-djer. Force avait donc été à ceux qui projetaient de s’en rendre maître, d’attendre une occasion favorable.

Cette occasion se présenta enfin le 10 mai. Ce jour-là, au retour de son premier voyage à la baie Scotchwell, le Kaw-djer aperçut les deux Fuégiens qui gesticulaient sur le rivage, tandis que la Wel-Kiej, distante déjà de plus de trois cents mètres, s’éloignait cap au large, toutes voiles dehors. À bord, on distinguait quatre hommes dont la distance empêchait de reconnaître les traits.

Quelques mots rapidement échangés lui apprirent ce qui s’était passé. On avait profité, pour sauter à bord du bateau, d’une courte absence de Karroly et de son fils. Quand ceux-ci s’étaient aperçus du rapt, il était trop tard pour s’en défendre.

À mesure qu’ils revenaient du nouveau campement, les émigrants se rassemblaient en nombre croissant autour du Kaw-djer et de ses deux compagnons. Impuissants et désarmés, ils regardaient en silence la chaloupe que la brise inclinait gracieusement. C’était un malheur sérieux pour tous les naufragés, qui perdaient à la fois un précieux moyen d’accélérer leur travail actuel, et la possibilité de se mettre au besoin en communication avec le reste du monde. Mais, pour les propriétaires de la Wel-Kiej, le malheur se transformait en désastre.

Toutefois, le Kaw-djer ne montrait par aucun signe la colère dont son cœur devait déborder. Le visage fermé, froid, impassible, comme toujours, il suivait des yeux le bateau. Bientôt, celui-ci disparut derrière une saillie du rivage. Aussitôt le Kaw-djer se retourna vers le groupe qui l’entourait :

« Au travail ! » dit-il d’une voix calme.

On se remit à l’ouvrage avec une nouvelle ardeur. La perte de la chaloupe rendait nécessaire une hâte plus grande, si l’on voulait être prêt avant que l’hiver ne fût définitivement installé. Même, il y avait lieu de s’applaudir que ce vol abominable n’eût pas été commis dès les premiers jours du transport. Peut-être, dans ce cas, eût-il été impossible d’en venir à bout. Fort heureusement, à cette date du 10 mai, il était presque terminé et un peu de courage devait suffire à le mener à bonne fin.

Les émigrants admiraient la sérénité du Kaw-djer. Rien n’était changé dans son attitude habituelle, et il continuait à faire preuve de la même bonté et du même dévouement que par le passé. Son influence en fut notablement accrue.

Un incident, au cours de cette journée du 10 mai, acheva de le rendre tout à fait populaire.

Il aidait à ce moment à traîner l’un des chariots sur lequel étaient entassés plusieurs sacs de semences, quand son attention fut attirée par des cris de douleur. S’étant dirigé rapidement vers l’endroit d’où venaient ces cris, il découvrit un enfant d’une dizaine d’années qui gisait sur le sol et poussait de lamentables gémissements. À ses questions, l’enfant répondit qu’il était tombé du haut d’un rocher, qu’il ressentait une vive douleur dans la jambe droite et qu’il lui était impossible de se relever.

Un certain nombre d’émigrants, rangés en cercle derrière le Kaw-djer, échangeaient des réflexions saugrenues. Les parents de l’enfant ne tardèrent pas à se joindre à l’attroupement, et leurs plaintes bruyantes augmentèrent la confusion.

Le Kaw-djer imposa, d’une voix ferme, silence à tout ce monde et procéda à l’examen du blessé. Autour de lui, les émigrants tendaient le cou, s’émerveillant de la sûreté et de l’adresse de ses gestes. Il diagnostiqua sans peine une fracture simple du fémur, et la réduisit habilement. Au moyen de bouts de bois transformés en attelles, il immobilisa alors le membre brisé qu’il banda avec des lambeaux de toile, puis l’enfant fut transporté à la baie Scotchwell sur un brancard improvisé.

Tout en surveillant le travail de ses mains, le Kaw-djer rassurait les parents éplorés. Cela ne serait rien. L’accident n’aurait pas de suite fâcheuse, et dans deux mois il n’en subsisterait aucune trace. Peu à peu le père et la mère reprenaient confiance. Ils furent complètement rassérénés, quand, le pansement terminé, leur fils déclara qu’il ne souffrait plus.

De ces faits, qui furent en un instant connus de tout le monde, un grand respect rejaillit sur le Kaw-djer. Il était décidément le génie bienfaisant des naufragés. On n’en était plus à compter ses services. Désormais, on s’attendit à mieux encore. De plus en plus, on prit l’habitude de se reposer sur lui, et, de plus en plus, ces êtres rudes et puérils se sentirent rassurés et réconfortés par sa présence au milieu d’eux.

Le soir même du 10 mai, on procéda à une rapide enquête afin de découvrir les auteurs du vol de la Wel-Kiej. Dans cette foule ondoyante où ne régnait aucune discipline, les résultats de l’enquête furent nécessairement fort incertains. Elle permit toutefois de suspecter avec une grande vraisemblance quatre individus que personne n’avait aperçus pendant tout le cours de la journée. Deux appartenaient à l’équipage, le cuisinier Sirdey et le matelot Kennedy. Les autres étaient deux émigrants fort mal notés dans l’esprit public, deux prétendus ouvriers du nom de Furster et de Jackson.

À l’égard des premiers, les événements ne devaient pas permettre d’obtenir une certitude, mais on ne tarda à avoir la preuve que les soupçons s’étaient à bon droit portés sur les deux autres. Le lendemain matin, en effet, Kennedy et Sirdey étaient de nouveau présents et accomplissaient comme de coutume leur part de travail. À vrai dire, ils paraissaient brisés de fatigue. Sirdey même semblait blessé. Il marchait avec peine, et de profondes écorchures labouraient son visage.

Hartlepool connaissait de longue main ce triste sire dont la nature vile lui inspirait un complet mépris. Il l’interpella rudement :

« Où étais-tu, hier, coq[2] ?

– Où j’étais ?… répondit hypocritement Sirdey. Mais où je suis tous les jours bien entendu.

– Personne ne t’a vu, cependant, maître fourbe. Ne te serais-tu pas égaré plutôt du côté de la chaloupe ?

– De la chaloupe ?… répéta Sirdey du ton d’un homme qui n’y comprend rien.

– Hum !… » fit Hartlepool.

Il reprit :

« Pourrais-tu me dire d’où te viennent ces écorchures ?

– Je suis tombé, expliqua Sirdey. Il me sera même impossible de prêter la main aux autres aujourd’hui. C’est à peine si je peux marcher.

– Hum !… » fit encore en s’éloignant Hartlepool, comprenant qu’il ne tirerait rien du cauteleux personnage.

Quant à Kennedy, il n’y avait même pas de prétexte pour l’interroger. Bien qu’il fût d’une pâleur de cire et parût être fort mal en point, il avait repris sans mot dire ses occupations ordinaires.

On se mit donc au travail le 11 mai à l’heure habituelle sans que le problème fût résolu. Mais une surprise attendait à la baie Scotchwell ceux qui y arrivèrent les premiers. Sur le rivage, à peu de distance de l’embouchure de la rivière, deux cadavres étaient étendus, ceux de Jackson et de Furster. Près d’eux gisait la chaloupe éventrée, aux trois quarts pleine d’eau et de sable.

Dès lors, l’aventure se reconstituait aisément. Le bateau mal dirigé avait dû toucher sur des récifs, un peu au-delà de la baie. Une voie d’eau s’était déclarée, et l’embarcation alourdie avait chaviré. Des quatre hommes qui la montaient, deux, Kennedy et Sirdey selon toute probabilité, avaient réussi à gagner la terre à la nage, mais les deux autres n’avaient pu échapper à la mort, et, à la première marée, leurs corps étaient venus à la côte, en même temps que la Wel-Kiej à demi fracassée par la houle.

Après sérieux examen, le Kaw-djer reconnut que les débris de la chaloupe étaient encore utilisables. Si la plupart des bordés étaient plus ou moins brisés, la membrure n’avait que très peu souffert, et la quille était intacte. Ce qui restait de la Wel-Kiej fut donc hissé à force de bras hors de l’atteinte de la mer en attendant le moment où l’on aurait le loisir de la réparer.

Le transport du matériel fut entièrement achevé le 13 mai. Sans perdre de temps, on se mit en devoir d’installer les maisons démontables. On vit celles-ci, d’un très ingénieux système, s’élever à vue d’œil avec une rapidité prodigieuse. Aussitôt terminées, elles étaient immédiatement occupées, non sans donner chaque fois prétexte à de violentes altercations. Il s’en fallait de beaucoup, en effet, qu’elles fussent en assez grand nombre pour contenir douze cents personnes. C’est tout au plus si les deux tiers des naufragés pouvaient raisonnablement espérer y trouver place. De là, nécessité de procéder à une sélection.

Cette sélection s’opéra à coups de poings. Les plus robustes, ayant commencé par s’emparer des divers éléments des maisons démontables, prétendirent défendre l’accès de celles-ci, lorsqu’elles furent édifiées. Quelle que fût leur vigueur, il leur fallut toutefois céder au nombre et entrer en composition avec une partie de ceux qu’ils essayaient d’évincer. Il y eut ainsi une seconde série d’élus, et par conséquent une seconde sélection, basée, comme la première, sur la force des compétiteurs. Puis, quand les maisons abritèrent des garnisons assez imposantes pour être en état de braver sans péril le surplus des émigrants, ces derniers furent définitivement éliminés.

Près de cinq cents personnes, des femmes et des enfants en majorité, furent ainsi réduites à se contenter de l’abri des tentes. Plus rares étaient les hommes, en général des pères et des maris obligés de suivre le sort de leur famille. Parmi les autres, figuraient le Kaw-djer et ses deux compagnons fuégiens, qui n’en étaient plus à redouter les nuits passées en plein air, ainsi que les survivants de l’équipage du Jonathan auxquels Hartlepool avait intimé l’abstention. Ces braves gens s’étaient inclinés sans un murmure, jusques et y compris Kennedy et Sirdey, qui, depuis l’aventure de la chaloupe, faisaient montre d’un zèle et d’une docilité inaccoutumés. Au nombre des moins favorisés, on comptait également John Rame et Fritz Gross que leur faiblesse physique avait écartés de la lutte, et pareillement la famille Rhodes, dont le chef n’était pas d’un caractère à faire appel à la violence.

Ces cinq cents personnes se logèrent donc sous les tentes. La diminution du nombre des occupants permit d’employer deux enveloppes superposées et séparées par une couche d’air, ce qui les rendit, en somme, assez confortables. Pendant ce temps, les uns achevaient l’aménagement intérieur des maisons, en bouchaient les joints, en obstruaient les moindres fissures, l’important, d’après les indications du Kaw-djer, étant de se défendre contre la pénétrante humidité de la région ; les autres faisaient provision de bois aux dépens de la forêt voisine ou répartissaient les vivres en quantité suffisante pour assurer à tous quatre mois d’existence, tandis que les maçons, dont on comptait une vingtaine parmi les ouvriers émigrants, construisaient en hâte des poêles rudimentaires.

Ces travaux n’étaient pas encore tout à fait terminés le 20 mai, quand l’hiver, heureusement très en retard cette année, fondit sur l’île Hoste sous forme d’une tempête de neige d’une effroyable violence. En quelques minutes, la terre fut recouverte d’un blanc linceul d’où jaillissaient les arbres couverts de givre. Le lendemain, les communications étaient devenues très difficiles entre les diverses fractions du campement.

Mais désormais on était paré contre l’inclémence de la température. Calfeutrés dans leurs maisons ou sous la double enveloppe des tentes, chauffés par d’ardentes flambées de bois, les naufragés du Jonathan étaient prêts à braver les rigueurs d’un hivernage antarctique.

IV – Hivernage

 

Quinze jours durant, la tempête hurla sans interruption, la neige tomba en épais flocons. Pendant ces deux semaines, les émigrants, contraints de se terrer sous leurs abris, purent à peine se risquer en plein air.

Triste pour tous, cette claustration forcée, assurément, mais plus peut-être pour ceux qui s’étaient attribué la jouissance des maisons démontables. Ces maisons n’étaient formées, en somme, que de panneaux boulonnés entre eux et manquaient du plus élémentaire confortable. Pourtant, séduits par leur aspect – à moins que ce fût seulement par ce nom de maisons ! – les émigrants se les étaient disputées, et maintenant ils s’y entassaient au-delà de toute raison. Elles étaient transformées en véritables dortoirs, où se touchaient les paillasses jetées à même sur le parquet, dortoirs qui devenaient salles communes et cuisine pendant les courtes heures de jour. De cet entassement, de cette cohabitation de plusieurs ménages résultait nécessairement une promiscuité de tous les instants, aussi fâcheuse au point de vue de l’hygiène, que défavorable au maintien de la bonne entente. Le désœuvrement et l’ennui sont, en effet, fertiles en disputes, et l’on s’ennuyait ferme dans ces demeures bloquées par la neige.

À vrai dire, les hommes trouvaient encore à occuper leurs loisirs. Ils s’ingéniaient à meubler grossièrement ces maisons dépourvues du plus petit commencement de mobilier. À coups de hachettes, ils taillaient sièges et tables dont on se débarrassait, la nuit venue, afin de pouvoir étendre les paillasses. Mais les femmes ne disposaient pas de cette ressource. Quand elles avaient donné leurs soins aux enfants, quand elles avaient vaqué à la cuisine que l’usage des conserves simplifiait notablement, il ne leur restait plus que le bavardage pour user les heures lentes. Elles ne s’en privaient pas. À défaut des jambes, les langues marchaient, et, on ne l’ignore pas, l’intempérance de langue est trop souvent, elle aussi, génératrice de discordes. C’était merveille qu’il n’en fût pas survenu dès le premier jour.

Si ceux qui occupaient les tentes étaient moins bien garantis contre les intempéries, ils ne laissaient pas de bénéficier de certains avantages à d’autres égards. Ils disposaient de plus de place, et même quelques familles, parmi lesquelles les familles Rhodes et Ceroni, avaient la jouissance d’une tente entière. Les cinq Japonais, étroitement unis entre eux, habitaient aussi l’une des tentes où ils vivaient à l’écart.

Tentes et maisons étaient disséminées selon les caprices individuels. Personne n’ayant dirigé le travail d’installation, le dessin du campement ne répondait à aucun plan préconçu. Il ressemblait, non à une bourgade, mais à l’agglomération fortuite de maisons isolées, et l’on eût été bien embarrassé s’il se fût agi de tracer des rues.

Cela, d’ailleurs, était sans importance, puisqu’il ne s’agissait pas de fonder un établissement durable. Au printemps, on démolirait maisons et tentes, et chacun retrouverait sa patrie et sa misère.

Le campement s’étendait sur la rive droite de la rivière qui, venue de l’Ouest, le touchait en un point, puis se recourbait aussitôt sur elle-même et courait au Nord-Ouest pour aller se jeter dans la mer trois kilomètres plus loin. La construction la plus occidentale s’élevait sur la rive même. C’était une maison démontable de proportions si exiguës que trois personnes seulement avaient pu y trouver place. Sans dispute, sans cris, procédant en silence, un des émigrants, du nom de Patterson, s’était adjugé, dès le premier jour, les éléments constitutifs de cette maison et, afin que personne ne la lui disputât, il avait tout de suite porté le nombre de ses habitants au maximum pratique, en en offrant la jouissance indivise à deux autres naufragés. Cette offre n’avait pas été faite au hasard. Patterson, de complexion plutôt débile, s’était adjoint fort intelligemment deux compagnons taillés en hercules et disposant de poings capables de défendre au besoin la propriété collective.

Tous deux de nationalité américaine, l’un se nommait Blaker et l’autre Long. Le premier était un jeune paysan de vingt-sept ans, de caractère assez jovial, mais affligé d’une boulimie qui compliquait déplorablement sa vie. La misère qui formait son lot ne lui permettant pas d’apaiser son insatiable appétit, il avait eu faim depuis sa naissance, au point qu’il s’était finalement résigné à s’expatrier dans l’unique espoir d’arriver à manger tout son saoul. Le second était un ouvrier, forgeron de son état, à la cervelle petite et aux muscles énormes, une brute solide et malléable comme le fer rouge qu’il martelait.

Quant à Patterson, s’il faisait aujourd’hui partie de cette foule de naufragés, lui du moins n’y avait pas été poussé par l’excès de sa misère, mais par un âpre désir de gain. Le sort s’était montré pour lui hostile et secourable à la fois. Il l’avait fait naître, il est vrai, seul, pauvre et nu sur le bord d’une route irlandaise, mais, à titre de compensation, il l’avait doué d’une avarice prodigieuse, c’est-à-dire du moyen d’acquérir tous les biens qui lui manquaient lors de sa venue sur la terre. Grâce à elle, il avait en effet réussi à amasser dès l’âge de vingt-cinq ans un respectable pécule. Travail acharné, privations de cénobite, voire, quand l’occasion s’en présentait, cynique exploitation d’autrui, rien ne l’avait rebuté pour obtenir ce résultat.

Cependant, quel que soit son génie, un paysan, dénué du moindre capital initial, ne peut progresser que lentement sur le chemin de la fortune. Le champ qui lui est offert est trop petit pour permettre une rapide ascension. Patterson ne s’élevait donc que péniblement, à force de courage, de renoncement et d’astuce, quand de mirifiques récits sur les chances qu’un homme sans scrupules rencontre en Amérique étaient parvenus à ses oreilles. Grisé par ces merveilleux racontars, il ne rêva plus que Nouveau Monde et projeta d’aller, après tant d’autres, y chercher aventure, non pour suivre les traces de ces milliardaires sortis comme lui-même, pourtant, des dernières couches sociales, mais dans l’espoir moins inaccessible d’y faire grossir son bas de laine plus vite que dans la mère patrie.

À peine sur le sol de l’Amérique, il fut sollicité par la réclame intensive de la Société de la baie de Lagoa. Confiant dans les séduisantes promesses de cette Société, il se dit qu’il trouverait là un champ vierge où son petit capital pourrait s’employer fructueusement et, avec mille autres, il s’embarqua sur le Jonathan.

Certes, l’événement trompait son espoir. Mais Patterson n’était pas de ceux qui se découragent. En dépit du naufrage, sans rien montrer de la déception qu’il devait éprouver, il s’entêtait à poursuivre sa chance avec la même patiente obstination. Si, dans le malheur commun, un seul des naufragés devait arriver à gagner quelque chose, ce serait lui assurément.

Aidé de Blaker et de Long, il avait placé sa maisonnette à quelque distance de la mer, sur le bord même de la rivière et à l’unique point où elle fût accessible. En amont, la rive brusquement relevée devenait une sorte de falaise de près de quinze mètres de hauteur. En aval, après une petite étendue de terrain plat devant la maison, le sol cédait tout à coup, et la rivière tombait en cascade sur l’étage inférieur. Entre cette cascade et la mer s’étendait un marécage impraticable. À moins de s’imposer un détour de plus d’un kilomètre vers l’amont, les émigrants étaient donc dans la nécessité de passer devant Patterson pour aller remplir cruches et barils.

Les autres maisons et les tentes s’égrenaient dans un pittoresque désordre parallèlement à la mer dont elles étaient séparées par le marais. Quant au Kaw-djer, il logeait avec Halg et Karroly dans une ajoupa fuégienne édifiée par les deux Indiens. Rien de plus rudimentaire que cet abri formé d’herbes et de branchages, et il fallait, pour s’en contenter, ne pas craindre les rigueurs de ce climat. Mais l’ajoupa, située sur la rive gauche du rio, avait l’avantage d’être à proximité du lieu d’échouage de la chaloupe, ce qui permettrait de profiter de toutes les éclaircies pour activer les réparations.

Pendant les deux semaines que dura le premier assaut sérieux de l’hiver, il ne put être question de les entreprendre. Il ne faudrait pas en conclure que le Kaw-djer vécût en reclus, comme la foule moins aguerrie des naufragés. Chaque jour, en compagnie de Halg, il traversait la rivière sur un pont léger construit en quarante-huit heures par Karroly, et se rendait au campement.

Il y avait fort à faire. Dès le début du froid, quelques émigrants atteints d’affections aiguës, en général de bronchites assez bénignes, avaient demandé le secours du Kaw-djer, qui depuis son intervention chirurgicale, jouissait d’une réputation solidement établie. L’enfant blessé allait, en effet, de mieux en mieux, et tout indiquait que le favorable pronostic de l’opérateur se réaliserait au jour dit.

Celui-ci, après sa tournée médicale, entrait dans la tente de la famille Rhodes, et on causait une heure ou deux de tout ce qui intéressait les naufragés. Le Kaw-djer s’attachait de plus en plus à cette famille. Il goûtait la bonté simple de Mme Rhodes et de sa fille Clary qui jouaient avec dévouement le rôle d’infirmières près des malades qu’il leur signalait. Quant à Harry Rhodes, il en appréciait le sens droit et l’esprit bienveillant, et, entre les deux hommes, naissaient peu à peu des sentiments de véritable amitié.

« J’en arrive à me féliciter, dit un jour Harry Rhodes au Kaw-djer, que ces coquins aient essayé de s’emparer de votre chaloupe. Peut-être, si elle était en bon état, auriez-vous eu le désir de nous quitter, une fois tout le monde installé. Tandis que, maintenant, vous êtes notre prisonnier.

– Il faudra bien que je parte, cependant, objecta le Kaw-djer.

– Pas avant le printemps, répliqua Harry Rhodes. Voyez combien vous êtes utile à tous. Il y a ici nombre de femmes et d’enfants que vous seul êtes capable de soigner. Que deviendraient-ils sans vous ?

– Pas avant le printemps, soit ! concéda le Kaw-djer. Mais à ce moment, comme tout le monde s’en ira, rien ne s’opposera à ce que je reprenne la mer.

– Pour retourner à l’Île Neuve ? »

Le Kaw-djer ne répondit que par un geste évasif. Oui, l’Île Neuve était sa demeure. Là il avait vécu de longues années. Y retournerait-il ? Les raisons qui l’en avaient éloigné existaient toujours. L’Île Neuve, terre libre naguère, était désormais soumise à l’autorité du Chili.

« Si j’avais voulu partir, dit-il, désireux de passer à un autre sujet, je crois que mes deux compagnons n’en eussent pas été également satisfaits. Halg, sinon Karroly, n’eût quitté l’île Hoste qu’à regret, et peut-être même s’y serait-il refusé avec énergie.

– Pourquoi cela ? demanda Mme Rhodes.

– Pour la raison bien simple que Halg, je le crains, a le malheur d’être amoureux.

– Le beau malheur ! plaisanta Harry Rhodes. Être amoureux, c’est de son âge.

– Je ne dis pas non, reconnut le Kaw-djer. N’importe ! le pauvre garçon se prépare là de grands chagrins quand viendra le jour de la séparation.

– Mais pourquoi se séparerait-il de celle qu’il aime, au lieu de l’épouser tout simplement ? demanda Clary qui, comme toutes les jeunes filles, s’intéressait aux affaires de cœur.

– Parce qu’il s’agit de la fille d’un émigrant. Elle ne consentirait jamais à rester en Magellanie. Et, d’un autre côté, je ne vois pas très bien ce que ferait Halg, transporté dans un de vos pays soi-disant civilisés. Sans compter qu’il ne nous quitterait pas, je pense, d’un cœur léger, son père et moi.

– Une fille d’émigrant, dites-vous ?… interrogea Harry Rhodes. Ne s’agirait-il pas de Graziella Ceroni ?

– Je l’ai rencontrée plusieurs fois, dit Edward qui se mêla à la conversation. Elle n’est pas mal.

– Halg la trouve merveilleuse ! s’écria le Kaw-djer en souriant. C’est bien naturel, d’ailleurs. Jusqu’ici, il n’avait vu que des femmes fuégiennes, et je suis obligé de reconnaître qu’on peut être mieux très facilement.

– C’est donc bien d’elle qu’il s’agit ? demanda Harry Rhodes.

– Oui. Le jour où nous avons dû intervenir dans les affaires de sa famille, comme vous vous le rappelez, sans doute, j’avais déjà remarqué la vive impression qu’elle avait faite sur Halg. Une vraie révélation, on peut le dire. Vous n’ignorez pas à quel point cette jeune fille et sa mère sont malheureuses, et de la pitié à l’amour il n’y a pas loin, bien souvent.

– C’est même le plus beau de tous les chemins qui y conduisent, fit remarquer Mme Rhodes.

– Quel qu’il soit, je vous prie de croire que, depuis ce jour-là, Halg le suit allègrement. Vous n’avez pas idée du changement qui s’est opéré en lui. En voulez-vous un exemple ?… Les indigènes de la Magellanie ne sont pas précisément remarquables par leur coquetterie, ainsi que vous pouvez le supposer. Malgré la rigueur du climat, ils poussent l’indifférence à cet égard jusqu’à vivre radicalement nus. Halg, perverti par la civilisation, dont j’ai eu le tort d’apporter un vieux reste dans les plis de mes vêtements, était déjà un raffiné parmi ses congénères, puisqu’il consentait depuis le naufrage du Jonathan à se couvrir de peaux de phoque ou de guanaque. Mais maintenant, c’est bien autre chose ! Il a déniché un barbier parmi les émigrants et s’est fait couper les cheveux. C’est peut-être le premier Fuégien qui ait jamais fait montre d’une telle élégance ! Ce n’est pas tout. Il s’est procuré, je ne sais par quel moyen, un costume complet, et il ne sort plus qu’habillé à l’européenne pour la première fois de sa vie, et chaussé de souliers, qui, d’ailleurs, doivent bien le gêner ! Karroly n’en revient pas. Moi, je ne comprends que trop ce que cela veut dire.

– Et Graziella, s’enquit Mme Rhodes, est-elle touchée de ces efforts accomplis pour lui plaire ?

– Vous pensez que je ne le lui ai pas demandé, répliqua le Kaw-djer. Mais, à en juger par le visage joyeux de Halg, je présume que ses affaires ne vont pas mal.

– Cela ne m’étonne pas, dit Harry Rhodes, c’est un beau garçon que votre jeune compagnon.

– Physiquement, il n’est pas mal, j’en conviens, approuva le Kaw-djer avec une évidente satisfaction, mais moralement il est mieux encore. C’est un brave cœur, fidèle, bon, dévoué et intelligent, ce qui ne gâte rien.

– C’est votre élève, je crois ? demanda Mme Rhodes.

– Vous pouvez dire : mon fils, rectifia le Kaw-djer, car je l’aime comme un père. C’est pourquoi je suis affligé qu’il ait de pareilles idées, dont il ne résultera, en fin de compte, que des chagrins. »

Les suppositions du Kaw-djer n’étaient point erronées. Une sympathie naissante attirait, en effet, l’un vers l’autre, le jeune Fuégien et Graziella. Dès la première minute où il l’avait aperçue, toutes les pensées de Halg étaient allées vers elle, et, depuis lors, il n’avait pas laissé passer un jour sans la voir. Témoin de la scène qui avait motivé l’intervention du Kaw-djer, il connaissait la plaie de la famille, et, avec l’adresse ordinaire des amoureux, il tirait parti sans scrupule de la situation. Sous prétexte de s’enquérir des besoins des deux femmes et de veiller sur leur sécurité, il restait près d’elles de longues heures, l’anglais que tous parlaient couramment leur permettant d’échanger leurs pensées.

Halg, à cet égard comme aux autres, ne ressemblait en rien à ses compatriotes si étonnamment réfractaires à l’étude des langues. Lui, au contraire, avait appris sans peine l’anglais et le français, et maintenant, excellent prétexte pour fréquenter assidûment la famille Ceroni, il était en train de faire en italien de merveilleux progrès sous la direction de Graziella.

Celle-ci n’avait pas eu de peine à discerner les causes de cette ardeur au travail, mais les sentiments qu’elle inspirait au jeune Indien l’avaient d’abord plus amusée que charmée. Halg, avec ses longs cheveux plats, ses tempes étroites, son nez légèrement épaté, son teint un peu bistré, lui faisait l’effet d’être d’une autre espèce qu’elle-même. D’après sa classification fantaisiste, les habitants de notre planète se divisaient en deux races distinctes : les hommes et les sauvages. Halg, étant un sauvage, ne pouvait par conséquent être un homme. Le raisonnement était rigoureux. L’idée qu’un lien quelconque pût exister entre cet exotique, à peine couvert de peaux de bêtes, et une Italienne qui se jugeait d’essence supérieure, ne lui vint pas à l’esprit.

Peu à peu, cependant, elle s’habitua aux traits et au costume sommaire de son timide adorateur, et elle en arriva par degrés à le considérer comme un adolescent pareil aux autres. Halg, il est vrai, fit tous ses efforts pour provoquer cette évolution de sa pensée. Un beau jour, Graziella le vit apparaître, ses cheveux coupés avec art et séparés en deux versants par une raie tracée d’une main habile. Peu après, transformation plus étonnante encore, Halg se montrait vêtu à l’européenne. Pantalon, vareuse, forts souliers, rien ne manquait à sa toilette. Sans doute, tout cela était rude et grossier, mais tel n’était pas l’avis de Halg, qui s’estimait d’une suprême élégance et s’admirait volontiers dans un fragment de miroir provenant du Jonathan.

Que d’industrie il lui avait fallu pour découvrir l’émigrant de bonne volonté qui avait joué à son profit le rôle de coiffeur, et pour se procurer le superbe complet qui, à son estime, le rendait irrésistible ! La recherche des vêtements avait été notamment des plus ardues, et peut-être même serait-elle restée vaine s’il n’avait eu la chance d’entrer en rapport avec Patterson.

Patterson vendait de tout, et jamais l’avare n’eût consenti à laisser perdre l’occasion d’un troc. S’il n’avait pas l’objet demandé, il le trouvait toujours, donnant d’une main, recevant de l’autre, en prélevant au passage un honnête courtage. Patterson avait donc fourni les habits demandés. Par exemple, toutes les économies du jeune homme y étaient passées.

Celui-ci ne les regrettait pas, car il avait eu la récompense de son sacrifice. L’attitude de Graziella avait changé sur-le-champ. Selon sa classification personnelle, Halg cessait d’être un sauvage et devenait un homme.

Dès lors, les choses avaient marché à pas de géant, et l’affection s’était développée rapidement dans le cœur des deux jeunes gens. Harry Rhodes avait raison. Halg, si l’on faisait abstraction du type spécial de sa race, était réellement un beau garçon. Grand, robuste, habitué à la vie libre dans le plein air, il possédait cette grâce d’attitude que donnent la souplesse des membres et l’harmonie des mouvements. D’autre part, outre que son intelligence, ouverte par les leçons du Kaw-djer, n’était pas médiocre, la bonté et la droiture se lisaient dans ses yeux. C’en était là plus qu’il ne fallait pour toucher le cœur d’une jeune fille malheureuse.

Du jour où, sans s’être dit un seul mot, Halg et Graziella se sentirent complices, les heures coulèrent vite pour eux. Que leur importait la tempête ? Que leur importait le froid ? Les intempéries rendaient l’intimité plus douce, et, loin de souhaiter, ils redoutaient le retour du beau temps.

Il reparut pourtant, et les émigrants, qui n’avaient pas les mêmes raisons d’indifférence, apprécièrent vivement le changement. Comme d’un coup de baguette, le campement s’anima. Maisons et tentes se vidèrent. Tandis que les hommes étiraient leurs membres engourdis par cette longue claustration, les commères, heureuses de renouveler interlocutrices et auditoires, allèrent de porte en porte, échangeant des visites, ébauchant des amitiés, dont l’objet, fait digne de remarque, n’était jamais l’une de celles avec qui elles venaient de vivre près de quinze jours côte à côte.

Karroly mit à profit le temps favorable pour commencer les réparations de la Wel-Kiej avec les charpentiers qui l’avaient déjà aidé une première fois. Les constructeurs étant dans l’obligation de faire eux-mêmes tous les travaux préparatoires : abattage, débitage et cintrage du bois, ces réparations exigeraient un mois de travail, c’est-à-dire qu’elles ne seraient pas achevées avant trois mois, en tenant compte des interruptions imposées par le mauvais temps.

Pendant que Karroly et ses compagnons manœuvraient varlope et scie, le Kaw-djer, désireux de se procurer pour lui-même et pour les malades des provisions fraîches, partit en chasse avec son chien Zol. De ce que l’archipel subît les rigueurs de l’hiver, de ce que la neige commençât à couvrir les plaines et la glace à coiffer les hauteurs, il ne s’ensuivait pas que la vie animale fût supprimée. Les forêts abritaient toujours des ruminants en grand nombre, des nandous, des guanaques, des vigognes, des renards. Au-dessus des prairies voletaient toujours des oies de montagne, de petites perdrix, des bécasses et des bécassines. Sur le littoral pullulaient les mouettes comestibles. Des baleines venaient souffler en vue de l’île, et les loups marins abondaient sur ses grèves.

Par contre, il ne pouvait être question de pêche. Le poisson, merluches et lamproies en majorité, ne fréquente qu’en été les eaux de l’île Hoste. En hiver, il remonte plus au Nord, dans le canal du Beagle et dans le détroit de Magellan.

De son excursion, le Kaw-djer, outre du gibier en assez grande quantité, rapporta des nouvelles de quatre familles qui avaient cru devoir s’éloigner du campement et s’établir à quelques lieues dans l’intérieur. Ces dissidents n’étaient autres que les familles Rivière, Gimelli, Gordon et Ivanoff, dont les chefs avaient, les trois derniers, accompagné le Kaw-djer et Harry Rhodes lors de la première exploration de l’île, celui-là, navigué jusqu’à Punta-Arenas en qualité de délégué des émigrants. C’est au retour de Rivière qu’ils avaient pris d’un commun accord la résolution de faire bande à part. Tous quatre, cultivateurs de profession, appartenaient à la même classe morale, la classe des braves gens, sains, bien équilibrés, bien portants. Aussi éloignés de la rapacité d’un Patterson que de la veulerie d’un John Rame, c’étaient des travailleurs, simplement. Le travail était un besoin pour eux ; ils s’y astreignaient sans peine, de même que leurs femmes et leurs enfants, incapables autant qu’eux-mêmes de ne pas chercher toujours à employer utilement leur temps.

Des raisons semblables les avaient incités au départ. Rivière, lors de l’abattage d’arbres nécessité par le déchargement du Jonathan, avait été frappé de la richesse de ces forêts qu’aucune cognée n’avait encore attaquées. Ce souvenir lui revint à Punta-Arenas, au moment où il apprenait qu’il lui faudrait séjourner six mois à l’île Hoste, et il eut aussitôt la pensée de tirer parti des circonstances pour faire une tentative d’exploitation. Il se procura, dans ce but, un matériel élémentaire de scierie et il en chargea la chaloupe. Au point de vue de l’abattage, son entreprise ne pouvait être que fructueuse. Ces forêts n’étant la propriété de personne, le bois, par conséquent, ne coûtait rien. Restait le problème du transport. Mais Rivière estimait que cette difficulté se résoudrait plus tard d’elle-même, et qu’il arriverait toujours, quand le bois serait débité, à le monnayer d’une manière ou d’une autre.

Sur le point de réaliser son projet, il en avait fait confidence à Gimelli, à Gordon et à Ivanoff, avec lesquels il s’était lié sur le Jonathan. Ceux-ci avaient vivement approuvé le Franco-Canadien, en déplorant de ne pouvoir l’imiter pour leur compte. Toutefois, une idée en appelant une autre, un projet similaire leur vint bientôt à l’esprit. Pendant l’excursion faite en compagnie du Kaw-djer, il leur avait été possible d’apprécier la fertilité du sol. Pourquoi ne tenteraient-ils pas, l’un un essai d’élevage, les deux autres un essai de culture ? Si, au bout de six mois, le résultat paraissait devoir être favorable, rien ne les obligerait à partir. Magellanie ou Afrique, le pays dans lequel on vit importe peu, du moment qu’on n’est pas dans le sien. Si le résultat semblait, au contraire, devoir être mauvais, il n’y aurait de perdu que du travail. Mais le travail est une denrée inépuisable quand on possède de bons bras et du cœur, et mieux valait au surplus travailler six mois en pure perte que de rester si longtemps inactif. Dans le champ le plus stérile, on récolterait du moins la santé.

Ces quatre familles, pourvues d’hommes sages, de femmes sérieuses, de filles et de garçons robustes et bien portants, avaient en mains tous les atouts pour réussir là où d’autres eussent échoué. Leur décision fut donc arrêtée, et ils la mirent à exécution, avec l’approbation et le concours d’Hartlepool et du Kaw-djer.

Pendant que les émigrants s’occupaient de transporter le matériel à la baie Scotchwell, les dissidents préparèrent activement leur départ. À coups de hache, ils improvisèrent un chariot à essieux de bois et à roues pleines, très primitif assurément, mais vaste et solide. Sur ce chariot furent entassés des provisions de bouche, des semences, des graines, des instruments aratoires, des ustensiles de ménage, des armes, des munitions, tout ce qui pouvait être nécessaire en un mot au début des exploitations. Ils ne négligèrent pas d’emporter quatre ou cinq couples de volailles, et les Gordon, qui se destinaient plus particulièrement à l’élevage, y joignirent des lapins et des représentants des deux sexes des races bovine, ovine et porcine. Ainsi nantis des éléments de leur future fortune, ils s’éloignèrent vers le Nord, à la recherche d’un emplacement convenable.

Ils le rencontrèrent à douze kilomètres de la baie Scotchwell. À cet endroit s’étendait un vaste plateau, borné à l’Ouest par d’épaisses forêts et, dans l’Est, par une large vallée au fond de laquelle serpentait une rivière. Cette vallée, tapissée d’une herbe drue, constituait un magnifique pâturage où d’innombrables troupeaux eussent aisément trouvé leur nourriture. Quant au plateau, il semblait recouvert d’une couche d’humus qui deviendrait excellent, lorsque la pioche l’aurait défriché et débarrassé de l’inextricable réseau de racines qui le sillonnaient de toutes parts.

Les colons se mirent à l’œuvre. Leur premier soin fut d’élever quatre petites fermes, aux murs formés de troncs d’arbres. Mieux valait, au prix d’un travail supplémentaire, être chacun chez soi ; la bonne entente en bénéficierait par la suite.

Le mauvais temps, la neige et le froid ne retardèrent pas d’une heure la construction de ces habitations. Elles étaient achevées lors de la visite du Kaw-djer. Celui-ci revint émerveillé de ce que peut accomplir une volonté tendue vers son but. Déjà, les Rivière étaient en train d’établir une roue à aubes pour utiliser une chute naturelle du cours d’eau. Cette roue fournirait la force à la scierie, où la pesanteur ferait descendre automatiquement le bois abattu sur le plateau. Les Gimelli et les Ivanoff avaient, de leur côté, attaqué le sol à coups de pioche, et le préparaient pour la charrue, que traîneraient, quand le temps en serait venu, ces mêmes bêtes à cornes à l’intention desquelles les Gordon limitaient concurremment de vastes enclos.

Dussent ces efforts rester stériles, le Kaw-djer estima ce besoin d’agir préférable à l’apathie des autres émigrants.

Ceux-ci, comme de grands enfants qu’ils étaient, jouirent du soleil tant qu’il brilla, puis, le ciel redevenu inclément, ils se terrèrent sous leurs abris et y vécurent confinés comme la première fois, pour en ressortir dès que revint une éclaircie. Un mois s’écoula ainsi, avec des alternatives de beaux jours en minorité et de mauvais beaucoup plus nombreux. On arriva au 21 juin, date du solstice d’hiver pour l’hémisphère austral.

Pendant ce mois passé à la baie Scotchwell, des changements étaient déjà survenus dans la répartition des émigrants. Des brouilles et de nouvelles amitiés avaient motivé des permutations entre les habitants des diverses maisons démontables. D’autre part, des groupements particuliers commençaient à se dessiner dans la foule, de même que des îlots s’élèvent hors de la surface unie d’un fleuve.

L’un de ces groupements était formé du Kaw-djer, des deux Fuégiens, d’Hartlepool et de la famille Rhodes. Autour de lui gravitait l’équipage du Jonathan, y compris Dick et Sand, comme un satellite autour d’un centre d’attraction.

Un deuxième groupe, également composé de gens tranquilles et sérieux, comprenait les quatre travailleurs embauchés par la Compagnie de colonisation, Smith, Wright, Lawson et Fock, et une quinzaine des ouvriers embarqués sur le Jonathan à leurs risques et périls.

Le troisième ne comptait que cinq membres : les cinq Japonais qui vivaient dans le silence et le mystère, et dont on n’apercevait presque jamais les faces jaunes et les yeux bridés.

Un quatrième reconnaissait pour chef Ferdinand Beauval. Dans le champ magnétique du tribun évoluaient une cinquantaine d’émigrants. Quinze à vingt de ceux-ci méritaient le qualificatif d’ouvriers. Le surplus provenait de la grande masse agricole.

Le cinquième, assez réduit comme nombre, s’inspirait de Lewis Dorick. À ce dernier étaient plus particulièrement inféodés le matelot Kennedy, le maître-coq Sirdey, et cinq ou six individus unanimes à se réclamer de la classe ouvrière, mais dont la moitié au moins appartenaient avec évidence à la corporation des malfaiteurs de profession. Moins activement que passivement, Lazare Ceroni, John Rame et une douzaine d’alcooliques que leur avachissement transformait en pantins, se rattachaient à ce noyau de militants.

Un sixième et dernier groupe absorbait tout le surplus de la foule. Cette foule se divisait assurément en un grand nombre d’autres fractions distinctes, au gré des sympathies et des antipathies individuelles, mais, dans son ensemble, elle avait ce caractère commun de n’en avoir aucun, d’être flottante, inerte, en état d’équilibre indifférent, et prête par conséquent à obéir à toutes les impulsions.

Restaient les isolés, les indépendants, tels que Fritz Gross, parvenu au dernier degré de l’abrutissement, les frères Moore auxquels leur nature violente interdisait de fréquenter plus de trois jours de suite les mêmes personnes, et plus encore Patterson, qui cachait son existence, ne frayait avec ses semblables que lorsqu’il y avait quelque intérêt et vivait à l’écart, flanqué de ses deux acolytes, Blaker et Long.

De tous ces partis, si le mot n’est pas trop ambitieux, celui qui profitait le mieux des circonstances présentes était incontestablement le groupe qui reconnaissait pour chef Lewis Dorick, et, de tous les membres de ce groupe, le plus heureux était non moins incontestablement Lewis Dorick lui-même.

Celui-ci appliquait ses principes. Lorsque le temps le permettait, il allait volontiers de tente en tente, de maison en maison, et faisait dans chacune d’elles des séjours plus ou moins prolongés. Sous le fallacieux prétexte que la propriété individuelle est une notion immorale, que tout appartient à tous et que rien n’appartient à personne, il s’emparait des meilleures places et s’attribuait imperturbablement ce qui était à sa convenance. Un flair subtil lui faisait discerner ceux dont il y avait lieu de craindre une sérieuse résistance. Il ne se frottait pas à ceux-là. Par contre, il mettait en coupe réglée les faibles, les indécis, les timides et les sots. Ces malheureux, littéralement terrorisés par l’incroyable audace et par la parole impérieuse du communiste détrousseur, se laissaient plumer sans une plainte. Pour étouffer leurs protestations, il suffisait à Dorick d’abaisser sur eux ses yeux d’acier. Jamais l’ex-professeur n’avait été à pareille fête. Cette île Hoste, c’était pour lui le pays de Chanaan.

Pour être juste, on doit reconnaître qu’il ne se refusait nullement à pratiquer ses théories en sens contraire. S’il prenait sans scrupule ce que possédaient les autres, il déclarait trouver naturel que les autres prissent ce qu’il possédait lui-même. Générosité d’autant plus admirable qu’il ne possédait absolument rien.

Toutefois, du train dont allaient les choses, il était aisé de prévoir qu’il n’en serait pas toujours ainsi.

Ses disciples marchaient sur les traces du maître. Sans prétendre en égaler la maestria, ils faisaient de leur mieux. Il n’en fallait pas plus, d’ailleurs, pour que les richesses collectives devinssent, en fait, au bout de l’hiver, la propriété particulière de ces farouches négateurs du droit de propriété.

Le Kaw-djer n’ignorait pas ces abus de la force, et il s’étonnait de cette application singulière de doctrines libertaires voisines de celles qu’il professait lui-même avec tant de passion. Remédier à cette tyrannie ? À quel titre l’aurait-il fait ? De quel droit eût-il soulevé un conflit, en protégeant proprio motu des gens qui n’appelaient même pas au secours, contre d’autres hommes, leurs pareils après tout ?

Au surplus, il avait assez de préoccupations personnelles pour perdre de vue celles des autres. Plus l’hiver avançait, plus les malades devenaient nombreux. Il ne suffisait plus à la tâche. Le 18 juin, il y eut un décès, celui d’un enfant de cinq ans emporté par une broncho-pneumonie qu’aucune médication ne put enrayer. C’était le troisième cadavre que, depuis l’atterrissage, recevait le sol de l’île Hoste.

L’état d’esprit de Halg donnait aussi beaucoup de souci au Kaw-djer. Celui-ci lisait comme dans un livre dans l’âme ingénue du jeune Fuégien, et il devinait le trouble croissant de son cœur. Comment cela finirait-il, lorsque cette foule s’éloignerait à jamais de la Magellanie ? Halg ne voudrait-il pas suivre Graziella et n’irait-il pas mourir au loin de chagrin et de misère ?

Ce 18 juin précisément, Halg revint plus soucieux que l’ordinaire de sa visite quotidienne à la famille Ceroni. Le Kaw-djer n’eut pas besoin de le questionner pour en connaître les motifs. Spontanément, Halg lui confia que, la veille, après son départ, Lazare Ceroni s’était de nouveau enivré. Comme de coutume, il en était résulté une scène terrible, heureusement moins violente que la précédente.

Cela donna à penser au Kaw-djer. Puisque Ceroni s’était enivré, c’est donc qu’il avait eu de l’alcool à sa disposition. Le matériel provenant du Jonathan n’était-il plus gardé par les hommes de l’équipage ?

Hartlepool, interrogé, déclara n’y rien comprendre et l’assura que la surveillance ne s’était pas relâchée. Toutefois, le fait étant indéniable, il promit de redoubler d’attention afin d’en éviter le retour.

Ce fut le 24 juin, trois jours après le solstice, que survint le premier incident de quelque importance, non par lui-même, mais par les conséquences indirectes qu’il devait avoir dans l’avenir. Ce jour-là, il faisait beau. Une légère brise du Sud avait déblayé le ciel, et le sol était durci par un froid sec de quatre à cinq degrés centigrades. Attirés par les pâles rayons du soleil traçant sur l’horizon un arc surbaissé, les émigrants s’étaient répandus au dehors.

Dick et Sand, qu’aucune intempérie n’était capable de retenir au logis, figuraient bien entendu parmi ces amateurs de plein air. En compagnie de Marcel Norely et de deux autres enfants de leur âge, ils avaient organisé un jeu de marelle qui les passionnait au plus haut point. Tout entiers à leur amusement, ils ne remarquèrent même pas une autre bande de joueurs, des adultes ceux-ci, qui se distrayaient à proximité. Jouer n’est pas, en effet, le propre des enfants, et l’âge mûr s’y complaît volontiers. Ces adultes avaient engagé une partie de boules. Ils étaient six, dont ce Fred Moore qui avait déjà eu avec Dick un commencement d’altercation.

Il arriva que le cochonnet des joueurs de boules vint rouler dans la marelle des enfants. Sand s’appliquait précisément à mener à bien des quadruples de la plus grande difficulté. Tout à son affaire, il eut le malheur de ne pas voir la petite boule et de la déplacer involontairement du pied. Il fut aussitôt saisi par l’oreille.

« Eh ! gamin, disait en même temps une grosse voix, tu ne pourrais pas faire un peu attention ? »

Les doigts qui tenaient l’oreille serrant avec quelque rudesse, le sensible Sand se mit à pleurer.

Les choses sans doute en fussent restées là, si Dick, entraîné par son tempérament belliqueux, n’eût jugé à propos d’intervenir.

Tout à coup, Fred Moore – car tel était l’ennemi redoutable que Sand avait offensé – fut obligé de lâcher son prisonnier pour se défendre à son tour. Un allié inconnu de ce prisonnier – on emploie les armes qu’on peut ! – le pinçait cruellement par derrière. Il se retourna vivement et se trouva face à face avec l’impertinent qui déjà l’avait une première fois bravé.

« C’est encore toi, morveux ! » s’écria-t-il, en allongeant le bras pour appréhender cet infime adversaire.

Mais Sand et Dick, cela faisait deux. Si la capture de l’un était aisée, il n’en était pas de même de celle de l’autre. Dick fit un bond de côté et prit la fuite, poursuivi par Fred Moore sacrant et jurant comme un templier.

La poursuite se prolongea. Chaque fois que son ennemi allait l’atteindre, Dick s’échappait par un crochet, et Moore, de plus en plus irrité, ne trouvait devant lui que le vide. Toutefois, la partie était trop inégale pour qu’elle pût s’éterniser. Entre les jambes de Dick et celles de Fred Moore, aucune comparaison n’était possible. Malgré la belle défense du fuyard, l’instant vint où il lui fallut renoncer à tout espoir.

À ce moment précis, au moment où Fred Moore, lancé en pleine course, n’avait plus qu’à étendre la main pour en finir, son pied heurta un obstacle malencontreux, et, perdant l’équilibre, il tomba rudement sur le sol, au grand dommage de ses genoux et de ses mains. Dick et Sand, profitant de la diversion, s’empressèrent de se mettre hors d’atteinte.

L’obstacle qui avait causé la chute de Fred Moore était un bâton, et ce bâton n’était autre chose que la béquille de Marcel Norely. Pour secourir son ami en péril, l’enfant avait employé le seul moyen qui fût en son pouvoir, en lançant sa béquille dans les jambes de l’émigrant. Maintenant, heureux du succès obtenu, il riait de bon cœur, sans se douter qu’il eût accompli un acte tout simplement héroïque. Héroïque, son intervention l’était, pourtant, au premier chef, puisque le petit infirme, en se privant d’un accessoire indispensable, et en se condamnant par cela même à l’immobilité, attirait nécessairement sur lui la correction que Fred Moore destinait à un autre.

Celui-ci se redressa furieux. D’un bond, il fut sur Marcel Norely qu’il enleva comme une plume. Ainsi ramené à la saine réalité des choses, l’enfant cessa de rire et poussa incontinent des cris perçants. Mais l’autre n’en avait cure. Sa grosse main se leva, pleine d’une averse de soufflets…

Elle ne retomba pas. Quelqu’un l’avait arrêtée par derrière et la retenait d’une étreinte impérieuse, tandis que, sur un ton de blâme, une voix prononçait :

« Eh quoi ! monsieur Moore… un enfant !… »

Fred Moore se retourna. Qui se permettait de lui donner des leçons ? Il reconnut le Kaw-djer qui, accentuant le blâme, continuait de sa voix calme :

« Et infirme encore !

– De quoi vous mêlez-vous ? cria Fred Moore. Lâchez-moi, ou sinon !… »

Le Kaw-djer ne paraissant nullement disposé à obéir à la sommation, Fred Moore, d’un violent effort, essaya de se dégager. Mais la prise était bonne et ne céda pas. Hors de lui, il repoussa Marcel Norely et leva l’autre main, prêt à frapper. Sans faire un geste, sans qu’un muscle de son visage bougeât, le Kaw-djer se contenta d’aggraver le tenaillement de ses doigts. La douleur dut être vive, car Fred Moore n’acheva pas le geste commencé. Ses genoux fléchirent.

Le Kaw-djer aussitôt desserra son étreinte et lâcha la main qu’il retenait prisonnière. Cette main, Fred Moore, ivre de rage, la porta à sa ceinture et la brandit armée d’un large coutelas de paysan. Il voyait rouge, comme on dit. Dans ses yeux luisait la folie du meurtre.

Fort heureusement, les autres joueurs de boules, épouvantés de la tournure que prenaient les choses, s’interposèrent et maîtrisèrent l’énergumène, que le Kaw-djer contemplait avec un étonnement mêlé de tristesse.

Il était donc possible qu’un homme, sous l’influence de la colère, devînt à ce point l’esclave de ses nerfs ? C’était bien un homme, cependant, cet être qui se débattait comme un insensé, en écumant et en poussant des cris qui s’étranglaient dans sa gorge ! Devant un tel spectacle, le Kaw-djer ne modifierait-il pas ses théories libertaires ? En arriverait-il à admettre que l’humanité a besoin d’être aidée par une salutaire contrainte dans sa lutte éternelle contre les passions bestiales qui l’entraînent ?

« On se retrouvera, camarade ! » parvint enfin à articuler Fred Moore, que maintenaient solidement quatre robustes gaillards.

Le Kaw-djer haussa les épaules et s’éloigna sans retourner la tête. Au bout de quelques pas, il avait chassé de son esprit le souvenir de cette absurde querelle. Faisait-il preuve de sagesse en attribuant si peu d’importance à l’incident ? Un avenir encore lointain devait lui prouver que Fred Moore en conservait plus durable mémoire.

V – Un navire en vue

 

Au début de juillet, Halg eut une grosse émotion. Il se découvrit un rival. Cet émigrant du nom de Patterson, qui lui avait procuré à prix d’or les vêtements dont il était si fier, était entré en relations avec la famille Ceroni et tournait visiblement autour de Graziella.

Halg fut désespéré de cette complication. Un adolescent de dix-huit ans, à demi sauvage, pouvait-il lutter contre un homme fait, pourvu de richesses qui semblaient fabuleuses au pauvre Indien ? Malgré l’affection qu’elle lui témoignait, était-il admissible que Graziella hésitât ?

Celle-ci n’hésitait pas, en effet, mais ses préférences n’allaient pas dans le sens qu’il redoutait. L’innocente tendresse et la jeunesse de Halg triomphaient sans peine des avantages de son compétiteur. Si l’Irlandais s’entêtait à s’imposer, c’est qu’il n’était pas sensible à l’éloignement que lui témoignaient Graziella et sa mère. Elles lui répondaient à peine, quand il leur adressait la parole, et feignaient de ne pas s’apercevoir de sa présence.

Patterson n’en montrait aucun trouble. Cela ne l’empêchait pas de continuer son manège avec la froide persévérance qui avait jusqu’ici assuré le succès de ses entreprises. Il ne laissait pas, d’ailleurs, d’avoir un allié dans la place, et cet allié n’était autre que Lazare Ceroni. S’il était mal reçu par les deux femmes, le père, du moins, lui faisait bon visage et paraissait approuver la recherche dont sa fille était l’objet. Patterson et lui étaient dans les meilleurs termes. Parfois même, ils s’isolaient pour de mystérieux conciliabules, comme s’ils eussent traité des affaires qui ne regardaient personne. Quelles affaires pouvaient bien être communes à cet ivrogne invétéré et à ce paysan madré, à ce panier percé et à cet avare ?

Ces conciliabules étaient pour Halg une cause de sérieux soucis, qu’aggravait encore la conduite de Lazare Ceroni. Le misérable continuait à s’enivrer, et les scènes recommençaient à intervalles variables, mais de plus en plus rapprochés. Halg ne manquait pas d’en informer chaque fois le Kaw-djer, et celui-ci portait le fait à la connaissance d’Hartlepool. Mais ni le Kaw-djer, ni Hartlepool ne pouvaient arriver à découvrir comment Lazare Ceroni se procurait cette quantité d’alcool, alors qu’il n’en existait pas une goutte sur l’île Hoste, en dehors des provisions sauvées du Jonathan.

La tente abritant ces provisions était gardée jour et nuit, en effet, par les seize survivants de l’équipage, divisés en huit sections de deux hommes, qui se relevaient toutes les trois heures. Ceux-ci, y compris Kennedy et Sirdey, subissaient, du reste, docilement l’ennui de ces trois heures de garde quotidiennes. Aucun d’eux ne se permettait le moindre murmure et ils faisaient preuve de la même obéissance envers Hartlepool que lorsqu’ils naviguaient sous ses ordres. Leur esprit de discipline demeurait intact. Ils formaient un groupe numériquement faible, mais que l’union rendait fort, sans même tenir compte du précieux concours que Dick et Sand n’eussent pas manqué cependant de lui apporter, le cas échéant.

Pour le moment, tout au moins, personne ne songeait à mettre à contribution la bonne volonté des deux enfants. Dispensés de garde à cause de leur âge, ils jouissaient d’une liberté complète qu’ils employaient à s’amuser à cœur perdu. Le temps passé sur l’île Hoste ferait certainement époque dans leur existence et resterait gravé dans leur esprit comme une période de plaisirs incessants. Ils modifiaient leurs jeux selon les circonstances. La neige tombait-elle en épais flocons ? Ils y creusaient des cachettes où se livraient de prodigieuses parties. La température s’abaissait-elle au-dessous du point de congélation ? C’était le moment des glissades, ou bien, à cheval sur une planche en guise de traîneau, ils s’élançaient le long des pentes et goûtaient l’ivresse des chutes vertigineuses. Le soleil brillait-il au contraire ? Accompagnés d’innombrables galopins de leur espèce, ils se répandaient alors dans les environs du campement et inventaient mille jeux dont l’agrément se mesurait à la violence.

Au cours d’une de leurs randonnées au bord de la mer, ils découvrirent, un jour qu’ils n’étaient accompagnés par hasard que de trois ou quatre enfants, une grotte naturelle creusée dans les flancs de la falaise, au revers du cap limitant à l’Est la baie Scotchwell. Cette grotte, dont l’ouverture, orientée au Sud, regardait par conséquent le rivage sur lequel s’était perdu le Jonathan, n’eût pas retenu longtemps leur attention sans une particularité qui la rendait infiniment plus intéressante. Au fond s’ouvrait une fissure aboutissant, après deux ou trois mètres, à une seconde caverne entièrement souterraine, où naissait une galerie sinueuse, qui s’élevait, au travers du massif, jusqu’à une grotte supérieure, ouverte, celle-ci, sur le versant nord de la falaise. De là, on apercevait le campement, où l’on pouvait descendre en se laissant glisser sur la pente rocailleuse.

Cette découverte remplit d’aise les petits explorateurs. Ils se gardèrent bien de la publier. Ce chapelet de grottes, c’était un domaine qui leur appartenait et dont ils étaient friands de conserver l’exclusive propriété. Ils y allèrent, au contraire, en grand mystère, afin d’y organiser des amusements supérieurs. Ils y furent successivement des sauvages, des Robinsons, des voleurs, avec la même passion.

De quels cris retentirent ces voûtes souterraines ! De quelles effrénées galopades résonna la galerie qui réunissait les deux étages du système !

La traversée de cette galerie n’était pas sans danger, cependant. En un point de son parcours, elle paraissait prête à s’effondrer. Là, son toit, élevé d’un mètre tout au plus, n’était soutenu que par un bloc unique, dont la base mordait à peine sur un autre roc incliné et que le plus petit effort eût fait glisser. De là, nécessité de s’avancer sur les genoux et de s’insinuer avec la plus extrême prudence dans l’espace étroit restant libre entre le bloc instable et la paroi de la galerie. Mais ce danger pour terrifiant qu’il fût en réalité, n’effrayait pas les enfants, et son seul effet était de donner plus de piquant à leurs jeux.

Ainsi Dick et Sand occupaient joyeusement leur temps. Ils ne se souciaient de rien, pas même de leur ennemi, Fred Moore, qu’ils rencontraient parfois de loin et devant lequel ils prenaient alors la fuite sans vergogne. L’émigrant n’essayait pas, d’ailleurs, de les poursuivre. Sa colère était tombée, et ce n’est pas contre les deux enfants que subsistait sa rancune.

Au surplus, que Fred Moore fût irrité ou non, ceux-ci ne songeaient pas à se le demander. Rien n’existait pour eux que leurs jeux, grâce auxquels les jours passaient avec une rapidité qu’ils estimaient déplorable.

Si, par un référendum, on eût consulté les émigrants, Dick et Sand eussent probablement été les seuls de cet avis. Autant le temps leur semblait court, autant il semblait long aux autres, confinés le plus souvent dans leurs inconfortables demeures.

Bien entendu, il convient de faire exception pour Lewis Dorick et son cortège de chapardeurs. Pour ceux-ci, l’hivernage s’écoulait agréablement. Ces malins avaient résolu la question sociale. Ils vivaient comme en pays conquis, ne se privant de rien, thésaurisant même, en vue de mauvais jours possibles.

C’était merveille que leurs victimes fissent preuve d’une telle longanimité. Il en était ainsi cependant. Les exploités représentaient assurément le nombre, mais ils l’ignoraient, et il ne leur venait même pas à la pensée de grouper leurs forces éparses. La bande de Dorick formait au contraire un faisceau compact et s’imposait par la peur à chaque émigrant individuellement. En fait, personne n’osait résister aux exactions de ces tyrans.

Par des moyens moins répréhensibles, une cinquantaine d’autres naufragés avaient également réussi à lutter contre la dépression qui résultait de cette vie stagnante. Sous la direction de Karroly, ils occupaient leurs loisirs à pourchasser les loups marins.

C’est un difficile métier que celui de louvetier. Après avoir attendu patiemment que les amphibies, dont la méfiance est très grande, s’aventurent sur le rivage, il faut faire en sorte de les cerner sans leur laisser le temps de prendre la fuite. L’opération ne va pas sans risques, ces animaux choisissant toujours les points les plus escarpés pour s’y livrer à leurs ébats.

Bien guidés par Karroly, les chasseurs obtinrent un brillant succès. Ils firent un butin considérable de loups marins, dont la graisse pouvait être utilisée pour l’éclairage et le chauffage, et dont les peaux assureraient un bénéfice important, au jour du rapatriement.

Abstraction faite de ces énergiques, les émigrants, très déprimés, préféraient se terrer frileusement dans leurs demeures. La température n’était pas excessive pourtant. Pendant la période la plus froide, qui s’étendit du 15 juillet au 15 août, le minimum thermométrique fut de douze degrés, et la moyenne de cinq degrés au-dessous de zéro. Les affirmations du Kaw-djer étaient donc justifiées, et la vie dans cette région n’aurait rien eu de particulièrement cruel, n’eût été la fréquence du mauvais temps et la pénétrante humidité qui en était la conséquence.

Cette humidité perpétuelle avait de déplorables résultats au point de vue hygiénique. Les maladies se multipliaient. Le Kaw-djer arrivait généralement à les enrayer, mais il n’en était pas ainsi quand elles se développaient dans des organismes affaiblis, et par suite incapables de réagir. Au cours de l’hiver, il se produisit pour cette raison huit décès, dont Lewis Dorick dut être désolé, car ils frappèrent en majorité dans la partie de la population qui se laissait le plus bénévolement mettre à contribution.

Un de ces décès désespéra Dick et Sand. Ce fut celui de Marcel Norely. Le petit infirme ne put résister à ce rude climat. Sans souffrance, sans agonie, il s’éteignit un soir en souriant.

Les survivants ne semblaient pas fort émus de ces disparitions. Outre qu’elles étaient en quelque sorte noyées dans la foule, on se flatte volontiers d’échapper personnellement aux malheurs du voisin. L’annonce d’une mort nouvelle n’interrompait qu’un instant leur léthargie. À vrai dire, ils paraissent ne plus avoir de vitalité, hormis pour s’égosiller dans des disputes aussi violentes d’expression que futiles dans leur principe.

La fréquente répétition de ces querelles inspirait au Kaw-djer d’amères réflexions. Il était trop intelligent pour ne pas voir les choses sous leur vrai jour, trop sincère pour échapper aux conséquences logiques de ses observations.

Dans cette réunion fortuite d’hommes venus de tous les points du monde, la maîtresse passion était décidément la haine. Non pas la haine blâmable encore, du moins logique, qui gonfle le cœur de celui qui souffre un grave et injuste dommage, mais une haine réciproque et latente, essentielle pour ainsi dire, qui, dans une catastrophe si exceptionnelle, et tout réduits qu’ils fussent aux dernières limites du malheur, et toutes pareilles que fussent leurs destinées sans joie, les jetait pour des riens les uns contre les autres, comme si la nature mêlait aux germes de vie un obscur, un impérieux instinct de détruire ce qu’elle crée.

La veulerie de ses compagnons frappait aussi le Kaw-djer. À peine si quelques-uns, tels que les quatre familles dissidentes et les chasseurs de loups marins, avaient eu le courage de réagir. Les autres se laissaient aller au jour le jour. Ils avaient pitance et logis. Ils n’en demandaient pas davantage. Aucun besoin de lutter contre la matière pour la soumettre à leur volonté, aucun désir d’améliorer leur sort au prix d’un effort, aucune prévision d’avenir. Esclaves dociles, disposés à exécuter ce qu’on leur commanderait, ils ne faisaient rien de leur initiative propre, et s’en remettaient à autrui du soin de décider pour eux.

Le Kaw-djer ne pouvait méconnaître enfin cette lâcheté générale, qui permettait à un petit nombre de dominer une majorité immense, qui créait quelques rares exploiteurs aux dépens d’un troupeau d’exploités.

L’homme est-il donc ainsi ? Ces lois imparfaites qui le contraignent à penser et à tirer parti de son intelligence contre la force brute des choses, qui tendent à limiter le despotisme des uns et l’esclavage des autres, qui tiennent en brides les instincts haineux, ces lois sont-elles donc nécessaires, et est-elle nécessaire l’autorité qui les applique ?

Le Kaw-djer n’en était pas encore à répondre par l’affirmative à une pareille question, mais qu’il pût seulement se la poser, cela suffisait à indiquer quelle transformation s’opérait dans sa pensée. Il était obligé de s’avouer que l’homme se montrait fort différent, dans la réalité, de la créature idéale qu’il s’était complu à imaginer de toutes pièces. Il n’y avait rien d’absurde a priori, par conséquent, à admettre qu’il fût bon de le protéger contre lui-même, contre sa faiblesse, son avidité et ses vices, ni à professer, chacun réclamant cette protection dans son intérêt propre, que les lois ne fussent en somme que l’expression transactionnelle des aspirations individuelles, comme serait en mécanique la résultante de forces divergentes.

Pris dans l’inextricable réseau de prescriptions qui ligottent les citoyens du Vieux Monde, lorsque, avant de s’exiler en Magellanie, il avait vécu parmi eux, le Kaw-djer n’avait ressenti que la gêne imposée par l’amas formidable des lois, des ordonnances, des décrets, et leur incohérence, leur caractère trop souvent vexatoire l’avaient aveuglé, sur la nécessité supérieure de leur principe. Mais, à présent, mêlé à ce peuple placé par le sort dans des conditions voisines de l’état primitif, il assistait, comme un chimiste penché sur son fourneau, à quelques-unes des incessantes réactions qui s’opèrent dans le creuset de la vie. À la lumière d’une telle expérience, cette nécessité commençait à lui apparaître, et les bases de sa vie morale en étaient ébranlées. Toutefois, le vieil homme se débattait en lui. S’il ne pouvait empêcher sa raison d’évoluer, son tempérament libertaire protestait. À tout instant, le problème se posait à son esprit, et c’était alors la bataille des arguments, ceux-là étayant sa doctrine, ceux-ci la sapant sans relâche. Lutte incessante, lutte cruelle, dont il était déchiré et meurtri.

Plus encore peut-être que l’imperfection des hommes, leur impuissance à rompre avec leur routine habituelle était, pour le Kaw-djer, un sujet d’étonnement. Sur cette côte déserte, à ces confins du monde, les naufragés n’avaient rien abandonné de leurs idées antérieures. Les principes, voire les conventions et les préjugés qui régissaient leur vie d’autrefois, gardaient sur eux le même empire. La notion de propriété, notamment, restait un article de foi. Pas un qui ne dît comme la chose la plus naturelle du monde : « Ceci est à moi », et nul n’avait conscience du comique intense – comique tellement éblouissant pour les yeux d’un philosophe libertaire ! – de cette prétention d’un être si fragile et si périssable à monopoliser pour lui, pour lui tout seul, une fraction quelconque de l’univers. Quelque absurde que l’estimât le Kaw-djer, cette prétention était cependant ancrée dans leurs cerveaux, et ils n’en démordaient pas. Personne ne consentait à se séparer au profit d’autrui du plus misérable des objets en sa possession, qu’en échange d’une contre-valeur, objet d’une autre nature ou service rendu. Dans tous les cas, il s’agissait d’une vente. Donner, le mot semblait rayé de leur vocabulaire et la chose de leur esprit.

Le Kaw-djer songeait que ses amis les Fuégiens, dont les hordes errantes sillonnent les terres magellaniques, eussent été bien surpris de pareilles théories, eux qui n’ont jamais rien possédé que leur personne.

Lors de ces échanges, ou, pour employer le mot juste, de ces ventes qui se renouvelaient constamment, il arrivait que le cédant n’eût besoin d’aucun service, ni d’aucun des objets possédés par l’autre partie. Dans ce cas, l’or servait à conclure la transaction. Le Kaw-djer admirait grandement cette pérennité de la valeur de l’or. Ce métal est, cependant, un bien imaginaire, il ne se mange pas, il ne peut servir à protéger contre le froid ni contre la pluie, et pourtant il est convoité à l’égal des biens réels qui possèdent ces avantages. Quel étrange et merveilleux phénomène que l’humanité entière s’incline, d’un consentement unanime, devant une matière essentiellement inutile et dont la convention générale fait tout le prix ! Les hommes, en cela, ne sont-ils pas semblables à des enfants, qui, par manière de jeu, vendent sérieusement de petits cailloux que leur imagination transforme en objets précieux ? Pour que le jeu finît, il suffirait que l’un deux découvrît et proclamât que ces objets précieux ne sont en vérité que des cailloux.

Certes, le Kaw-djer ne niait pas, le principe de la propriété étant admis, la commodité qui résultait de l’emploi d’une valeur arbitraire représentative de toutes les autres. Mais cette commodité n’allait pas, à ses yeux, sans un inconvénient beaucoup plus grave que l’avantage n’était précieux. C’est l’or qui, dans le régime de la propriété individuelle, permet la création et l’accroissement perpétuel des fortunes. Sans lui, les hommes, tous dans un état médiocre il est vrai, seraient du moins à peu près pareils. C’est grâce à lui qu’une seule et même main peut contenir en puissance tant de pouvoir et tant de plaisirs, tandis que d’innombrables êtres, pour en recevoir quelques parcelles, consentent à subir ce pouvoir et à procurer ces plaisirs auxquels ils n’auront point de part.

Le Kaw-djer se trompait assurément. L’or n’est qu’un moyen de satisfaire le besoin d’acquérir inhérent à la nature de l’homme. À défaut de ce moyen, il en eût imaginé un autre, qui eût présenté une même proportion d’inconvénients et d’avantages, et, dans tous les cas, il eût été ce qu’il est, un être illogique et divers, où se rencontrent à doses égales le meilleur et le pire.

Tels étaient, entre cent autres, les arguments pour et contre qui se heurtaient dans le cerveau du Kaw-djer, comme des soldats sur un champ de bataille. Le temps était passé où le droit à une liberté intégrale avait à ses yeux la force d’un dogme. Maintenant, ses maximes libertaires avaient perdu leur apparence de certitude irréfragable. Il en arrivait à discuter avec lui-même la nécessité de l’autorité et d’une hiérarchie sociale.

Les faits devaient se charger de lui fournir de nouvelles raisons en faveur de l’affirmative, en lui prouvant qu’il existe, parmi les hommes, comme parmi les animaux, de véritables bêtes fauves, dont il est nécessaire de juguler les dangereux instincts. Capables de tout pour satisfaire la passion qui les domine, de tels êtres sèmeraient, en effet, la désolation et la mort autour d’eux, sans la loi qui leur crie : halte-là !

Un drame de ce genre, drame poignant à coup sûr, puisque la faim, ce besoin primordial de tout organisme vivant, en était le ressort, se jouait précisément alors dans la maison occupée par Patterson en compagnie de Long et de Blaker, ce pauvre diable que la nature ironique avait doué de l’insatiable appétit catalogué en pathologie sous le nom de boulimie.

Ainsi que tout le monde, Blaker, au moment de la distribution, avait reçu sa part de vivres, mais, en raison de sa voracité maladive, cette part, prévue pour quatre mois, avait été épuisée en moins de deux. Depuis, comme par le passé, plus encore même que par le passé, il connaissait les tortures de la faim.

Sans doute, s’il eût été d’un naturel moins timide, il aurait aisément trouvé un remède à ses souffrances. Il aurait suffi d’un mot à Hartlepool ou au Kaw-djer pour qu’un supplément de nourriture lui fût distribué. Mais Blaker, peu avantagé au point de vue intellectuel, était bien loin de songer à une démarche si audacieuse. Placé, dès sa naissance, tout au bas de l’échelle sociale, son malheur avait depuis longtemps cessé de l’étonner, et il ne connaissait plus que cette passivité résignée qui est l’ultime ressource des misérables. Peu à peu, il avait pris l’habitude d’obéir comme un fétu impalpable à des forces irrésistibles dont il n’essayait même pas d’imaginer la nature, et c’est pourquoi il n’aurait jamais conçu le fol espoir de modifier d’une manière quelconque la distribution des vivres qu’il supposait avoir été ordonnée par une de ces forces supérieures.

Plutôt que de se plaindre, il fût mort d’inanition, si Patterson n’était venu à son secours.

L’Irlandais n’avait pas été sans remarquer avec quelle rapidité son compagnon consommait les aliments mis à sa disposition, et cette observation lui avait aussitôt fait entrevoir la possibilité d’une opération avantageuse. Tandis que Blaker dévorait, Patterson se rationna, au contraire. Poussant aux dernières limites ses instincts de sordide avarice, il se nourrit à peine, se priva du nécessaire, allant jusqu’à ramasser sans vergogne les restes dédaignés par les autres.

Le jour vint où Blaker n’eut plus rien à manger. C’était le moment qu’attendait Patterson. Sous couleur de lui rendre service, il proposa à son compagnon de lui rétrocéder à prix débattu une partie de ses provisions. Marché accepté d’enthousiasme, et aussitôt exécuté que conclu ; marché qui se répéta à l’infini, tant que l’acheteur eut de l’argent, le vendeur prétextant de la rareté croissante des vivres pour augmenter graduellement ses prix. Par exemple, les poches de Blaker vidées, Patterson changea de ton. Il ferma incontinent boutique, sans accorder la plus légère attention aux regards éperdus du malheureux qu’il condamnait ainsi à mourir de faim.

Considérant son malheur comme un nouvel effet de la force des choses, celui-ci ne se plaignit pas plus qu’auparavant. Écroulé dans un coin, comprimant à deux mains son estomac torturé, il laissa passer les heures, immobile, ne trahissant ses sensations cruelles que par les tressaillements de son visage. Patterson le considérait d’un œil sec. Qu’importait que souffrît, qu’importait que mourût un homme qui ne possédait plus rien ? La douleur eut enfin raison de la résignation du patient. Après quarante-huit heures de supplice, il sortit en chancelant, erra dans le campement, disparut…

Un soir, le Kaw-djer, en regagnant son ajoupa, heurta du pied un corps étendu. Il se pencha et secoua le dormeur qui ne répondit que par un gémissement. Le dormeur était un malade. Après l’avoir ranimé avec quelques gouttes d’un cordial, le Kaw-djer l’interrogea :

« Qu’avez-vous ? demanda-t-il.

– J’ai faim », répondit Blaker d’une voix faible.

Le Kaw-djer fut abasourdi.

« Faim !… répéta-t-il. N’avez-vous pas reçu votre part de vivres comme tout le monde ? »

Blaker, alors, en phrases hachées, lui raconta brièvement sa triste histoire. Il lui dit sa maladie et le besoin morbide de manger qui en était la conséquence, comment, ses provisions épuisées, il avait vécu en achetant celles de Patterson, comment et pourquoi enfin celui-ci l’avait laissé, depuis trois jours, agoniser.

Le Kaw-djer écoutait avec stupéfaction cet incroyable récit. Il s’était donc trouvé un homme pour avoir le courage de se livrer à cet affreux négoce, un homme qui, en dépit de tous les drames et de tous les cataclysmes, avait conservé intacte une si effroyable avidité ! Marchand voleur qui avait menti afin de pouvoir céder contre espèces ce que d’autres que lui eussent donné, marchand éhonté qui avait impitoyablement vendu la vie à son semblable !

Le Kaw-djer garda ses réflexions pour lui. Quelle que fût l’infamie du coupable, mieux valait la laisser impunie, plutôt que de créer, en la dévoilant, une cause supplémentaire de discorde. Il se contenta de faire délivrer de nouvelles provisions à Blaker, en l’assurant qu’on lui en donnerait à l’avenir autant qu’il serait nécessaire.

Mais le nom de Patterson resta gravé dans sa mémoire, et l’individu qui le portait demeura pour lui le prototype de ce que l’âme humaine peut contenir de plus abject. Aussi ne fut-il pas surpris quand, trois jours plus tard, Halg prononça ce même nom à propos d’une autre histoire presque aussi répugnante que la première.

Le jeune homme revenait de sa visite quotidienne à Graziella. Dès qu’il aperçut le Kaw-djer, il courut à sa rencontre.

« Je sais, lui dit-il d’une haleine, qui fournit l’alcool à Ceroni.

– Enfin !… dit le Kaw-djer avec satisfaction. Qui est-ce ?

– Patterson.

– Patterson !…

– Lui-même, affirma Halg. Tout à l’heure, je l’ai vu lui remettre du rhum. Je m’explique maintenant pourquoi ils sont si bons amis, tous les deux.

– Tu es sûr de ne pas te tromper ? insista le Kaw-djer.

– Absolument. Le plus curieux, c’est que Patterson ne donne pas sa marchandise. Il la vend, et même assez cher. J’ai entendu leur discussion. Ceroni se plaignait. Il disait que toutes ses économies étaient passées dans la poche de Patterson et qu’il n’avait plus rien. L’autre ne répondait pas, mais il paraissait peu disposé à continuer, du moment que c’était gratuitement. »

Halg s’arrêta un instant, puis s’écria avec colère :

« Si Ceroni n’a plus d’argent, il est capable de tout. Que vont devenir sa femme et sa fille ?

– On avisera, répondit le Kaw-djer. Et, après une pause :

– Puisque nous avons entamé ce sujet, dit-il d’un ton d’affectueux reproche, épuisons-le. Si je n’ai jamais voulu t’en parler, je n’ignore pas quels sont tes rêves. Où te mèneront-ils, mon garçon ? »

Halg, les yeux baissés, garda le silence. Le Kaw-djer reprit :

« Dans peu de temps, dans un mois peut-être, tous ces gens-là vont disparaître de notre vie. Graziella comme les autres.

– Pourquoi ne resterait-elle pas avec nous ? objecta le jeune Fuégien en relevant la tête. – Sa mère aussi, bien entendu.

– Crois-tu qu’elle consentirait à quitter son mari ? » objecta le Kaw-djer.

Halg eut un geste violent.

« Il faudra qu’elle y consente ! » affïrma-t-il d’une voix sourde.

Le Kaw-djer hocha la tête d’un air de doute.

« Graziella m’aidera à la persuader. Pour elle, son parti est pris. Elle est décidée à rester ici, si vous le permettez. Non seulement elle est lasse de la vie que lui fait son père, mais il y a aussi des émigrants dont elle a peur.

– Peur ?… répéta le Kaw-djer surpris.

– Oui. Patterson d’abord. Voilà un mois qu’il tourne autour d’elle, et, s’il a vendu du rhum à Ceroni, c’est pour mettre celui-ci dans son jeu. Depuis quelques jours, il y en a un autre, un nommé Sirk, un de la bande à Dorick. C’est le plus à craindre de tous.

– Qu’a-t-il fait ?

– Graziella ne peut sortir sans le rencontrer. Il l’a abordée et lui a parlé grossièrement. Elle l’a remis à sa place, et Sirk l’a menacée. C’est un homme dangereux. Graziella en a peur. Heureusement, je suis là ! »

Le Kaw-djer sourit de cette explosion de juvénile vanité. Du geste, il apaisa son pupille.

« Calme-toi, Halg, calme-toi. Attendons le jour du départ et nous verrons alors comment les choses tourneront. D’ici là je te recommande le sang-froid. La colère est, non seulement inutile, mais nuisible. Souviens-toi que la violence n’a jamais produit rien de bon et qu’il n’est pas de cas, sauf quand on est forcé de se défendre, où l’on soit excusable d’y recourir. »

Les soucis du Kaw-djer furent accrus par cette conversation. Outre l’ennui de voir Halg engagé dans cette fâcheuse aventure, il comprenait que l’intervention de rivaux allait encore compliquer les choses, en excitant la jalousie du premier en date et en provoquant peut-être des scènes regrettables.

En ce qui concernait la question de l’alcool, la découverte de Halg n’avait fait que déplacer la difficulté sans la résoudre. On avait découvert le fournisseur de Ceroni. Mais où ce fournisseur se procurait-il l’alcool qu’il vendait ? Patterson, dont il connaissait l’abominable nature, possédait-il un stock en réserve quelque part ? C’était peu croyable. En admettant qu’il eût réussi, malgré la sévérité des règlements et la surveillance du capitaine Leccar, à embarquer une pacotille prohibée au départ, où l’eût-il cachée depuis le naufrage ? Non, il puisait nécessairement dans la cargaison du Jonathan. Mais par quel moyen, puisqu’elle était gardée nuit et jour ? Que le voleur fût Ceroni ou Patterson, la difficulté restait la même.

Les jours suivants n’amenèrent pas la solution du problème. Tout ce qu’il fut possible de constater, c’est que Lazare Ceroni continuait à s’enivrer comme par le passé.

Le temps s’écoula. On arriva au 15 septembre. Les réparations de la Wel-Kiej furent terminées à cette date. La chaloupe était remise en bon état au moment où la mer allait redevenir praticable.

La longueur croissante des jours annonçait l’équinoxe du printemps. Dans une semaine, on en aurait fini avec l’hiver.

Toutefois, avant de céder la place, la mauvaise saison eut un retour offensif. Pendant huit jours, un ouragan plus violent que ceux qui l’avaient précédé hurla sur l’île Hoste, obligeant les émigrants à se terrer une dernière fois. Puis le beau temps revint, et aussitôt la nature endormie commença à se réveiller.

Au début d’octobre, le campement reçut la visite de quelques Fuégiens. Ces indigènes se montrèrent très surpris de trouver l’île Hoste habitée par une si nombreuse population. Le naufrage du Jonathan, survenu au début de la période hivernale, était, en effet, resté inconnu des Indiens de l’archipel. Nul doute que la nouvelle ne s’en répandit désormais rapidement.

Les émigrants n’eurent qu’à se louer de leurs rapports avec ces quelques familles de Pêcherais. Par contre, il n’est pas certain que ceux-ci en eussent pu dire autant. Il y eut, en très petit nombre il est vrai, des civilisés, tels que les frères Moore, par exemple, qui crurent devoir affirmer la supériorité qu’ils s’attribuaient en se montrant brutaux et grossiers envers ces sauvages inoffensifs. L’un deux alla même plus loin et poussa la cupidité au point d’être tenté par les misérables richesses de cette horde vagabonde. Le Kaw-djer, attiré par des cris d’appel, dut un jour venir au secours d’une jeune Fuégienne que malmenait ce même Sirk dont Halg avait prononcé le nom. Le lâche individu cherchait à s’emparer des anneaux de cuivre dont la jeune fille ornait ses poignets, et qu’il s’imaginait être en or. Rudement châtié, il se retira l’injure à la bouche. C’était, tous comptes faits, le deuxième émigrant qui se déclarait ouvertement l’ennemi du Kaw-djer.

Celui-ci avait vu arriver avec grand plaisir ses amis Fuégiens. Il retrouvait en eux sa clientèle et, à leur empressement, à leurs témoignages de reconnaissance, on voyait quelle affection, on pourrait dire quelle adoration les mettait à ses pieds. Un jour, – on était alors le 15 octobre – Harry Rhodes ne put lui cacher combien le touchait la conduite de ces pauvres gens.

« Je comprends, lui dit-il, que vous soyez attaché à ce pays où vous faites œuvre si humaine, et que vous ayez hâte de retourner au milieu de ces tribus. Vous êtes un dieu pour elles…

– Un dieu ?… interrompit le Kaw-djer. Pourquoi un dieu ? Il suffit d’être un homme pour faire le bien ! »

Harry Rhodes, sans insister, se borna à répondre :

« Soit, puisque ce mot vous révolte. Je dirai donc, pour exprimer autrement ma pensée, qu’il n’eût tenu qu’à vous de devenir roi de la Magellanie, au temps où elle était indépendante.

– Les hommes, ne fussent-ils que des sauvages, répliqua le Kaw-djer, n’ont aucun besoin d’un maître… D’ailleurs, un maître, les Fuégiens en ont un maintenant… »

Le Kaw-djer avait prononcé ces derniers mots presque à voix basse. Il semblait plus préoccupé que d’habitude. Les quelques paroles échangées lui rappelaient quelle serait l’incertitude de sa destinée, le jour prochain où il devrait se séparer de cette honnête famille qui avait réveillé en lui les instincts de sociabilité si naturels à l’homme. Ce serait pour lui un chagrin profond de quitter cette femme si dévouée dont il avait pu apprécier la charitable bonté, son mari, d’un caractère si sincère et si droit, devenu pour lui un ami, ces deux enfants Edward et Clary, auxquels il s’était attaché. Ce chagrin, la famille Rhodes l’éprouverait au même degré. Leur désir à tous eût été que le Kaw-djer consentît à les suivre dans la colonie africaine, où il serait apprécié, aimé, honoré comme à l’île Hoste. Mais Harry Rhodes n’espérait pas l’y décider. Il comprenait que ce n’était pas sans motifs graves qu’un tel homme avait rompu avec l’humanité, et le mot de cette étrange et mystérieuse existence lui échappait encore.

« Voici l’hiver achevé, dit Mme Rhodes abordant un autre sujet, et vraiment il n’aura pas été trop rigoureux…

– Et nous constatons, ajouta Harry Rhodes en s’adressant au Kaw-djer, que le climat de cette région est bien tel que nous l’avait affirmé notre ami. Aussi plusieurs d’entre nous auront-ils quelque regret de quitter l’île Hoste.

– Alors ne la quittons pas, s’écria le jeune Edward, et fondons une colonie en terre magellanique !

– Bon ! répondit en souriant Harry Rhodes, et notre concession du fleuve Orange ?… Et nos engagements avec la Société de colonisation ?… Et le contrat avec le gouvernement portugais ?…

– En effet ! approuva le Kaw-djer d’un ton quelque peu ironique, il y a le gouvernement portugais… Ici, d’ailleurs, ce serait le gouvernement chilien. L’un vaut l’autre.

– Neuf mois plus tôt… commença Harry Rhodes.

– Neuf mois plus tôt, interrompit le Kaw-djer, vous auriez abordé une terre libre, à laquelle un traité maudit a volé son indépendance. »

Le Kaw-djer, les bras croisés, la tête redressée, portait ses regards dans la direction de l’Est, comme s’il se fût attendu à voir apparaître, venant de l’océan Pacifique en contournant la pointe de la presqu’île Hardy, le navire promis par le gouverneur de Punta-Arenas.

Le moment fixé était arrivé. On allait entrer dans la seconde quinzaine d’octobre. La mer, cependant, restait déserte.

Les naufragés commençaient à concevoir de ce retard des inquiétudes assez justifiées. Certes ils ne manquaient de rien. Les réserves de la cargaison étaient loin d’être épuisées et ne le seraient pas avant de longs mois encore. Mais enfin ils n’étaient pas à destination, ils n’entendaient pas se résigner à un second hivernage, et déjà quelques-uns parlaient de renvoyer la chaloupe à Punta-Arenas.

Tandis que Kaw-djer s’oubliait dans ses tristes pensées, Lewis Dorick et une dizaine de ses compagnons ordinaires vinrent à passer, bruyants et provocateurs, au retour d’une excursion dans l’intérieur de l’île. Cette famille Rhodes justement respectée dans ce petit monde, ce Kaw-djer dont on ne pouvait nier l’influence, ils n’avaient jamais caché les mauvais sentiments qu’ils leur inspiraient. Harry Rhodes le savait, d’ailleurs, et le Kaw-djer ne l’ignorait pas.

« Voilà des gens, dit le premier, que je laisserais ici sans regret. Il n’y a rien de bon à attendre de leur part. Ils seront une cause de trouble dans notre nouvelle colonie. Ils ne veulent admettre aucune autorité et ne rêvent que le désordre… Comme si ordre et autorité ne s’imposaient pas à toute réunion d’hommes. »

Le Kaw-djer ne répondit pas, soit qu’il n’eût pas entendu, tant il était absorbé dans ses pensées, soit qu’il voulût ne pas répondre.

Ainsi, la conversation tournait, quoi qu’on fît, dans le même cercle, et l’on en revenait toujours à des considérations sociales sur lesquelles un accord était impossible.

Harry Rhodes, en constatant le silence du Kaw-djer, regrettait d’avoir maladroitement abordé un pareil sujet, quand Hartlepool pénétra dans la tente et fit diversion.

« Je voudrais vous parler, monsieur, dit-il en s’adressant au Kaw-djer.

– Nous vous laissons…, commença Harry Rhodes.

– Inutile, interrompit le Kaw-djer qui, se tournant vers le maître d’équipage, ajouta : Qu’avez-vous à me dire, Hartlepool ?

– J’ai à vous dire, répondit celui-ci, que je suis fixé au sujet de l’alcool.

– C’est donc bien celui du Jonathan qui est vendu à Ceroni ?

– Oui.

– Il y a par conséquent des coupables ?

– Deux : Kennedy et Sirdey.

– Vous en avez la preuve ?

– Irréfutable.

– Quelle preuve ?

– Voilà. Du jour où vous m’avez parlé de Patterson, j’ai eu de la méfiance. Ceroni est incapable d’avoir une idée tout seul, mais Patterson est un finaud. J’ai donc fait surveiller le particulier…

– Par qui ? interrompit, en fronçant le sourcil, le Kaw-djer qui répugnait à l’espionnage.

– Par les mousses, répondit Hartlepool. Ils ne sont pas bêtes non plus, et ils ont déniché le pot aux roses. Ils ont pincé en flagrant délit Kennedy hier et Sirdey ce matin, au moment où, profitant de l’inattention de leur compagnon de garde, ils vidaient une moque de rhum dans la gourde de Patterson. »

Le souvenir du martyre de Tullia et de Graziella, et aussi la pensée de Halg, firent oublier pour un instant au Kaw-djer ses doctrines libertaires.

« Ce sont des traîtres, dit-il. Il faut sévir contre eux.

– C’est aussi mon avis, approuva Hartlepool, et c’est pourquoi je suis venu vous chercher.

– Moi ?… Pourquoi ne pas faire le nécessaire vous-même ? »

Hartlepool secoua la tête, en homme qui voit clairement les choses.

« Depuis la perte du Jonathan, je n’ai plus d’autre autorité que celle qu’on veut bien me reconnaître, expliqua-t-il. Ceux-là ne m’écouteraient pas.

– Pourquoi m’écouteraient-ils davantage ?

– Parce qu’ils vous craignent. »

Le Kaw-djer fut très frappé de la réponse. Quelqu’un le craignait donc ? Ce ne pouvait être qu’à cause de sa force supérieure. Toujours le même argument : la force, à la base des premiers rapports sociaux.

« J’y vais », dit-il d’un air sombre.

Il se dirigea en droite ligne vers la tente qui abritait la cargaison du Jonathan. Kennedy précisément venait de reprendre la garde.

« Vous avez trahi la confiance qu’on avait en vous… prononça sévèrement le Kaw-djer.

– Mais, monsieur… balbutia Kennedy.

– Vous l’avez trahie, affirma le Kaw-djer d’un ton froid. À partir de cet instant, Sirdey et vous ne faites plus partie de l’équipage du Jonathan.

– Mais… voulut encore protester Kennedy.

– J’espère que vous ne vous le ferez pas répéter.

– C’est bon, monsieur… c’est bon… » bégaya Kennedy, retirant humblement son béret.

À ce moment, derrière le Kaw-djer, une voix demanda :

« De quel droit donnez-vous des ordres à cet homme ? »

Le Kaw-djer se retourna et aperçut Lewis Dorick qui, en compagnie de Fred Moore, avait assisté à l’exécution de Kennedy.

« Et de quel droit m’interrogez-vous ? » répondit-il d’une voix hautaine.

Se voyant soutenu, Kennedy avait remis son béret. Il ricanait avec insolence.

« Si je ne l’ai pas, je le prends, riposta Lewis Dorick. Ce ne serait pas la peine d’habiter une île Hoste pour y obéir à un maître. »

Un maître !… Il se trouvait quelqu’un pour accuser le Kaw-djer d’agir en maître !

« Eh !… c’est assez la coutume de Monsieur, intervint Fred Moore, en prononçant ce dernier mot avec emphase. Monsieur n’est pas comme les autres, sans doute. Il commande, il tranche… Monsieur est l’empereur, peut-être ? »

Le cercle se resserra autour du Kaw-djer.

« Cet homme, dit Dorick de sa voix cinglante, n’est tenu d’obéir à personne. Il reprendra, si cela lui plaît, sa place dans l’équipage. »

Le Kaw-djer garda le silence, mais, ses adversaires faisant un nouveau pas en avant, il serra les poings.

Allait-il donc être obligé de se défendre par la force ? Certes, il ne craignait pas de tels ennemis. Ils étaient trois. Ils auraient pu être dix. Mais quelle honte qu’un être pensant fût obligé d’employer les mêmes arguments que la brute !

Le Kaw-djer n’en fut pas réduit à cette extrémité. Harry Rhodes et Hartlepool l’avaient suivi, prêts à lui prêter main forte. Ils apparaissaient au loin. Dorick, Moore et Kennedy battirent aussitôt en retraite.

Le Kaw-djer les suivait d’un regard attristé, quand des vociférations éclatèrent du côté de la rivière. Il se porta dans cette direction avec ses deux compagnons. Ils ne tardèrent pas à distinguer un groupe nombreux d’où s’élevaient les cris qui avaient attiré leur attention. Presque tous les émigrants semblaient être réunis au même point en une foule serrée que de grands remous faisaient ondoyer. Au-dessus de la foule, des poings étaient brandis en gestes de menace. Quelle pouvait être la cause de ces troubles qui ressemblaient fort à une émeute ?

Il n’en existait point. Ou du moins la cause initiale était d’une telle insignifiance et remontait si loin, que nul des belligérants n’eût été capable de la dire.

Cela avait commencé six semaines plus tôt, à propos d’un objet de ménage qu’une femme prétendait avoir prêté à une autre qui, de son côté, soutenait l’avoir rendu. Qui avait raison ? Personne ne le savait. De fil en aiguille, les deux femmes avaient fini par s’injurier abondamment pour ne s’arrêter qu’à bout de souffle. Trois jours plus tard, la dispute avait repris, en s’aggravant, car les maris, cette fois, s’en étaient mêlés. D’ailleurs, il n’était plus question de la cause première du litige. Déjà on avait perdu de vue l’origine de l’animosité, mais l’animosité subsistait. Pour lui obéir, par simple besoin de nuire, les quatre adversaires s’étaient reproché toutes les abominations de la terre, s’accusant réciproquement d’un grand nombre de mauvaises actions, parfois imaginaires, qu’ils faisaient sortir des ombres du passé. Plus une trouvaille était cruelle, plus elle rendait fier son auteur, et chacun s’enorgueillissait du mal qu’il faisait aux autres. « Eh bien ! et moi ?… Vous avez vu, quand je lui ai dit… », cette forme de discours devait souvent revenir dans leurs conversations ultérieures.

L’escarmouche, toutefois, n’avait pas été plus loin, mais ensuite les langues ne s’étaient plus arrêtées. Auprès de leurs amis respectifs, les deux partis s’étaient livrés à un débinage en règle allant, suivant une marche progressive, des appréciations méprisantes et des insinuations, aux médisances et aux calomnies. Ces propos, répétés complaisamment aux oreilles des intéressés avaient déchaîné la tempête. Les hommes en étaient venus aux mains, et l’un d’eux avait eu le dessous. Le lendemain, le fils du vaincu avait prétendu venger son père, et il en était résulté une seconde bataille plus sérieuse que la précédente, les habitants des deux maisons où logeaient les combattants n’ayant pu résister au désir d’intervenir dans la querelle.

La guerre ainsi déclarée, les deux groupes avaient fait une active propagande, chacun recrutant des partisans. Maintenant, la majorité des émigrants se trouvait divisée en deux camps. Mais, à mesure que les armées étaient devenues plus nombreuses, le débat avait augmenté d’ampleur. Nul ne se souvenait plus de l’origine du litige. On discutait présentement sur la destination qu’il conviendrait d’adopter, lorsqu’on serait embarqué sur le navire de rapatriement. Continuerait-on à voguer vers l’Afrique ? Ne vaudrait-il pas mieux au contraire retourner en Amérique ? Tel était désormais le sujet de la dispute. Par quel chemin sinueux en était-on arrivé, parti d’un vulgaire objet de ménage, à débattre cette grave question ? C’était un impénétrable mystère. Au surplus, on était convaincu de n’avoir jamais discuté autre chose, et les deux thèses en présence étaient défendues avec une égale passion. On s’abordait, on se quittait, après s’être jeté à la tête, en manière de projectiles, des arguments pour et contre, tandis que les cinq Japonais, unis en un groupe paisible à quelques mètres de la foule bourdonnante, regardaient avec étonnement leurs compagnons enfiévrés.

Ferdinand Beauval, tout guilleret de se sentir dans son élément, essayait en vain de se faire entendre. Il allait de l’un à l’autre, il se multipliait en pure perte. On ne l’écoutait pas. Personne d’ailleurs n’écoutait personne. Tout se passait en altercations particulières, chaque murmure partiel se fondant en une harmonie générale dont la tonalité montait de minute en minute. L’orage n’était pas loin. La foudre allait tomber. Le premier qui frapperait déclencherait ipso facto tous les poings, et la scène menaçait de finir par un pugilat général…

Comme une petite pluie abat parfois un grand vent, ainsi que l’assure le proverbe, il suffît d’un seul homme pour calmer cette exaspération un peu superficielle. Cet homme, l’un de ces émigrants qui avaient entrepris la chasse des loups marins, accourait de toute la vitesse de ses jambes vers la foule en ébullition. Et, tout en courant, avec de grands gestes d’appel :

« Un navire !… criait-il à pleins poumons. Un navire en vue !… »

VI – Libres

 

Un navire en vue !… Aucune autre nouvelle n’eût été capable d’émouvoir au même point ces exilés. L’émeute en fut apaisée du coup, et la foule se rua, comme un torrent, vers le rivage. On ne songeait plus à se disputer. On se pressait, on se bousculait silencieusement. En un instant, tous les émigrants furent réunis à l’extrémité de la pointe de l’Est, d’où l’on découvrait une large étendue de mer.

Harry Rhodes et Hartlepool avaient suivi le mouvement général et, non sans émotion, ils ouvraient avidement leurs yeux dans la direction du Sud où une traînée de fumée barrait, en effet, le ciel et annonçait un navire à vapeur.

On n’apercevait pas encore sa coque, mais elle surgit de minute en minute hors de la ligne de l’horizon. Bientôt il fut possible de reconnaître un bâtiment d’environ quatre cents tonneaux, à la corne duquel flottait un pavillon dont l’éloignement empêchait de discerner les couleurs.

Les émigrants échangèrent des regards désappointés. Jamais un bateau d’un aussi faible tonnage ne pourrait embarquer tout le monde. Ce steamer était-il donc un simple cargo-boat de nationalité quelconque, et non le navire de secours promis par le gouverneur de Punta-Arenas ?

La question ne tarda pas à être élucidée. Le navire arrivait rapidement. Avant que la nuit ne fût complète, il restait à moins de trois milles dans le Sud.

« Le pavillon chilien », dit le Kaw-djer, au moment où une risée, tendant l’étamine, permettait d’en distinguer les couleurs.

Trois quarts d’heure plus tard, au milieu de l’obscurité devenue profonde, un bruit de chaînes grinçant contre le fer des écubiers indiqua que le navire venait de mouiller. La foule alors se dispersa, chacun regagnant sa demeure en commentant l’événement.

La nuit s’écoula sans incident. À l’aube, on aperçut le navire à trois encablures du rivage. Hartlepool consulté déclara que c’était un aviso de la marine militaire chilienne.

Hartlepool ne se trompait pas. Il s’agissait bien d’un aviso chilien, dont, à huit heures du matin, le commandant se fit mettre à terre.

Il fut aussitôt entouré de visages anxieux. Autour de lui, les questions se croisèrent. Pourquoi avait-on envoyé un bateau si petit ? Quand viendrait-on enfin les chercher ? Ou bien, est-ce donc qu’on avait l’intention de les laisser mourir sur l’île Hoste ? Le commandant ne savait auquel entendre.

Sans répondre à cet ouragan de questions, il attendit une accalmie, puis, quand il eut obtenu le silence à grand-peine, il prit la parole d’une voix qui parvint aux oreilles de tous.

Ses premiers mots furent pour rassurer ses auditeurs. Ceux-ci pouvaient compter sur la bienveillance du Chili. La présence de l’aviso prouvait d’ailleurs qu’on ne les avait pas oubliés.

Il expliqua ensuite que, si son gouvernement avait cru devoir leur envoyer un bâtiment de guerre au lieu du navire de rapatriement promis, c’est qu’il désirait leur soumettre auparavant une proposition qui serait probablement de nature à les séduire, proposition en vérité très singulière et des plus inattendues, que le commandant exposa sans autre préambule.

Mais, pour le lecteur, un préambule ne sera peut-être pas superflu, afin qu’il puisse sainement apprécier la pensée du gouvernement chilien.

Dans la mise en valeur de la partie ouest et sud de la Magellanie que lui attribuait le traité du 17 janvier 1881, le Chili avait voulu débuter par un coup de maître, en profitant du naufrage du Jonathan et de la présence sur l’île Hoste de plusieurs centaines d’émigrants.

Ce traité n’avait départagé en somme que des droits purement théoriques. Assurément la République Argentine n’avait plus rien à réclamer, en dehors de la Terre des États et de la fraction de la Patagonie et de la Terre de Feu placée sous sa souveraineté. Sur son propre domaine, le Chili avait toute liberté d’agir au mieux de ses intérêts. Mais il ne suffit pas d’entrer en possession d’une contrée et d’empêcher que d’autres nations puissent s’y créer des droits de premier occupant. Ce qu’il faut, c’est en tirer avantage, en exploitant les richesses de son sol au point de vue minéral et végétal. Ce qu’il faut, c’est l’enrichir par l’industrie et le commerce, c’est y attirer une population, si elle est inhabitée ; c’est, en un mot, la coloniser. L’exemple de ce qui s’était déjà fait sur le littoral du détroit de Magellan, où Punta-Arenas voyait chaque année s’accroître son importance commerciale, devait encourager la République du Chili à tenter une nouvelle expérience, et à provoquer l’exode des émigrants vers les îles de l’archipel magellanique passées sous sa domination, afin de vivifier cette région fertile, abandonnée jusqu’alors à de misérables tribus indiennes.

Et précisément, voici que sur l’île Hoste, située au milieu de ce labyrinthe des canaux du Sud, un grand navire était venu se jeter à la côte ; voici que plus de mille émigrants de nationalités diverses, mais appartenant tous à ce trop-plein des grandes villes qui n’hésite pas à chercher fortune jusque dans les lointaines régions d’outre-mer, avaient été dans l’obligation de s’y réfugier.

Le gouvernement chilien se dit avec raison que c’était là une occasion inespérée de transformer les naufragés du Jonathan en colons de l’île Hoste. Ce ne fut donc pas un navire de rapatriement qu’il leur envoya, ce fut un aviso dont le commandant fut chargé de transmettre ses propositions aux intéressés.

Ces propositions, du caractère le plus inattendu, étaient en même temps des plus tentantes : la République du Chili offrait de se dessaisir purement et simplement de l’île Hoste au profit des naufragés du Jonathan, qui en disposeraient à leur gré, non en vertu d’une concession temporaire, mais en toute propriété, sans aucune condition ni restriction.

Rien de plus clair, rien de plus net, que cette proposition. On ajoutera : rien de plus adroit. En renonçant à l’île Hoste, afin d’en assurer l’immédiate mise en valeur, le Chili attirerait, en effet, des colons dans les autres îles, Clarence, Dawson, Navarin, Hermitte, demeurées sous sa domination. Si la nouvelle colonie prospérait, ce qui était probable, on saurait qu’il n’y a pas lieu de redouter le climat de la Magellanie, on connaîtrait ses ressources agricoles et minérales ; on ne pourrait plus ignorer que, grâce à ses pâturages et à ses pêcheries, cet archipel est propice à la création d’entreprises florissantes, et le cabotage y prendrait une extension de plus en plus considérable.

Déjà, Punta-Arenas, port franc débarrassé de toute tracasserie douanière, librement ouvert aux navires des deux continents, avait un magnifique avenir. En fondant cette station, on s’était assuré, en somme, la prépondérance sur le détroit de Magellan. Il n’était pas sans intérêt d’obtenir un résultat analogue dans la partie méridionale de l’archipel. Pour atteindre plus sûrement ce but, le gouvernement de Santiago, guidé par un sens politique très fin, s’était décidé à faire le sacrifice de l’île Hoste, sacrifice d’ailleurs plus apparent que réel, cette île étant absolument déserte. Non content de l’exempter de toute contribution, il en abandonnait la propriété, il lui laissait son entière autonomie, il la distrayait de son domaine. Ce serait la seule partie de la Magellanie qui aurait une complète indépendance.

Il s’agissait maintenant de savoir si les naufragés du Jonathan accepteraient l’offre qui leur était faite, s’ils consentiraient à échanger contre l’île Hoste leur concession africaine.

Le gouvernement entendait résoudre cette question sans aucun retard. L’aviso avait apporté la proposition, il remporterait la réponse. Le commandant avait tout pouvoir pour traiter avec les représentants des émigrants. Mais ses ordres étaient de ne pas rester au mouillage de l’île Hoste au-delà de quinze jours au maximum. Ces quinze jours écoulés, il repartirait, que le traité fût signé ou non.

Si la réponse était affirmative, la nouvelle République serait immédiatement mise en possession, et arborerait le pavillon qu’il lui conviendrait d’adopter.

Si la réponse était négative, le gouvernement aviserait ultérieurement au moyen de rapatrier les naufragés. Ce n’était pas cet aviso de quatre cents tonnes, on le comprend, qui pourrait les transporter, ne fût-ce qu’à Punta-Arenas. On demanderait à la Société américaine de colonisation d’envoyer un navire de secours, dont la traversée exigerait un certain temps. Plusieurs semaines s’écouleraient donc encore, dans ce cas, avant que l’île fût évacuée.

Ainsi qu’on peut se l’imaginer, la proposition du gouvernement de Santiago produisit un effet extraordinaire.

On ne s’attendait à rien de pareil. Les émigrants, incapables de prendre une décision dans une si grave occurrence, commencèrent par se regarder les uns les autres avec ahurissement, puis toutes leurs pensées s’envolèrent à la fois vers celui qu’on estimait le plus capable de discerner l’intérêt commun. D’un même mouvement, dont le parfait ensemble prouvait à la fois leur reconnaissance, leur clairvoyance et leur faiblesse, ils se retournèrent vers l’Ouest, c’est-à-dire vers le creek à l’embouchure duquel devait se balancer la Wel-Kiej.

Mais la Wel-Kiej avait disparu. Si loin que pussent atteindre les regards, nul ne l’aperçut à la surface de la mer.

Il y eut un instant de stupeur. Puis des ondulations parcoururent la foule. Chacun s’agitait, se penchant, cherchant à découvrir celui dans lequel tous mettaient leur espoir. Il fallut bien enfin se rendre à l’évidence. Emmenant avec lui Halg et Karroly, le Kaw-djer décidément était parti.

On fut atterré. Ces pauvres gens avaient pris l’habitude de s’en remettre du soin de les conduire sur le Kaw-djer, dont ils n’en étaient plus à connaître l’intelligence et le dévouement. Et voilà qu’il les abandonnait au moment où se jouait leur destinée ! Sa disparition ne produisit pas moins d’effet que l’apparition du navire dans les eaux de l’île Hoste.

Harry Rhodes, pour des motifs différents, fut aussi profondément affligé. Il aurait compris que le Kaw-djer abandonnât l’île Hoste le jour où les émigrants s’en éloigneraient, mais pourquoi ne pas avoir attendu jusque-là ? On ne rompt pas avec cette brusquerie des liens de sincère amitié, et l’on ne se quitte pas s’en s’être dit adieu.

D’un autre côté, pourquoi ce départ précipité qui ressemblait à une fuite ? Était-ce donc l’arrivée du bâtiment chilien qui l’avait provoqué ?…

Toutes les hypothèses étaient admissibles, étant donné le mystère qui entourait la vie de cet homme, dont on ne connaissait même pas la nationalité.

L’absence de leur conseiller ordinaire, au moment où ses conseils eussent été le plus précieux, désempara les émigrants. Leur foule se désagrégea peu à peu, si bien que le commandant de l’aviso finit par demeurer presque seul. L’un après l’autre, afin de n’être pas dans le cas de participer à une décision quelconque, ils s’éloignaient discrètement par petits groupes, où l’on échangeait des paroles rares sur l’offre surprenante dont on venait de recevoir la communication.

Pendant huit jours cette offre fut le sujet de toutes les conversations particulières. Le sentiment général, c’était la surprise. La proposition semblait même si étrange que nombre d’émigrants se refusaient à la prendre au sérieux. Harry Rhodes, sollicité par ses compagnons, dut aller trouver le commandant pour lui demander des explications, vérifier les pouvoirs dont il était porteur, s’assurer par lui-même que l’indépendance de l’île Hoste serait garantie par la République Chilienne.

Le commandant ne négligea rien pour convaincre les intéressés. Il leur fit comprendre quels étaient les mobiles du gouvernement et combien il était avantageux pour des émigrants de se fixer dans une région dont on leur assurait la possession. Il ne manqua pas de leur rappeler la prospérité de Punta-Arenas et d’ajouter que le Chili aurait à cœur de venir en aide à la nouvelle colonie.

« L’acte de donation est prêt, ajouta le commandant. Il n’attend plus que les signatures.

– Lesquelles ? demanda Harry Rhodes.

– Celles des délégués choisis par les émigrants en assemblée générale. »

C’était, en effet, la seule manière de procéder. Plus tard, lorsque la colonie s’occuperait de son organisation, elle déciderait s’il lui convenait ou non de nommer un chef. Elle choisirait en toute liberté le régime qui lui paraîtrait le meilleur, et le Chili n’interviendrait dans ce choix en aucune façon.

Pour qu’on ne soit pas étonné des suites que cette proposition allait voir, il convient de se rendre un compte exact de la situation.

Quels étaient ces passagers que le Jonathan avait pris à San Francisco et qu’il transportait à la baie de Lagoa ? De pauvres gens que les nécessités de l’existence forçaient à s’expatrier. Que leur importait, en somme, de s’établir ici ou là, du moment que leur avenir était assuré, et pourvu que les conditions de l’habitat fussent également favorables.

Or, depuis qu’ils occupaient l’île Hoste, tout un hiver s’était écoulé. Ils avaient pu constater par eux-mêmes que le froid n’y était pas excessif, et ils constataient maintenant que la belle saison s’y manifestait avec une précocité et une générosité qu’on ne rencontre pas toujours dans des régions plus voisines de l’équateur.

Au point de vue de la sécurité, la comparaison ne semblait pas favorable à la baie de Lagoa, voisine des Anglais, de l’Orange et des populations barbares de la Cafrerie. Assurément, les émigrants avaient dû, avant de s’embarquer, tenir compte de ces aléas, mais ces aléas augmentaient d’importance à leurs yeux, à présent qu’une occasion se présentait de s’établir dans une contrée déserte, loin de ces voisinages dangereux à des titres divers.

D’autre part, la Société de colonisation n’avait obtenu sa concession sud-africaine que pour une durée déterminée, et le gouvernement portugais n’aliénait pas ses droits au profit des futurs colons. En Magellanie, au contraire, ceux-ci jouiraient d’une liberté sans limites, et l’île Hoste, devenue leur propriété, serait élevée au rang d’État souverain.

Enfin, il y avait cette double considération qu’en demeurant à l’île Hoste on éviterait un nouveau voyage et que le gouvernement chilien s’intéresserait au sort de la colonie. On pourrait compter sur son assistance. Des relations régulières s’établiraient avec Punta-Arenas. Des comptoirs se fonderaient sur le littoral du détroit de Magellan et sur d’autres points de l’archipel. Le commerce se développerait avec les Falkland, lorsque les pêcheries seraient convenablement organisées. Et même, dans un temps prochain, la République Argentine ne laisserait sans doute pas en état d’abandon ses possessions de la Fuégie. Elle y créerait des bourgades rivales de Punta-Arenas, et la Terre de Feu aurait sa capitale argentine comme la presqu’île de Brunswick a sa capitale chilienne[3].

Tous ces arguments étaient de poids, il faut le reconnaître, et finirent par l’emporter.

Après de longs conciliabules, il devint manifeste que la majorité des émigrants tendait à l’acceptation des offres du gouvernement chilien.

Combien il était regrettable que le Kaw-djer eût précisément quitté l’île Hoste, lorsqu’on aurait eu si volontiers recours à ses conseils ! Personne n’était mieux qualifié que lui pour indiquer la meilleure solution. Très probablement il eût été d’avis d’accepter une proposition qui rendait l’indépendance à l’une des onze grandes îles de l’archipel magellanique. Harry Rhodes ne doutait pas que le Kaw-djer n’eût parlé dans ce sens avec cette autorité que lui donnaient tant de services rendus.

En ce qui le concernait personnellement, il était acquis à cette solution, et, phénomène qui avait peu de chances de se reproduire jamais, son opinion était conforme à celle de Ferdinand Beauval. Le leader socialiste faisait, en effet, une active propagande en faveur de l’acceptation. Qu’espérait-il donc ? Projetait-il de mettre sa doctrine en pratique ? Cette foule inculte, propriétaire indivise, comme aux premiers âges du monde, d’un territoire dont personne n’était fondé à réclamer pour lui-même la moindre parcelle, quelle aventure merveilleuse, quel champ magnifique pour la grande expérience d’un collectivisme ou même d’un communisme intégral !

Aussi, comme Ferdinand Beauval se multipliait ! Comme il allait des uns aux autres, plaidant sa cause à satiété ! Combien d’éloquence il dépensait sans compter !

Il fallut enfin en venir au vote. Le terme fixé par le gouvernement chilien approchait, et le commandant de l’aviso pressait la solution de cette affaire. À la date indiquée, le 30 octobre, il appareillerait, et le Chili conserverait tous ses droits sur l’île Hoste.

Une assemblée générale fut convoquée pour le 26 octobre. Prirent part au scrutin définitif, tous les émigrants majeurs, au nombre de huit cent vingt-quatre, le reste se composant de femmes, d’enfants et de jeunes gens n’ayant pas atteint vingt et un ans, ou d’absents, tels que les chefs des familles Gordon, Rivière, Ivanoff et Gimelli.

Le dépouillement du scrutin donna sept cent quatre-vingt-douze suffrages en faveur de l’acceptation, majorité considérable, on le voit. Il n’y avait eu que trente-deux opposants, qui voulaient s’en tenir au projet primitif et se rendre à la baie de Lagoa. Encore acceptèrent-ils finalement de se soumettre à la décision du plus grand nombre.

On procéda ensuite à l’élection de trois délégués. Ferdinand Beauval obtint à cette occasion un succès flatteur. Enfin, une de ses campagnes n’aboutissait pas à un échec et il arrivait aux honneurs. Il fut désigné par les émigrants qui, obéissant à un instinctif sentiment de prudence, lui adjoignirent toutefois Harry Rhodes et Hartlepool.

Le traité fut signé le jour même entre ces délégués et le commandant représentant le gouvernement chilien, traité dont le texte extrêmement simple ne contenait que quelques lignes et ne prêtait à aucune équivoque.

Aussitôt le drapeau hostelien – mi-partie blanc et rouge – fut hissé sur la grève, et l’aviso le salua de vingt et un coups de canon. Pour la première fois arboré, claquant joyeusement dans la brise, il annonçait au monde la naissance d’un pays libre.

VII – La première enfance d’un peuple

 

Le lendemain, à la première heure, l’aviso quitta son mouillage et disparut en quelques instants derrière la pointe. Il emmenait dix des quinze marins survivants du Jonathan. Les cinq autres, parmi lesquels Kennedy, avaient préféré, ainsi que le maître d’équipage Hartlepool et le cuisinier Sirdey, rester sur l’île en qualité de colons.

Des motifs analogues avaient décidé Kennedy et Sirdey à s’arrêter à ce parti. Tous deux fort mal vus des capitaines, et par suite trouvant difficilement des engagements, ils espéraient avoir vie plus facile et moins précaire dans une société naissante, où les lois, pendant longtemps tout au moins, manqueraient nécessairement de rigueur. Quant à leurs camarades, braves gens énergiques et sérieux, mais pauvres et sans famille, ils escomptaient, comme Hartlepool lui-même, la possibilité d’être leur maître dans un pays neuf en devenant, de marins hauturiers, simples pêcheurs.

La réalisation ou l’échec de leur rêve allait en grande partie dépendre de l’orientation qui serait donnée au gouvernement de l’île. Quand l’État est bien administré, les citoyens ont chance de s’enrichir par leur travail. Tout labeur restera stérile, au contraire, si le pouvoir central ne sait pas découvrir et appliquer les mesures propres à grouper en faisceau les efforts individuels. L’organisation de la colonie était donc d’un intérêt capital.

Pour le moment, tout au moins, les Hosteliens – car tel était le nom qu’ils avaient adopté d’un consentement unanime – ne s’inquiétaient pas de résoudre ce problème vital. Ils ne pensaient qu’à se réjouir. Ce mot magique, la liberté, les avait enivrés. Ils s’en grisaient, comme de grands enfants, sans chercher à en pénétrer le sens profond, sans se dire que la liberté est une science qu’il est nécessaire d’apprendre et que, pour être libres, ce qu’il faut d’abord, c’est vivre.

L’aviso était encore en vue que, dans la foule naguère si houleuse, tout le monde se félicitait et se congratulait réciproquement. Il semblait qu’on fût venu à bout d’une œuvre importante et difficile. L’œuvre commençait à peine cependant.

Il n’est pas de bonne fête populaire qui ne s’accompagne de quelque bombance. On convint donc unanimement de faire grande chère ce jour-là. C’est pourquoi, tandis que les ménagères regagnaient fourneaux et casseroles, les hommes se dirigèrent vers la cargaison du Jonathan.

Il va de soi que, depuis la proclamation d’indépendance, cette cargaison n’était plus surveillée. Les circonstances ayant élevé les naufragés à la dignité de nation, personne, hors elle-même, n’était qualifié pour réglementer l’exercice de sa souveraineté. D’ailleurs, qui eût monté la garde, puisque la plupart des gardiens étaient partis ?

On mit gaiement un tonneau en perce, et l’on allait procéder à la distribution, quand une idée meilleure vint à certains esprits avisés. Cet alcool, il appartenait en somme à tout le monde. Dès lors, pourquoi ne pas le répartir jusqu’à la dernière goutte ? La motion, en dépit des timides protestations d’un petit nombre de sages, fut adoptée avec enthousiasme. La quantité d’alcool approximativement évaluée, on convint que chaque homme fait aurait droit à une part, et chaque femme ou enfant à une demi-part. Cette décision fut aussitôt exécutée, et les chefs de famille reçurent le lot qui leur était attribué, au milieu de lazzis et de plaisanteries joyeuses.

Dans la soirée, la fête battit son plein. Toutes les rancunes étaient oubliées. Les diverses nationalités semblaient fondues en une seule. On fraternisait. On organisa un bal aux sons d’un accordéon de bonne volonté, et des couples tournèrent au milieu d’un cercle de buveurs.

Parmi ceux-ci, figurait naturellement Lazare Ceroni. Incapable, dès six heures du soir, de se tenir ferme sur ses jambes, à dix il buvait toujours. Cela faisait présager une triste fin de fête pour Tullia et pour Graziella.

Au même instant, dans un coin sombre, à l’écart, il en était un autre qui se grisait à pleins verres. Mais celui-ci, dans l’abominable poison, retrouvait pour un moment son âme que le poison avait dégradée. Soudain, une musique admirable s’éleva, interrompant les danses. Fritz Gross, saturé d’alcool, avait reconquis son génie. Deux heures durant, il joua, improvisant au gré de son inspiration, entouré de mille visages aux yeux écarquillés, aux bouches grandes ouvertes, comme pour boire le torrent musical dont le prestigieux violon était la source.

De tous les auditeurs de Fritz Gross, le plus attentif et le plus passionné était un enfant. Ces sons, d’une beauté jusqu’alors inconnue, étaient pour Sand une véritable révélation. Il découvrait la musique et pénétrait en tremblant dans ce royaume ignoré. Au centre du cercle, debout en face du musicien, il regardait, il écoutait, ne vivant plus que par les oreilles et par les yeux, l’âme enivrée, tout vibrant d’une émotion poignante et joyeuse.

Quels mots rendraient le pittoresque du spectacle ? À terre, un homme, presque informe dans ses proportions colossales, écroulé, la tête baissée sur la poitrine, ses yeux fermés ne voyant plus qu’en lui-même, jouant, jouant sans se lasser, éperdument, à la lumière incertaine d’une torche fuligineuse qui le faisait ressortir en vigueur sur un fond d’impénétrable nuit. Devant cet homme, un enfant en extase, et, autour de ce groupe singulier, une foule silencieuse, invisible, mais dont, au gré de la brise capricieuse, un éclat de la torche révélait parfois la présence. Les rayons s’accrochaient alors à quelque trait saillant. La durée de l’éclair, un nez, un front, une oreille, apparaissait, comme engendré par l’ombre qui l’effaçait aussitôt, tandis que s’épandait en larges ondes, planait au-dessus de cette foule, puis allait mourir dans l’espace obscur le chant grêle et puissant d’un violon.

Vers minuit, Fritz Gross, épuisé, lâcha l’archet et s’endormit pesamment. Recueillis, à pas lents, les émigrants regagnèrent alors leurs demeures.

Le lendemain, il ne restait plus trace de cette émotion fugitive, et les colons furent repris par l’attrait de plus grossiers plaisirs. La fête recommença. Tout portait à croire qu’elle se prolongerait jusqu’à complet épuisement des liqueurs fortes.

C’est au milieu de cette kermesse, que la Wel-Kiej revint à l’île Hoste, quarante-huit heures après le départ de l’aviso. Nul ne parut se souvenir qu’elle l’eût quittée pendant deux semaines, et ceux qu’elle portait reçurent le même accueil que s’ils ne se fussent jamais absentés. Le Kaw-djer ne comprit rien à ce qu’il voyait. Que signifiaient ce pavillon inconnu planté sur la grève et la joie générale qui semblait transporter les émigrants ?

Harry Rhodes et Hartlepool le mirent, en quelques mots, au courant des derniers événements. Le Kaw-djer écouta ce récit avec émotion. Sa poitrine se dilatait comme si un air plus pur fût arrivé à ses poumons, son visage était transfiguré. Il existait donc encore une terre libre dans l’archipel magellanique !

Toutefois il ne rendit pas confidence pour confidence et demeura muet sur les motifs qui l’avaient déterminé à s’éloigner pendant quinze jours. À quoi bon ? Fût-il parvenu à faire comprendre à Harry Rhodes pourquoi, résolu à rompre toute relation avec l’univers civilisé, il était parti en apercevant l’aviso qu’il supposait chargé d’affirmer l’autorité du gouvernement chilien, et pourquoi, abrité au fond d’une baie de la presqu’île Hardy, il avait attendu le départ de cet aviso avant de revenir au campement ?

Trop heureux de le retrouver, ses amis, d’ailleurs, ne l’interrogèrent pas. Pour Harry Rhodes et Hartlepool, sa présence était un réconfort. Avoir avec eux cet homme à l’énergie froide, à la vaste intelligence, à la parfaite bonté, leur rendait une confiance que l’enfantillage dont faisaient preuve leurs compagnons commençait à ébranler.

« Les malheureux n’ont vu dans leur indépendance, dit Harry Rhodes en achevant son récit, que le droit de se griser. Ils n’ont pas l’air de penser à la nécessité de s’organiser et d’installer un gouvernement quelconque.

– Bah ! répliqua le Kaw-djer avec indulgence, ils sont excusables de se payer du bon temps. Ils en ont eu si peu jusqu’ici ! Cet affolement passera et ils en arriveront d’eux-mêmes aux choses sérieuses… Quant à constituer un gouvernement, j’avoue que je n’en vois pas l’utilité.

– Il faut bien, pourtant, objecta Harry Rhodes, que quelqu’un se charge de mettre de l’ordre dans tout ce monde-là.

– Laissez donc ! répondit le Kaw-djer. L’ordre se mettra tout seul.

– À en juger par le passé, cependant…

– Le passé n’est pas le présent, interrompit le Kaw-djer. Hier, nos compagnons se sentaient encore citoyens d’Amérique ou d’Europe. Maintenant, ils sont des Hosteliens. C’est fort différent.

– Votre avis serait donc ?…

– Qu’ils vivent tranquillement à l’île Hoste, puisqu’elle leur appartient. Ils ont la chance de ne pas avoir de lois. Qu’ils se gardent d’en faire. À quoi ces lois serviraient-elles ? Je suis convaincu qu’il est de l’essence même de la nature humaine d’ignorer jusqu’à l’apparence de conflits entre les personnes. Sans les préjugés, les idées toutes faites résultant de siècles d’esclavage, on s’arrangerait aisément. La terre s’offre aux hommes. Qu’ils y puisent à pleines mains, et qu’ils jouissent également et fraternellement de ses richesses. À quoi bon réglementer cela ? »

Harry Rhodes ne paraissait pas convaincu de la vérité de ces vues optimistes. Il ne répondit rien toutefois. Hartlepool prit la parole.

« En attendant que tous ces lascars-là, dit-il, aient donné des preuves d’une autre fraternité que de la fraternité de la noce, nous avons toujours confisqué les armes et les munitions. »

Par les soins de la Société de colonisation, la cargaison du Jonathan contenait, en effet, soixante rifles, quelques barils de poudre, des balles, du plomb et des cartouches, afin que les émigrants pussent chasser la grosse bête et se défendre au besoin des attaques de leurs voisins à la baie de Lagoa. Personne n’avait pensé à ce matériel guerrier, personne, si ce n’est Hartlepool. Profitant du désordre général, il l’avait mis prudemment hors d’atteinte. Peut-être aurait-il eu quelque peine à trouver une cachette convenable, si Dick ne lui avait indiqué le chapelet de grottes traversant de part en part le massif de la pointe de l’Est. Aidé par Harry Rhodes et par les deux mousses, il avait, en plusieurs voyages, transporté pendant la première nuit de fêtes les armes et les munitions dans la grotte supérieure, où on les avait profondément enterrées. Depuis lors, Hartlepool se sentait plus tranquille. Le Kaw-djer approuva sa prudence.

« Vous avez bien fait, Hartlepool, déclara-t-il. Mieux vaut, en somme, laisser aux choses le temps de se tasser. Dans ce pays, d’ailleurs, nos compagnons n’auraient que faire d’armes à feu.

– Ils n’en ont pas, affirma le maître d’équipage. À bord du Jonathan, les règlements étaient formels. Les émigrants ont été fouillés, eux et leurs colis, en embarquant, et toutes les armes à feu ont été saisies. Personne n’en possède en dehors de celles que nous avons cachées, et celles-ci, on ne les trouvera pas. Par conséquent… »

Hartlepool s’interrompit brusquement. Il paraissait soucieux.

« Mille diables !… s’écria-t-il. Il y en a, au contraire. Nous avons trouvé seulement quarante-huit fusils au lieu de soixante. Je croyais à une erreur. Mais, ça me revient maintenant, les douze manquants ont été emportés par les Rivière, les Ivanoff, les Gimelli et les Gordon. Heureusement que ce sont des gens sérieux, et qu’il n’y a rien à craindre d’eux !

– Il existe d’autres dangers que les armes, fit observer Harry Rhodes. L’alcool par exemple. En ce moment, on s’embrasse, mais il n’en sera pas toujours de même. Déjà, Lazare Ceroni a recommencé à faire des siennes. En votre absence, j’ai été obligé d’intervenir. Sans Hartlepool et moi, je crois que, cette fois, il assommait décidément sa victime.

– Cet homme est un monstre, dit le Kaw-djer.

– Comme tous les ivrognes, ni plus ni moins… N’importe, il est heureux pour les deux femmes que Halg soit de retour… Au fait ! comment va-t-il, notre jeune sauvage ?

– Aussi bien que peut aller un garçon dans son état d’esprit. Inutile de vous dire que ce n’est pas de gaieté de cœur qu’il nous a accompagnés, son père et moi. J’ai dû faire acte d’autorité et engager ma parole que nous reviendrions ici. Puisque cette famille reste avec les autres sur l’île Hoste, cela simplifie évidemment les choses. Ce qui les complique, par exemple, ce sont les déplorables habitudes de Lazare Ceroni. Espérons qu’il s’amendera quand la provision d’alcool sera épuisée. »

Pendant qu’on s’occupait ainsi de lui, Halg, laissant la Wel-Kiej à la garde de son père, s’était empressé d’aller retrouver Graziella. Quelle joie ils eurent de se revoir ! Puis la joie fit place à la tristesse. Graziella raconta au jeune Indien les épreuves que Ceroni imposait de nouveau à sa femme et à sa fille. À ces misères s’ajoutaient, pour cette dernière, la recherche cauteleuse de Patterson, et surtout la poursuite brutale de Sirk. Elle ne pouvait faire un pas au dehors sans être exposée à subir l’insolence de ce triste individu. Halg l’écoutait, tout frémissant d’indignation.

Dans un coin de la tente, Lazare Ceroni, cuvant sa dernière ivresse, ronflait à poings fermés. Il n’y avait pas d’illusion à se faire. À peine réveillé, il retomberait dans son vice et retournerait se mêler à la fête générale, dont la fin ne semblait pas devoir être prochaine.

Toutefois, elle tendait déjà à changer de caractère. L’excitation devenait moins innocente et moins puérile. Sur certains visages passaient des lueurs mauvaises. L’alcool faisait son œuvre. La dépression qu’il laissait après lui ne pouvait être combattue que par des doses plus fortes, et, peu à peu, la griserie légère du début faisait place à une ivresse pesante, qui deviendrait une ivresse furieuse, lorsque la ration augmenterait encore.

Quelques-uns, sentant le danger, commençaient à se retirer de la ronde. Aussitôt leur bon sens reprenait ses droits et le problème de l’existence sur l’île Hoste s’imposait à leur attention.

Problème ardu, mais non pas insoluble. Par son étendue voisine de deux cents kilomètres carrés, par ses terres en majeure partie cultivables, par ses forêts et ses pâturages, l’île aurait pu nourrir une population beaucoup plus importante. Mais c’était à la condition qu’on ne s’éternisât pas à la baie Scotchwell et qu’on se répandît à travers le pays. Les instruments de culture ne manquaient pas, non plus que les graines de semaille, les plants, ni, en général, le matériel indispensable à tout établissement agricole. En immense majorité, les émigrants étaient, d’autre part, rompus aux travaux des champs. Rien de plus naturel, pour eux, que de s’y livrer dans leur pays d’adoption, comme ils s’y livraient dans leur pays d’origine. Au début, les animaux domestiques ne seraient évidemment pas assez nombreux, mais, peu à peu, grâce à l’entremise du gouvernement chilien, il en viendrait de la Patagonie, des pampas argentins, des vastes plaines de la Terre du Feu et enfin des Falkland, où l’on fait en grand l’élevage des moutons. Rien ne s’opposait donc, en principe, au succès de cette tentative de colonisation, pourvu que les colons s’occupassent activement de la faire réussir.

Un petit nombre d’entre eux avaient vu nettement cette nécessité du travail et de l’action dès la proclamation de l’indépendance. Ceux-ci, et, le premier de tous, Patterson, étaient revenus, la distribution de l’alcool terminée, à la cargaison du Jonathan, et avaient fait parmi les objets qui la composaient une sélection judicieuse, chacun en vue du projet le plus conforme à ses goûts, l’un la culture, l’autre l’élevage, le troisième l’exploitation forestière. Puis, s’attelant à des chariots improvisés, ils étaient partis à la recherche d’un terrain propice.

Patterson, au contraire, resta au bord de la rivière. Aidé par Long et par Blaker, qui, malgré l’expérience faite, persistait à demeurer avec lui, il s’occupa d’abord de clore le domaine dont il s’était, dès l’origine, assuré la propriété à titre de premier occupant. Peu à peu, une palissade formée de pieux solides entoura l’enclos sur trois côtés, le quatrième étant limité par la rivière. En même temps, le sol intérieur fut défoncé et reçut des semis de légumes. Patterson s’adonnait à la culture maraîchère.

Après deux jours de réjouissance, quelques émigrants, estimant avoir suffisamment célébré l’indépendance, commencèrent à se ressaisir. Ils s’avisèrent alors que plusieurs de leurs compagnons ne s’étaient pas laissé détourner par l’attrait du plaisir du soin de leurs véritables intérêts, et à leur tour ils rendirent visite à la réserve du Jonathan. Les richesses étaient encore abondantes, et, tant en matériel qu’en provisions, il leur fut aisé de se procurer le nécessaire, voire le superflu. Leur choix fait, leurs moyens de transport créés, ils s’éloignèrent sur les traces de leurs devanciers.

Les jours suivants, cet exemple eut des imitateurs de plus en plus nombreux, si bien que, le temps s’écoulant, la troupe joyeuse diminua progressivement, tandis que de nouvelles caravanes s’ébranlaient, en marche vers l’intérieur de l’île. Les uns à la suite des autres, presque tous les colons quittèrent ainsi peu à peu les rivages de la baie Scotchwell, qui poussant une charrette informe, qui chargé comme un mulet, ceux-ci tous seuls, ceux-là traînant femme et marmaille à leur suite.

Le stock provenant du Jonathan diminuant à mesure qu’on y puisait à pleines mains, le choix, pour les derniers venus, fut singulièrement restreint. Si les retardataires trouvèrent des provisions en abondance, la difficulté du transport ayant limité la quantité que chacun avait pu en emporter, il n’en fut pas de même pour le matériel agricole. Plus de trois cents colons durent se passer de tout animal de ferme ou de basse-cour, et beaucoup n’eurent, en fait d’instruments aratoires, que le rebut de ceux qui les avaient précédés.

Il leur fallait s’en contenter pourtant, puisqu’il ne restait pas autre chose, et, tout en jalousant la riche moisson faite par les plus diligents, les moins bien partagés se résignèrent, et, vaille que vaille, se mirent à leur tour en route vers l’inconnu.

Ces émigrants, les plus mal armés au point de vue de l’outillage, furent aussi ceux à qui le plus dur exode fut imposé. En vain s’éloignaient-ils vers le Nord et vers l’Ouest, ils trouvaient la place prise par ceux qui étaient partis avant eux. Quelques-uns, particulièrement malchanceux, furent obligés, pour découvrir un emplacement favorable, de pousser jusqu’à la presqu’île Dumas, en contournant la profonde indentation désignée sous le nom de Ponsonby Sound, à plus de cent kilomètres de la baie Scotchwell, qui devait être malgré tout considérée comme le principal établissement de la colonie, comme sa capitale en quelque sorte.

Six semaines après le départ de l’aviso, cette capitale avait perdu la plus grande partie de sa population. Presque tous les colons capables de manier la bêche et la pioche l’ayant délaissée, elle comptait tout juste quatre-vingt-un habitants, que leurs occupations antérieures plaçaient en général en état d’infériorité manifeste dans leurs présentes conditions de vie.

Sauf une dizaine de paysans, retenus temporairement à la côte par des raisons de santé, et dont un seul, marié, était accompagné de sa femme et de ses trois enfants, ce résidu de la foule dispersée était exclusivement formé de colons d’origine urbaine. Il comprenait John Rame et la famille Rhodes, Beauval, Dorick et Fritz Gross, les cinq marins, dont Kennedy, le cuisinier, les deux mousses et le maître d’équipage du Jonathan, Patterson, Long et Blaker, la totalité des quarante-trois ouvriers ou soi-disant tels, qui, de tous, se montraient les plus réfractaires aux travaux des champs, parmi lesquels Lazare Ceroni et sa famille, et enfin le Kaw-djer avec ses deux compagnons, Halg et Karroly.

Ces derniers n’avaient pas quitté la rive gauche de la rivière, à l’embouchure de laquelle la Wel-Kiej était mouillée, au fond d’une crique bien abritée des mauvais temps du large. Rien n’était modifié à leur vie antérieure. Le seul changement qu’ils lui apportèrent, fut de remplacer par une habitation solide l’ajoupa primitive qui leur avait assuré jusqu’ici un insuffisant abri. Maintenant qu’il n’était plus question de quitter l’île Hoste, il convenait de s’installer d’une manière moins rudimentaire que par le passé.

Le Kaw-djer avait, en effet, signifié à Karroly sa volonté de ne plus retourner à l’Île Neuve. Puisqu’il existait encore une terre libre, il y vivrait jusqu’à son dernier jour. Halg fut ravi de cette décision qui cadrait si bien avec ses désirs. Quant à Karroly, il se conforma comme de coutume à la volonté de celui qu’il considérait comme son maître, sans faire aucune objection, bien que sa nouvelle résidence dût grandement diminuer les occasions de pilotage.

Cet inconvénient n’avait pas échappé au Kaw-djer, mais il en acceptait les conséquences. Sur l’île Hoste, on vivrait uniquement de chasse et de pêche, voilà tout, et, si cette ressource était, à l’usage, reconnue insuffisante, il serait temps alors d’aviser à d’autres expédients. Décidé, en tous cas, à ne rien devoir qu’à lui-même, il refusa de prendre sa part de provisions.

Il ne poussa pas le renoncement, cependant, jusqu’à dédaigner les maisons démontables, que le départ de leurs habitants avaient rendues libres en grand nombre. L’une de ces maisons, transportée par fractions sur la rive gauche, y fut réédifiée, puis renforcée par des contre-murs qui furent bâtis en peu de jours. Quelques-uns des ouvriers avaient offert spontanément leur concours au Kaw-djer qui l’accepta sans façon. Le travail terminé, ces braves gens ne songèrent pas à réclamer de salaire, et leur abstention était trop conforme aux principes du Kaw-djer pour que celui-ci pût avoir la pensée de leur en offrir un.

La maison terminée, Halg et Karroly embarquèrent sur la Wel-Kiej et se rendirent à l’Île Neuve, d’où ils rapportèrent, trois semaines plus tard, les objets mobiliers contenus dans l’ancienne demeure. Un pilotage, trouvé en route par Karroly, avait prolongé leur absence et permis en même temps à l’Indien de se procurer des vivres et des munitions en quantité suffisante pour la prochaine saison d’hiver.

Après leur retour, la vie prit son cours régulier. Karroly et son fils se consacrèrent à la pêche, et s’occupèrent de fabriquer le sel nécessaire pour conserver l’excédent de leur butin quotidien. Pendant ce temps, le Kaw-djer sillonnait l’île, au hasard de ses chasses.

À la faveur de ses courses incessantes, il gardait le contact avec les colons. Presque tous reçurent successivement sa visite. Il put constater que, dès le début, des différences sensibles s’affirmaient entre eux. Que ces différences provinssent d’une inégalité native dans le courage, la chance ou les capacités des travailleurs, le succès des uns et l’échec des autres se dessinaient déjà clairement.

Les exploitations des quatre familles qui s’étaient mises au travail les premières figuraient en tête des plus brillantes. À cela, rien d’étonnant, puisqu’elles étaient les plus anciennes. La scierie des Rivière était en plein fonctionnement, et les planches déjà débitées eussent assuré le chargement de deux ou trois navires d’un respectable tonnage.

Germain Rivière reçut le Kaw-djer avec de grandes démonstrations d’amitié et profita de sa visite pour s’enquérir des événements du bourg, tout en se plaignant de n’avoir pas été appelé à participer à l’élection du gouvernement de la colonie. Quelle organisation la majorité avait-elle adoptée ? Qui avait-on désigné pour chef ?

Sa déception fut grande d’apprendre qu’il ne s’était absolument rien passé, que les émigrants étaient partis les uns après les autres, sans même discuter l’opportunité d’établir un gouvernement quelconque, et plus grande encore de constater que son interlocuteur, pour qui il éprouvait autant de respect que de reconnaissance, semblait approuver une aussi déraisonnable conduite. Il montra au Kaw-djer les tas de planches élevés en bon ordre le long de la rivière.

« Et mon bois ? interrogea-t-il en manière d’objection. Comment ferai-je pour le vendre ?

– Pourquoi, répliqua le Kaw-djer, ceux qui n’en auront point le profit se chargeraient-ils de le vendre à votre place ? Je ne suis pas inquiet, d’ailleurs, et je suis certain que vous vous tirerez fort bien d’affaire tout seul.

– Il se peut, reconnut Germain Rivière. N’empêche que ma peine serait de beaucoup diminuée, si, moyennant une faible contribution, quelques-uns se chargeaient de satisfaire aux besoins généraux de la colonie. La vie ne sera pas drôle, si l’on ne divise pas un peu le travail, si chacun ne pense qu’à soi et se trouve par contre dans l’obligation de se procurer lui-même tout ce qui lui est nécessaire. Un échange de services réciproques rendrait, à mon avis, l’existence plus douce.

– Vous avez donc tant de besoins ? » demanda le Kaw-djer en souriant.

Mais Germain Rivière paraissait soucieux et préoccupé.

« Il est naturel, dit-il, que l’on veuille avoir la récompense de son travail. Si l’île Hoste ne peut me l’offrir, si elle demeure aussi dénuée de ressources, je la quitterai – et je ne serai pas le seul ! – quand j’aurai mis de côté de quoi vivre dans un pays plus agréable. Pour y arriver, je saurai, ainsi que vous le dites, me tirer d’affaire, et d’autres sauront évidemment se débrouiller comme moi. Mais ceux qui n’en seront pas capables resteront sur le carreau.

– Vous êtes ambitieux, monsieur Rivière ! s’écria le Kaw-djer.

– Si je ne l’étais pas, je ne me donnerais pas tant de mal, riposta Germain Rivière.

– Est-il bien utile de s’en donner tant ?

– Très utile. Sans nos efforts à tous, le monde serait comme aux premiers âges, et le progrès ne serait qu’un mot.

– Un progrès, dit amèrement le Kaw-djer, qui ne s’obtient qu’au bénéfice de quelques-uns…

– Les plus courageux et les plus sages !

– Et au détriment du plus grand nombre.

– Les plus paresseux et les plus lâches. Ceux-ci sont des vaincus dans tous les cas. Bien gouvernés, ils seront peut-être misérables. Livrés à eux-mêmes, ils mourront de leur misère.

– Il ne faut cependant pas tant de choses pour vivre !

– Trop encore, si l’on est faible, ou malade, ou stupide. Ceux qui sont dans ce cas auront toujours des maîtres. À défaut de lois, après tout bénignes, il leur faudra subir la tyrannie des plus forts. »

Le Kaw-djer secoua la tête d’un air mal convaincu. Il connaissait cette antienne. L’imperfection humaine, l’inégalité native, ce sont les excuses éternellement invoquées pour justifier la contrainte et l’oppression, alors qu’on crée ainsi au contraire, en prétendant les atténuer, des maux qui, dans l’état de nature, ne sont aucunement inéluctables.

Il était troublé pourtant. Le souvenir de la conduite de Lewis Dorick et de sa bande au cours de l’hivernage, leur exploitation éhontée des émigrants les plus faibles, donnaient une force singulière à ce que lui disait un homme dont il était obligé d’estimer le caractère.

Chez les voisins de Germain Rivière, l’impression qu’il recueillit fut identique. Les Gimelli et les Ivanoff avaient ensemencé plusieurs hectares de froment et de seigle. Les jeunes pousses verdissaient déjà la terre et promettaient une magnifique récolte pour le mois de février. Les Gordon, par contre, étaient moins avancés. Leurs vastes prairies, soigneusement closes de barrières, étaient encore à peu près désertes. Mais ils avaient la certitude d’un accroissement prochain du nombre de leurs animaux. Ce jour venu, ils auraient en abondance le lait et le beurre, comme ils avaient déjà les œufs.

Le Kaw-djer, dans l’intervalle de ses chasses, Halg et Karroly, dans l’intervalle de leurs pêches, consacrèrent quelques journées à cultiver un petit jardin autour de leur demeure, afin d’assurer complètement leurs moyens d’existence sans dépendre de personne.

C’était une vie animée que la leur. Certes, ils ne bénéficiaient pas des douceurs qu’on se procure si aisément dans les contrées plus avancées en civilisation. Mais le Kaw-djer ne regrettait pas ces douceurs, en songeant au prix dont elles sont payées. Il ne désirait rien de plus que ce qu’elle avait présentement et s’estimait heureux.

A fortiori en était-il ainsi pour ses deux compagnons, qui n’avaient pas connu d’autres horizons que ceux de la Magellanie. Karroly n’avait jamais rêvé une existence aussi douce et, pour Halg, le bonheur parfait consistait à passer près de Graziella tous les instants qu’il ne consacrait pas au travail.

La famille Ceroni, également installée dans une maison délaissée par les premiers occupants, commençait à se remettre des drames qui l’avaient si longtemps troublée et dont l’ère paraissait enfin close. Lazare Ceroni avait, en effet, cessé de s’enivrer, pour cette raison péremptoire qu’il n’existait plus une seule goutte d’alcool sur toute la surface de l’île Hoste. Il était donc obligé de se tenir tranquille, mais sa santé paraissait gravement compromise par les derniers excès auxquels il s’était livré. Presque toujours assis devant sa maison, il se chauffait au soleil, en regardant à ses pieds d’un air morne, les mains agitées d’un tremblement continuel.

Tullia, avec sa patience inaltérable et sa douceur, avait essayé vainement de combattre cette torpeur qui la remplissait d’inquiétude. Tous ses efforts avaient échoué, et elle ne conservait plus d’espoir que dans la prolongation d’habitudes devenues par la force des choses plus conformes à l’hygiène.

Halg, qui raisonnait autrement que la malheureuse femme, trouvait l’existence infiniment plus agréable depuis le début de cette période de paix. D’autre part, pour lui qui rapportait tout à Graziella, les événements semblaient prendre une tournure favorable. Non seulement Lazare Ceroni, dont il avait longtemps redouté l’hostilité, ne comptait plus, mais encore un de ses rivaux, le plus à craindre, l’Irlandais Patterson, s’était définitivement retiré de la lice. On ne le voyait plus. Il n’importunait plus de sa présence Graziella et sa mère. Il avait compris sans doute que l’état de son allié lui enlevait tout espoir.

Par contre, il en était un autre qui ne désarmait pas. Sirk devenait de jour en jour plus audacieux. Avec Graziella, il en arrivait à la menace directe et commençait à s’attaquer, bien qu’avec plus de prudence, à Halg lui-même. Vers la fin du mois de décembre, le jeune homme, en croisant le triste personnage, l’entendit proférer des paroles injurieuses qui étaient indubitablement à son adresse. Quelques jours plus tard, il regagnait la rive gauche de la rivière, quand, partie de l’abri d’une maison, une pierre lancée avec violence passa à quelques centimètres de son visage.

De cette agression, dont il avait reconnu l’auteur, Halg, imbu des idées du Kaw-djer, ne chercha pas à tirer vengeance. Il ne releva pas, davantage, les jours suivants, les provocations incessantes de son adversaire. Mais Sirk, enhardi par l’impunité, ne devait pas tarder à le pousser à bout et à le mettre dans l’obligation de se défendre.

Si Lazare Ceroni, sauvé de l’ennui par son abrutissement, ne souffrait pas de son inaction, il n’en était pas de même des autres ouvriers, ses camarades. Ceux-ci ne savaient que faire de leur temps, et, d’autre part, les plus réfléchis d’entre eux ne laissaient pas de concevoir des inquiétudes d’avenir. Être restés à l’île Hoste, c’était fort bien. Encore fallait-il s’arranger de manière à y vivre. Après avoir taillé, il fallait coudre. Certes, il ne manquaient de rien actuellement, mais qu’arriverait-il quand les provisions seraient épuisées ?

Tant pour parer au danger futur que pour se défendre contre l’ennui immédiat, presque tous s’ingéniaient. Réalisant un rêve longtemps caressé, certains s’étaient improvisés entrepreneurs, chacun dans sa profession. Au-dessus de plusieurs portes, on apercevait des enseignes annonçant que la maison abritait un serrurier, un maçon, un menuisier, voire un cordonnier ou un tailleur. Malheureusement, les clients manquaient à ces industriels. Quand bien même, d’ailleurs, leurs échoppes eussent été mieux achalandées, qu’auraient-ils fait de l’argent gagné ? Il leur eût été impossible de l’utiliser d’aucune façon et, particulièrement, de l’échanger contre des denrées alimentaires, dont l’utilité, dans les circonstances présentes, primait celle de tout autre objet.

C’est pourquoi plus avisés peut-être étaient ceux qui, renonçant à exercer leur profession habituelle, limitaient leur talent à rechercher tout simplement leur nourriture. La chasse leur étant interdite par l’absence d’armes à feu, la culture par leur ignorance absolue de la terre, ils ne pouvaient espérer la trouver qu’en pêchant. Ils pêchaient donc, suivant, en cela, l’exemple qui leur était donné par quelques colons.

Outre le Kaw-djer et ses deux compagnons, Hartlepool et quatre des marins du Jonathan s’étaient, en effet, consacrés dès les premiers jours à la pêche. À eux cinq, ils avaient entrepris la construction d’une chaloupe de même taille que la Wel-Kiej, et, en attendant qu’elle fût terminée, ils sillonnaient la mer sur de légères pirogues rapidement établies à la mode fuégienne.

Comme le Kaw-djer, Hartlepool et ses matelots conservaient dans du sel les poissons inutiles à leur consommation du jour. Par ce moyen, ils s’assuraient, du moins, contre le risque de mourir de faim.

Alléchés par leurs succès, quelques émigrants ouvriers réussirent, avec l’aide des charpentiers, à fabriquer deux petites embarcations et lancèrent à leur tour lignes et filets.

Mais pêcher est un métier comme un autre. Qui veut l’exercer avec fruit doit l’avoir appris par la pratique. Les amateurs en firent l’expérience. Tandis que les filets de Karroly et de son fils, d’Hartlepool et de ses marins, crevaient sous le poids des poissons, les leurs remontaient vides le plus souvent. Ils ne pouvaient guère compter sur ce moyen pour se constituer une réserve. Tout au plus réussissaient-ils à varier parfois leur ordinaire quotidien. Encore arrivait-il que ce modeste résultat ne fût pas atteint et qu’ils revinssent bredouilles, pour employer ce terme consacré.

Un jour où leurs efforts avaient eu cette fortune, le canot de ces apprentis pêcheurs croisa la Wel-Kiej qui rentrait au mouillage sous la conduite de Halg et de Karroly. Sur le pont de la chaloupe s’étalaient, bien rangés les uns près des autres, une vingtaine de poissons, dont quelques-uns de belle taille. Cette vue excita la convoitise des pêcheurs malheureux.

« Eh !… l’Indien !… » appela l’un des ouvriers formant l’équipage du canot.

Karroly laissa porter.

« Que voulez-vous ? demanda-t-il, quand la Wel-Kiej se fut rapprochée.

– Vous n’avez pas honte d’avoir un chargement pareil pour vous tout seuls, quand il y a de pauvres diables obligés de se serrer le ventre ? » interrogea plaisamment le même ouvrier.

Karroly se mit à rire. Il était trop pénétré des principes altruistes du Kaw-djer pour hésiter sur la réponse. Ce qui était à lui était aux autres. Partager, quand on a plus que le nécessaire, avec celui qui ne l’a pas, rien de plus naturel.

« Attrape !… dit-il.

– Envoyez !… »

La moitié des poissons, lancés à la volée, passèrent de la Wel-Kiej au canot.

« Merci, camarade !… » s’écrièrent d’une même voix les ouvriers en se remettant aux avirons.

Bien qu’il eût reconnu Sirk parmi les quémandeurs, Halg ne s’était pas opposé à cet acte de générosité. Sirk n’était pas seul, et, d’ailleurs, on ne doit refuser à personne, fût-ce à un ennemi, tant qu’on peut faire autrement. L’élève du Kaw-djer faisait, on le voit, honneur à son maître.

Tandis qu’une partie des colons s’efforçaient d’utiliser ainsi leur temps, d’autres vivaient dans la plus complète oisiveté. Pour les uns, un tel abandon de soi n’avait rien que de normal. Qu’eussent pu faire Fritz Gross et John Rame, le premier réduit à un véritable gâtisme par l’abus des boissons alcooliques, le second aussi ignorant qu’un petit enfant des réalités de la vie ?

Kennedy et Sirdey n’avaient pas ces excuses, et pourtant ils ne travaillaient pas davantage. Se fiant à leur expérience de l’hiver précédent, ils étaient restés sur l’île Hoste avec la perspective d’y vivre dans l’oisiveté aux dépens d’autrui, et ils entendaient n’en pas avoir le démenti. Pour le moment, tout se passait conformément à leurs désirs. Ils n’en demandaient pas davantage et laissaient le temps couler sans s’inquiéter de l’avenir.

Désœuvrés étaient également Dorick et Beauval. Mal préparés tous deux par leurs occupations antérieures aux conditions très spéciales de leur vie présente, ils étaient fort désorientés. Sur une île vierge, au milieu d’une nature rude et sauvage, les connaissances d’un ancien avocat et d’un ex-professeur de littérature et d’histoire sont d’un bien faible secours.

Ni l’un ni l’autre n’avait prévu ce qui était arrivé. L’exode, logique pourtant, de la grande majorité de leurs compagnons, les avait surpris comme une catastrophe et bouleversait leurs projets, d’ailleurs assez confus. Cette exode coûtait à Dorick sa clientèle de trembleurs, à Beauval un public, c’est-à-dire cet ensemble d’êtres que les politiciens de profession désignent parfois, sans avoir conscience du cynisme involontaire de l’expression, sous le nom plaisant de « matière électorale ».

Après deux mois de découragement, Beauval commença cependant à se ressaisir. S’il avait manqué d’esprit de décision, si les choses, échappant à sa direction, s’étaient réglées d’elles-mêmes sans qu’il eût à intervenir, cela ne voulait pas dire que tout fût perdu. Ce qui n’avait pas été fait pouvait l’être encore.

Les Hosteliens ayant négligé de se donner un chef, la place était toujours libre. Il n’y avait qu’à la prendre.

La pénurie d’électeurs n’était pas un obstacle au succès. Au contraire, la campagne serait plus facile à mener dans cette population clairsemée. Quant aux autres colons, il n’y avait pas lieu de s’occuper de leur avis. Disséminés sur toute la surface de l’île, sans lien entre eux, ils ne pouvaient se concerter en vue d’une action commune. Si, plus tard, ils revenaient au campement, ce ne serait jamais que par petits groupes, et ces isolés, y trouvant un gouvernement en fonctions, seraient bien obligés de s’incliner devant le fait accompli.

Ce projet à peine formé, Beauval en pressa la réalisation. Quelques jours lui suffirent pour constater qu’il existait à l’état latent trois partis en présence, outre celui des neutres et des indifférents : l’un dont il pouvait à bon droit se considérer comme le chef, un deuxième enclin à suivre les suggestions de Lewis Dorick, le troisième subissant l’influence du Kaw-djer. Après mûr examen, ces trois partis lui parurent disposer de forces sensiblement égales.

Ceci établi, Beauval commença la campagne, et son éloquence entraînante eut tôt fait de détourner une demi-douzaine de voix à son profit. Il procéda immédiatement à un simulacre d’élection. Deux tours de scrutin furent nécessaires, à cause des abstentions, dont le grand nombre s’expliquait par l’ignorance où l’on était généralement du grave événement qui s’accomplissait. Finalement, près de trente suffrages se portèrent sur son nom.

Élu par ce tour d’escamotage, et prenant son élection au sérieux, Beauval n’avait plus à s’inquiéter de l’avenir. Ce ne serait pas la peine d’être le chef, si ce titre ne conférait pas le droit de vivre aux frais des électeurs.

Mais d’autres soucis l’accablèrent. Le plus vulgaire bon sens lui disait que le premier devoir d’un gouverneur est de gouverner. Or, cela ne lui paraissait plus si facile, à l’usage, qu’il se l’était imaginé jusqu’ici.

Assurément, Lewis Dorick, à sa place, eût été moins embarrassé. L’école communiste, dont il se réclamait, est simpliste. Il est clair que sa formule : « Tout en commun », quelque sentiment qu’on ait sur ses conséquences matérielles et morales, serait du moins d’application aisée, soit qu’on l’impose par des lois rigoureuses qu’on peut imaginer sans trop de peine, soit que les intéressés s’y prêtent docilement. Et, en vérité, les Hosteliens n’eussent peut-être pas si mal fait d’en tenter l’expérience. En nombre restreint, isolés du reste du monde, ils étaient dans les meilleures conditions pour la mener à bonne fin, et peut-être, dans cette situation spéciale, eussent-ils réussi, par la vertu de la formule communiste, à s’assurer le strict nécessaire et à réaliser l’égalité parfaite, à charge de procéder au nivellement, non par l’élévation des humbles, mais par l’abaissement des plus grands.

Malheureusement, Ferdinand Beauval ne professait pas le communisme, mais le collectivisme, dont l’organisation, si elle n’était pas, selon toute vraisemblance, au-dessus des forces humaines, nécessiterait un mécanisme infiniment plus compliqué et plus délicat.

Cette doctrine, d’ailleurs, serait-elle réalisable ? Nul ne le sait. Si le mouvement socialiste, qui s’est affirmé pendant la seconde moitié du XIXe siècle, n’a pas été inutile, s’il a eu ce résultat bienfaisant d’exciter la pitié générale en appelant l’attention sur la misère humaine, d’orienter les esprits vers la recherche des moyens propres à l’atténuer, de susciter des initiatives généreuses et de provoquer des lois qui ne sont pas toutes mauvaises, ce résultat n’a pu être obtenu qu’en conservant intact l’ordre social qu’il prétendait détruire. S’il a trouvé un terrain solide dans la critique, hélas ! trop aisée, de ce qui existe, le socialisme s’est toujours montré d’une rare impuissance dans l’élaboration d’un plan de reconstitution. Tous ceux qui se sont attaqués à cette seconde partie du problème n’ont enfanté que des projets d’une effrayante puérilité.

Le mauvais côté de la situation de Ferdinand Beauval, c’est précisément qu’il n’avait rien à critiquer, ni à détruire, puisque rien n’existait sur l’île Hoste, et qu’il se trouvait dans la nécessité de construire. À cet égard, les précédents manquaient.

Le socialisme n’est pas, en effet, une science écrite. Il ne forme pas un corps de doctrine complet. C’est un destructeur, il ne crée pas. Beauval, obligé par conséquent d’inventer, constatait qu’il est très difficile d’improviser de toutes pièces un ordre social quelconque, et comprenait que, si les hommes ont marché à tâtons vers un perpétuel devenir, en se contentant de rendre la vie supportable par des transactions réciproques, c’est qu’ils n’ont pas pu faire autrement.

Toutefois, il avait un fil directeur. Il n’est pas d’école socialiste qui ne réclame la suppression de la concurrence par la socialisation des moyens de production. C’est un minimum de revendications commun à toutes les sectes, et c’est en particulier le credo des collectivistes. Beauval n’avait qu’à s’y conformer.

Par malheur, si un tel principe a au moins une apparence de raison d’être dans une société ancienne où l’effort séculaire a accumulé des organismes de production compliqués et puissants, il n’existait rien de tel sur l’île Hoste. Les véritables instruments de production, c’étaient les bras et le courage des colons, à moins que, transformant alors le collectivisme en communisme pur et simple, on ne voulût considérer comme tels les instruments aratoires, les bois, les champs et les prairies ! C’est pourquoi Beauval était en proie à une cruelle perplexité.

Pendant qu’il agitait en lui-même ces graves problèmes, son élection avait de curieuses conséquences. Le campement, déjà si désert, se vidait davantage encore. On émigrait.

Le premier, Harry Rhodes en donna l’exemple. Peu rassuré par la tournure que prenaient les événements, il franchit la rivière, le jour même où fut satisfaite l’ambition de Beauval. Sa maison transportée par morceaux, il la fit réédifier sur la rive gauche par quelques maçons, qui la rendirent, comme ils l’avaient fait pour celle du Kaw-djer, plus confortable et plus solide. Harry Rhodes, différent en cela de son ami, paya équitablement les ouvriers, et ceux-ci furent à la fois très satisfaits de recevoir ce salaire, et très troublés de ne savoir qu’en faire.

L’exemple de la famille Rhodes fut imité. Successivement, Smith, Wright, Lawson, Fock, plus les deux charpentiers Hobart et Charley et deux autres ouvriers passèrent la rivière et vinrent établir leur demeure sur la rive gauche. Un bourg rival du premier se créait ainsi autour du Kaw-djer sur cette rive où s’étaient déjà fixés Hartlepool et quatre des marins, bourg qui, trois mois après la proclamation d’indépendance, comptait déjà vingt et un habitants, dont deux enfants, Dick et Sand, et deux femmes, Clary Rhodes et sa mère.

La vie s’écoulait paisiblement dans ce rudiment de village, où rien n’altérait la bonne entente générale. Il fallut que Beauval traversât la rivière pour y faire naître le premier incident.

Ce jour-là, Halg était en sérieuse conversation avec le Kaw-djer. En présence d’Harry Rhodes, il sollicitait un conseil sur la conduite à tenir avec quelques-uns des colons de l’autre rive. Il s’agissait de ces pêcheurs maladroits qui, une première fois, avaient fait appel à la générosité des deux Fuégiens. Mis en goût par le succès de leur requête, ils l’avaient renouvelée à intervalles de plus en plus rapprochés, et, maintenant, il ne s’écoulait guère de jour que Halg ne vît une partie de sa pêche passer dans leurs mains. Ils ne se gênaient même plus. Du moment qu’on avait la bonté de travailler pour eux, ils jugeaient sans doute inutile de prendre la moindre peine. Ils restaient donc à terre et attendaient tranquillement le retour de la chaloupe pour réclamer, comme un dû, leur part du butin.

Halg commençait à s’irriter d’un tel sans-gêne, d’autant plus que son ennemi Sirk faisait partie de cette bande de fainéants. Avant de leur opposer un refus, il avait voulu, toutefois, solliciter l’avis du Kaw-djer. Disciple docile, il entendait se conformer à la pensée du maître.

Ses deux amis et lui assis sur la grève, l’infini de la mer devant eux, il raconta les faits en détail. La réponse du Kaw-djer fut nette.

« Regarde cet espace immense, Halg, dit-il avec une sereine douceur, et qu’il t’apprenne une plus large philosophie. Quelle folie ! Être une poussière impalpable perdue dans un monstrueux univers, et s’agiter pour quelques poissons !… Les hommes n’ont qu’un devoir, mon enfant, et c’est en même temps une nécessité s’ils veulent vaincre et durer : s’aimer et s’aider les uns les autres. Ceux dont tu me parles ont, à coup sûr, manqué à ce devoir, mais est-ce une raison pour les imiter ? La règle est simple : assurer d’abord ta propre subsistance, puis, cette condition remplie, assurer celle du plus grand nombre possible de tes semblables. Que t’importe qu’ils abusent ? C’est tant pis pour eux, non pour toi. »

Halg avait écouté avec respect cet exposé de principes. Il allait peut-être y répondre, quand le chien Zol, couché aux pieds des trois causeurs, gronda sourdement. Presque aussitôt, une voix s’éleva à quelques pas derrière eux.

« Kaw-djer ! » appelait-on.

Le Kaw-djer retourna la tête.

« Monsieur Beauval !… dit-il.

– Lui-même… J’ai à vous parler, Kaw-djer.

– Je vous écoute. »

Beauval, toutefois, ne parla pas tout de suite. La vérité est qu’il était fort embarrassé. Il avait, cependant, préparé son discours, mais, en se trouvant en face du Kaw-djer dont la froide gravité l’intimidait étrangement, il ne se rappelait plus ses phrases pompeuses et il prenait conscience de l’énormité, de l’incommensurable sottise de sa démarche.

À force de rêver au principe fondamental de la doctrine socialiste, Beauval avait fini par découvrir qu’il existait sur l’île Hoste des « instruments de production », auxquels cette doctrine pouvait, à la rigueur, être applicable. Les embarcations, et, plus que toutes les autres, la Wel-Kiej, n’étaient-elles pas des « instruments de production » ? N’en était-il pas un, ce fusil du Kaw-djer, qui gisait précisément sur le sable devant celui-ci ? Cet unique fusil excitait notamment la convoitise de Beauval. Quelle supériorité il assurait à son propriétaire ! Dès lors, quoi de plus naturel, quoi de plus légitime, que cette supériorité fût assurée au gouverneur, c’est-à-dire à celui qui personnifiait l’intérêt collectif ?

« Kaw-djer, dit enfin Beauval, vous savez ou vous ne savez pas que j’ai été, il y a quelque temps, élu gouverneur de l’île Hoste. »

Le Kaw-djer, souriant ironiquement dans sa barbe, ne répondit que par un geste d’indifférence.

« Il m’est apparu, reprit Beauval, que le premier de mes devoirs, dans les circonstances présentes, était de mettre au service de la collectivité les avantages particuliers qui peuvent se trouver dans la possession de quelques-uns de ses membres. »

Beauval fit une pause, attendant une approbation. Le Kaw-djer persistant dans son silence, il poursuivit :

« En ce qui vous concerne, Kaw-djer, vous possédez, il n’y a même que vous qui possédiez un fusil et une chaloupe. Ce fusil est la seule arme à feu de la colonie, cette chaloupe y est la seule embarcation sérieuse permettant d’entreprendre un voyage de quelque durée…

– Et vous seriez désireux de vous les approprier, conclut le Kaw-djer.

– Je proteste contre le mot, s’écria Beauval avec un geste de réunion publique. Élu sur un programme collectiviste, je me borne à l’appliquer. Ma démarche ne tend à rien qui ressemble à une spoliation. Il ne s’agit pas de confisquer, mais, ce qui est fort différent, de socialiser ces instruments de production.

– Venez les prendre », dit tranquillement le Kaw-djer.

Beauval recula d’un pas. Zol fit entendre un grognement de mauvais augure.

« Dois-je comprendre, demanda-t-il, que vous refusez de vous conformer aux décisions de l’autorité régulière de la colonie ? »

Une flamme de colère s’alluma dans les yeux du Kaw-djer. Ramassant son fusil, il se leva. Puis, frappant la crosse contre le sol :

« En voilà assez de cette comédie, signifia-t-il durement. J’ai dit : Venez les prendre. »

Excité par l’attitude de son maître, Zol montra les dents. Beauval, intimidé, tant par cette manifestation hostile, que par le ton résolu et la carrure herculéenne de son interlocuteur, jugea préférable de ne pas insister. Prudemment, il battit en retraite, en mâchonnant de confuses paroles, dont le sens général était que le cas serait soumis au Conseil, lequel arrêterait telles mesures qu’il appartiendrait.

Sans l’écouter, le Kaw-djer lui avait tourné le dos et laissait son regard errer de nouveau sur la mer. L’incident comportait une leçon, toutefois, et cette leçon, Harry Rhodes voulut la mettre en évidence.

« Que pensez-vous de la démarche de Beauval ? demanda-t-il.

– Que voulez-vous que j’en pense ? répondit le Kaw-djer. Que peuvent me faire les faits et gestes de ce fantoche ?

– Fantoche, soit ! riposta Harry Rhodes. Mais gouverneur en même temps.

– Nommé par lui-même, alors, car il n’y a pas soixante colons au campement.

– Une voix suffît quand personne n’en a davantage. »

Le Kaw-djer haussa les épaules.

« Je vous demande pardon à l’avance de ce que je vais vous dire, reprit Harry Rhodes, mais, en vérité, n’éprouvez-vous pas quelques regrets, je dirai plus, quelques remords ?

– Moi ?…

– Vous. Seul de tous les colons, vous avez l’expérience de ce pays que vous habitez depuis de longues années et dont vous connaissez les ressources et les périls ; seul, vous possédez l’intelligence, l’énergie et l’autorité nécessaires pour vous imposer à cette population ignorante et faible, et vous êtes resté spectateur indifférent et inerte ! Au lieu de grouper les bonnes volontés éparses, vous avez laissé tous ces malheureux se disperser sans méthode et sans lien. Que vous le vouliez ou non, vous êtes responsable des misères qui les attendent.

– Responsable !… protesta le Kaw-djer. Mais quel devoir m’incombait que je n’aie rempli ?

– L’assistance que le fort doit au faible.

– Ne l’ai-je pas donnée ?… N’ai-je pas sauvé le Jonathan ?… Quelqu’un peut-il prétendre que je lui aie refusé un secours ou un conseil ?…

– Il fallait faire plus encore, affirma Harry Rhodes avec énergie. Qu’il le veuille ou non, tout homme supérieur aux autres a charge d’âmes. Il fallait diriger les événements au lieu de les subir, défendre contre lui-même ce peuple désarmé et le guider…

– En lui volant sa liberté ! interrompit amèrement le Kaw-djer.

– Pourquoi pas ? répliqua Harry Rhodes. Si la persuasion suffît pour les bons, il est des hommes qui ne cèdent qu’à la contrainte : à la loi qui ordonne, à la force qui oblige.

– Jamais ! » s’écria le Kaw-djer avec violence.

Après une pause, il reprit d’une voix plus tranquille :

« Il faut conclure. Une fois pour toutes, mon ami, sachez que je suis l’ennemi irréconciliable de tout gouvernement, quel qu’il soit. J’ai employé ma vie entière à réfléchir sur ce problème et je pense qu’il n’y a pas de circonstance où l’on soit en droit d’attenter à la liberté de son semblable. Toute loi, prescription ou défense, édictée en vue du soi-disant intérêt de la masse au détriment des individus, est une duperie. Que l’individu se développe au contraire dans la plénitude de sa liberté, et la masse jouira d’un bonheur total fait de tous les bonheurs particuliers. À cette conviction, qui est la base de ma vie, et qu’il n’était pas en mon pouvoir, si grand fût-il, de faire triompher dans les sociétés pourries du Vieux Monde, j’ai sacrifié beaucoup, plus que la plupart des hommes n’auraient eu – et pour cause ! – la possibilité de le faire, et je suis venu ici, en Magellanie, pour vivre et mourir libre sur un sol libre. Mes convictions n’ont pas changé depuis. Je sais que la liberté a ses inconvénients, mais ils s’atténueront d’eux-mêmes par l’usage, et ils sont moindres en tous cas que ceux des lois qui ont la folle prétention de les supprimer. Les événements de ces derniers mois m’ont attristé. Ils n’ont pas modifié mes idées. »

J’étais, je suis, je serai de ceux qu’on catalogue sous le nom infamant d’anarchistes. Comme eux, j’ai pour devise : Ni Dieu, ni maître. Que ceci soit dit entre nous une fois pour toutes, et ne revenons jamais sur ce sujet. »

Ainsi donc, si l’expérience avait ébranlé sa croyance, le Kaw-djer n’en voulait pas convenir. Loin d’en rien abandonner, il s’y raccrochait, comme celui qui se noie se cramponne à une touffe d’herbe, lorsque tout autre appui lui manque, bien qu’il en connaisse la fragilité.

Harry Rhodes avait écouté avec attention cette profession de foi, débitée d’un ton ferme qui n’admettait pas de réplique. Pour toute réponse il soupira tristement.

VIII – Halg et Sirk

 

Le Kaw-djer plaçait la liberté au-dessus de tous les biens de ce monde, il était aussi attentif à respecter celle d’autrui que jaloux de sauvegarder la sienne, et pourtant, telle était l’autorité émanant de sa personne, qu’on lui obéissait comme au plus despotique des maîtres. C’est en vain qu’il évitait de prononcer une parole qui ressemblât à un ordre, on tenait pour tel le moindre de ses conseils, et presque tous s’y conformaient avec docilité.

On n’avait édifié des maisons sur la rive gauche de la rivière que parce qu’il s’y trouvait déjà. Inquiété par l’anarchie initiale de la colonie, plus inquiété encore par l’ombre de gouvernement qui s’était ensuite emparé du pouvoir, on s’était instinctivement réfugié autour d’un homme dont s’imposaient la force physique, l’ampleur intellectuelle et l’élévation morale.

Plus on touchait le Kaw-djer de près, plus on subissait son influence. Hartlepool et ses quatre marins le regardaient délibérément comme leur chef, et chez Harry Rhodes, plus capable de pénétrer les secrets ressorts de ses actes, le dévouement se magnifiait jusqu’à mériter le nom d’amitié.

Pour Halg et pour Karroly, ce dévouement devenait un véritable fétichisme. Le Kaw-djer recevait d’eux un démenti à sa formule exclusive de toute divinité, car il était un dieu pour ses deux compagnons : le père, dont il avait transformé la vie matérielle, le fils, dont il avait créé la vie psychique et qu’il avait tiré de l’état de demi-animalité où croupissent les peuplades fuégiennes. La moindre de ses paroles était une loi pour eux et possédait à leurs yeux le caractère d’une vérité révélée.

Il n’y a donc pas lieu d’être surpris si Halg, malgré sa vive répugnance à se laisser exploiter par un ennemi, conforma sa conduite aux maximes de celui qu’il considérait comme son maître. Sirk et ses acolytes purent impunément faire montre d’un cynisme croissant, Halg, quelle que fût sa rage intérieure, ne se crut pas en droit de leur refuser le produit de sa pêche, tant que furent réalisées les conditions précisées par le Kaw-djer.

Mais il arriva enfin que les règles édictées par celui-ci durent logiquement conduire à des conclusions différentes. Être habile pêcheur, avoir grandi sur l’eau depuis ses premiers ans, cela ne garantit pas contre un échec accidentel. Halg en fit un jour l’expérience. Ce jour-là, il eut beau lancer lignes et filets, et fouiller la mer en tous sens, il dut se contenter, de guerre lasse, d’une unique pièce de médiocre taille.

En compagnie de quatre autres colons, Sirk, mollement couché sur la grève, attendait son retour comme de coutume. Les cinq hommes se levèrent quand la Wel-Kiej eut jeté l’ancre et s’avancèrent à la rencontre de Halg.

« Nous avons encore été guignards aujourd’hui, camarade, dit l’un des émigrants. Heureusement que tu es là ! Sans ça, il nous faudrait nous serrer le ventre. »

Les quémandeurs ne se fatiguaient pas l’imagination. Chaque jour, leur demande était formulée en termes à peu près identiques, et, chaque jour, Halg répondait brièvement : « À votre service ! » Mais, cette fois, la réponse fut différente.

« Impossible, aujourd’hui, répliqua Halg. Les solliciteurs furent grandement étonnés.

– Impossible ?… répéta l’un deux.

– Voyez plutôt, dit Halg. Un seul poisson, et pas bien gros, voilà tout ce que je rapporte.

– On s’en contentera, affirma un émigrant, qui daigna faire contre mauvaise fortune bon cœur.

– Et moi ?… objecta Halg.

– Toi !… » s’écrièrent cinq voix qui exprimèrent à l’unisson la plus profonde surprise.

En vérité, il ne manquait pas d’aplomb, le jeune sauvage ! Croyait-il compter pour quelque chose, en regard des cinq « civilisés » qui lui faisaient l’honneur de le mettre à contribution ?

« Eh ! dis donc, le mal blanchi, s’écria un des colons, tu as encore une façon de comprendre la fraternité !… c’est-il donc que tu aurais le toupet de nous le refuser, ton méchant poisson ? »

Halg garda le silence. Appuyé sur les principes énoncés par le Kaw-djer, il était sûr de son bon droit. « Assurer sa propre subsistance d’abord, puis… » D’abord, avait dit le Kaw-djer. Cet unique poisson étant de toute évidence insuffisant au repas du soir, il était par conséquent fondé à se refuser au partage.

« Ah bien ! elle est verte, celle-là !… s’écria l’ouvrier indigné de ce qu’il considérait comme la preuve du plus choquant égoïsme.

– Pas tant de phrases, intervint Sirk d’un ton provocant. Si le moricaud refuse son poisson, prenons-le ! »

Puis, se tournant vers Halg :

« Une fois ?… deux fois ?… trois fois ?… »

Halg, sans répondre, se mit en défense.

« En avant, les garçons ! » commanda Sirk.

Assailli par cinq hommes à la fois, Halg fut renversé. Le poisson lui fut arraché.

« Kaw-djer !… » appela-t-il en tombant.

À cet appel, le Kaw-djer et Karroly sortirent de la maison. Ils aperçurent Halg soutenant cette bataille inégale et coururent à son secours.

Les agresseurs n’attendirent pas leur intervention. Ils détalèrent à toutes jambes et repassèrent la rivière, en emportant le poisson conquis de vive force. Halg se releva aussitôt, un peu meurtri, mais, au demeurant, sans blessure.

« Qu’est-il donc arrivé ? » demanda le Kaw-djer.

Halg lui raconta l’incident, tandis que le Kaw-djer l’écoutait les sourcils froncés. C’était une nouvelle preuve de la méchanceté humaine qui venait saper ses théories optimistes. Combien en faudrait-il avant qu’il se rendît, avant qu’il consentît à voir l’homme tel qu’il est ?

Si loin qu’il poussât l’altruisme, il ne put donner tort à son pupille, dont le bon droit s’imposait d’une façon si éclatante. Tout au plus, se risqua-t-il à faire entendre que l’importance du litige ne justifiait pas une pareille défense. Mais Halg, cette fois, ne se laissa pas convaincre.

« Ce n’est pas pour le poisson, s’écria-t-il, encore tout échauffé de la lutte. Je ne peux pas, cependant, être l’esclave de ces gens-là !

– Évidemment… évidemment », reconnut le Kaw-djer d’un ton conciliant.

Oui, il y avait cela aussi – l’amour-propre – pour semer la discorde parmi les hommes. Ce n’est pas seulement la satisfaction de leurs besoins matériels qui cause les batailles. Ils ont des besoins moraux, aussi impérieux, plus impérieux peut-être, et, au premier rang de tous, l’orgueil, qui a contribué pour sa bonne part à ensanglanter la terre. Le Kaw-djer était-il en droit de nier la furieuse violence de l’orgueil, lui dont l’âme indomptable n’avait jamais pu subir la contrainte ?

Cependant, Halg continuait à exhaler sa colère.

« Moi !… disait-il, céder à Sirk. »

Encore cela, nos passions, pour armer les uns contre les autres ceux que le Kaw-djer s’obstinait à considérer comme des frères !

Celui-ci ne releva pas le cri de révolte du jeune Indien. Apaisant Halg du geste, il s’éloigna silencieusement.

Mais il ne renonçait pas à défendre son rêve contre l’assaut des faits. Tout en marchant, il cherchait et trouvait des excuses aux agresseurs. Que ceux-ci fussent coupables, cela ne faisait pas question, mais ces pauvres gens, tristes produits de la civilisation atroce du Vieux Monde, ne pouvaient connaître d’autres arguments que la force lorsque leur vie même était en jeu.

Or, n’étaient-ils pas dans une situation de ce genre ? Quelles que fussent leur légèreté et leur imprévoyance, ils devaient être frappés par la croissante pénurie des vivres, dont la plus grande partie avait été emportée dans l’intérieur. Aucun apport ne venant en renouveler le stock, il était possible de fixer le jour où ils seraient épuisés. Dès lors, quoi de plus naturel que ces malheureux voulussent retarder par tous les moyens l’inévitable échéance, et obéissent à l’instinct primordial de tout organisme vivant qui tend à reculer per fas et nefas le terme de la destruction nécessaire ?

Sirk et ses acolytes s’étaient-ils rendu compte de l’état des ressources de la colonie, ou bien avaient-ils simplement cédé à la brutalité de leur nature ? Quoi qu’il en soit, les craintes du Kaw-djer n’étaient point vaines. Il fallait être aveugle pour ne pas voir que le plus terrible des dangers, la faim, menaçait la colonie naissante. Que se passait-il dans l’intérieur de l’île ? On l’ignorait. Mais, en mettant tout au mieux, ce n’était pas avant l’été suivant que l’abondance de la récolte permettrait d’en transporter une partie à la côte. C’était donc toute une année à attendre, alors qu’il restait à peine deux mois de vivres.

Sur la rive gauche, la situation était moins défavorable. Là, sous l’influence du Kaw-djer, on s’était rationné dès le début, et l’on s’ingéniait à économiser la réserve, voire à l’augmenter par le jardinage et la pêche. Par contre, l’indifférence de la soixantaine d’émigrants de la rive droite était remarquable. Que deviendraient ces malheureux ? Allaient-ils, à trois cents ans de distance, jouer l’effroyable tragédie d’un nouveau Port Famine ?

On était en droit de le craindre, et l’aventure menaçait véritablement de se terminer ainsi, quand une chance de salut fut offerte aux colons imprévoyants.

Le Chili n’avait pas oublié sa promesse de venir en aide à la nation naissante. Vers le milieu de février, un navire battant pavillon chilien mouilla en face du campement. Ce navire, le Ribarto, transport à voiles de sept à huit cents tonneaux, sous les ordres du commandant José Fuentès, apportait à l’île Hoste des vivres, des graines de semaille, des animaux de ferme et des instruments aratoires, cargaison du plus haut prix et de nature à assurer le succès des colons, si elle était judicieusement employée.

Dès que l’ancre fut au fond, le commandant Fuentès se fit conduire à terre et se mit en rapport avec le gouverneur de l’île. Ferdinand Beauval s’étant audacieusement présenté en cette qualité – à bon droit, d’ailleurs, puisque personne d’autre que lui ne revendiquait ce titre – le déchargement du Ribarto fut entrepris sur l’heure.

Pendant que ce travail s’accomplissait, le commandant Fuentès s’occupa d’une autre mission dont il était chargé.

« Monsieur le gouverneur, dit-il à Beauval, mon gouvernement croit savoir qu’un personnage connu sous le nom de Kaw-djer se serait fixé sur l’île Hoste. Le fait est-il exact ? »

Beauval ayant répondu affirmativement, le commandant reprit :

« Nos renseignements ne nous ont donc pas trompés. Oserai-je vous demander quel homme est ce Kaw-djer ?

– Un révolutionnaire, répondit Beauval avec une candeur dont il n’avait même pas conscience.

– Un révolutionnaire !… Qu’entendez-vous par ce mot, monsieur le gouverneur ?

– Pour moi comme pour tout le monde, expliqua Beauval, un révolutionnaire est un homme qui s’insurge contre les lois et refuse de se soumettre aux autorités régulièrement instituées.

– Le Kaw-djer vous aurait-il donc créé des difficultés ?

– J’ai fort à faire avec lui, dit Beauval d’un air important. C’est ce qu’on appelle une forte tête. Mais je le materai », affïrma-t-il énergiquement.

Le commandant du navire chilien semblait très intéressé. Après un instant de réflexion, il demanda :

« Serait-il possible de voir ce Kaw-djer, sur lequel s’est portée à plusieurs reprises l’attention de mon gouvernement ?

– Rien de plus facile, répondit Beauval… Et tenez ! précisément, le voici qui vient de notre côté. »

Ce disant, Beauval montrait de la main le Kaw-djer en train de traverser la rivière sur le ponceau. Le commandant se porta à sa rencontre.

« Un mot, monsieur, s’il vous plaît », dit-il en soulevant légèrement sa casquette galonnée.

Le Kaw-djer s’arrêta.

« Je vous écoute », répondit-il dans le plus pur espagnol.

Mais le commandant ne parla pas tout de suite. Les yeux fixes, la bouche entrouverte, il dévisageait le Kaw-djer avec une stupéfaction qu’il ne cherchait pas à dissimuler.

« Eh bien ?… fit celui-ci impatienté.

– Veuillez m’excuser, monsieur, dit enfin le commandant. En vous voyant, il m’a semblé vous reconnaître, comme si nous nous étions déjà rencontrés autrefois.

– C’est peu probable, répliqua le Kaw-djer dont les lèvres esquissèrent un sourire ironique.

– Cependant… »

Le commandant s’interrompit et, se frappant le front.

« J’y suis !… s’écria-t-il. Vous avez raison. Je ne vous ai jamais vu, en effet. Mais vous ressemblez à un portrait qui a été répandu par millions d’exemplaires, au point qu’il me paraît impossible que ce portrait ne soit pas le vôtre. »

À mesure qu’il parlait, une sorte de trouble respectueux assourdissait progressivement la voix, modifiait l’attitude du commandant. Quand il se tut, il avait sa casquette à la main.

« Vous faites erreur, monsieur, dit froidement le Kaw-djer.

– Je jurerais, pourtant…

– À quelle époque remonterait le portrait en question ? interrompit le Kaw-djer.

– À une dizaine d’années environ. »

Le Kaw-djer n’hésita pas à dénaturer quelque peu la vérité.

« Il y a plus de vingt ans, répliqua-t-il, que j’ai quitté ce que vous appelez le monde. Ce n’est donc pas moi que ce portrait représente. D’ailleurs, pourriez-vous me reconnaître ?… Il y a vingt ans, j’étais jeune. Et maintenant !…

– Quel âge avez-vous donc ? » interrogea étourdiment le commandant.

Sa curiosité, surexcitée par l’étrange mystère qu’il pressentait et qu’il se croyait sur le point d’élucider, ne lui laissant pas le temps de la réflexion, la question était partie toute seule. À peine l’eut-il formulée qu’il en comprit l’incorrection.

« Vous ai-je demandé le vôtre ? » riposta le Kaw-djer d’un ton froid.

Le commandant se mordit les lèvres.

« Je présume, reprit le Kaw-djer, que vous ne m’avez pas abordé pour que nous causions photographie. Venons au fait, je vous prie.

– Soit !… » acquiesça le commandant.

D’un geste sec, il remit sa casquette galonnée.

« Mon gouvernement, dit-il, en adoptant de nouveau le ton officiel, m’a chargé de m’enquérir de vos intentions.

– Mes intentions ?… répéta le Kaw-djer surpris. À quel sujet ?

– Au sujet de votre résidence.

– Que lui importe ?

– Il lui importe beaucoup.

– Bah !…

– C’est ainsi. Mon gouvernement n’est pas sans connaître votre influence sur les indigènes de l’archipel, et il n’a cessé de tenir cette influence en sérieuse considération.

– Trop aimable !… dit ironiquement le Kaw-djer.

– Tant que la Magellanie est demeurée res nullius, poursuivit le commandant, il n’y avait qu’à rester dans l’expectative. Mais la situation a changé de face depuis le partage. Après l’annexion…

– La spoliation, rectifia le Kaw-djer entre ses dents.

– Vous dites ?…

– Rien. Continuez, je vous prie.

– Après l’annexion, reprit le commandant, mon gouvernement, soucieux d’asseoir solidement son autorité dans l’archipel, a dû se demander quelle attitude il convenait d’adopter à votre égard. Cette attitude dépendra forcément de la vôtre. Ma mission consiste donc à m’enquérir de vos projets. Je vous apporte un traité d’alliance…

– Ou une déclaration de guerre ?

– Précisément. Votre influence, que nous ne contestons pas, nous sera-t-elle hostile, ou la mettrez-vous au service de notre œuvre de civilisation ? Serez-vous notre allié ou notre adversaire ? À vous d’en décider.

– Ni l’un, ni l’autre, dit le Kaw-djer. Un indifférent. »

Le commandant hocha la tête d’un air de doute.

« Étant donné votre situation particulière dans l’archipel, dit-il, la neutralité me paraît d’une application difficile.

– Très facile, au contraire, répliqua le Kaw-djer, pour cette excellente raison que j’ai quitté la Magellanie sans esprit de retour.

– Vous avez quitté ?… Ici, cependant…

– Ici, je suis sur l’île Hoste, terre libre et je suis résolu à ne pas retourner dans la partie de l’archipel qui ne l’est plus.

– Vous comptez, par conséquent, vous fixer sur l’île Hoste ? »

Le Kaw-djer approuva du geste.

« Cela simplifie les choses, en effet, dit le commandant avec satisfaction. Je puis donc emporter l’assurance que mon gouvernement ne vous aura pas contre lui ?

– Dites à votre gouvernement que je l’ignore », répondit le Kaw-djer, qui souleva son bonnet et reprit sa marche.

Un instant, le commandant le suivit des yeux. Malgré l’affirmation de son interlocuteur, il n’était pas convaincu que la ressemblance qu’il avait cru découvrir fût imaginaire, et cette ressemblance devait avoir, d’une manière ou d’une autre, quelque chose d’extraordinaire pour le troubler aussi profondément.

« C’est étrange », murmurait-il à demi-voix, tandis que, sans tourner la tête, le Kaw-djer s’éloignait d’un pas tranquille.

Le commandant n’eut plus l’occasion de vérifier le bien-fondé de ses soupçons, car le Kaw-djer ne se prêta pas à une seconde entrevue. Comme s’il eût redouté de donner prétexte à une investigation quelconque dans sa vie passée, il disparut le soir du même jour et partit pour une de ses randonnées coutumières à travers l’île.

Le commandant dut donc se borner à effectuer le déchargement de son navire, travail qui fut accompli en une semaine.

En dehors de la cargaison généreusement envoyée par le Chili au profit commun de la nouvelle colonie, le Ribarto apportait également toute une pacotille pour le compte particulier de l’un des colons, qui n’était autre qu’Harry Rhodes.

Incapable de s’adonner à des travaux agricoles auxquels son éducation ne l’avait en aucune façon préparé, Harry Rhodes avait eu l’idée de se transformer en commerçant importateur. C’est pourquoi, au moment de la proclamation d’indépendance, alors qu’on était en droit de prévoir pour la nation naissante une heureuse destinée, il avait chargé le commandant de l’aviso de lui expédier cette pacotille quand il en trouverait l’occasion. Celui-ci s’étant fidèlement acquitté de cette mission, le Ribarto transportait d’ordre et pour compte d’Harry Rhodes une infinité d’objets divers, de médiocre importance isolément, mais ayant tous cette qualité d’être de première nécessité. Fil, aiguilles, épingles, allumettes, chaussures, vêtements, plumes, crayons, papier à lettres, tabac, et mille autres objets, constituaient cette pacotille, véritable assortiment de bazar.

Certes, le projet d’Harry Rhodes était des plus raisonnables, ses choix des plus judicieux. Néanmoins, du train dont allaient les choses, il était à craindre que son assortiment ne lui restât pour compte. Rien n’indiquait qu’un courant de transaction dût jamais s’établir parmi les Hosteliens, qui, en l’absence de toute règle commune endiguant, limitant, solidarisant les égoïsmes individuels, n’étaient autre chose qu’un agrégat fortuit de solitaires.

Harry Rhodes, à en juger par la tournure des événements, considérait désormais l’échec de son entreprise comme si probable, qu’il fut tenté de laisser sa pacotille sur le Ribarto, d’y prendre lui-même passage et de quitter un pays dont il ne semblait pas qu’il y eût rien à espérer.

Mais où serait-il allé, encombré de ces marchandises hétéroclites, si précieuses dans une région presque sauvage, et qui deviendraient sans valeur dans les contrées où elles abondent ? Toutes réflexions faites, il se résolut à patienter encore. Il n’était pas à supposer que ce bâtiment fût le dernier qui aborderait dans ces parages. L’occasion se retrouverait donc de quitter l’île Hoste, si la situation ne s’améliorait pas.

Le déchargement de sa cargaison terminé, le Ribarto leva l’ancre et reprit la mer. Quelques heures plus tard, comme s’il n’eût attendu que le départ du navire, le Kaw-djer revenait à la côte.

L’existence antérieure recommença, les uns jardinant ou pêchant, le Kaw-djer poursuivant la série de ses chasses, la plupart ne faisant rien et se laissant vivre avec une sérénité que justifiait dans une certaine mesure l’augmentation du stock de provisions. La population étant réduite à moins de cent âmes, en y comprenant le Bourg-Neuf, nom donné d’un consentement général à l’agglomération groupée autour du Kaw-djer, il y avait des vivres pour au moins dix-huit mois. Pourquoi, dès lors, se serait-on inquiété ?

Quant à Beauval, il régnait. À vrai dire, c’était à la manière d’un roi fainéant, et, s’il régnait, il ne gouvernait pas. D’ailleurs, à son estime, les choses allaient très bien ainsi. Dès les premiers jours de sa nomination, il avait, par décret, baptisé le campement, qui, promu au rang de capitale officielle de l’île Hoste, portait depuis le nom de Libéria ; après cet effort, il s’était reposé.

Le don généreux du gouvernement chilien lui fournit l’occasion de faire un deuxième acte d’autorité, dont l’important objet fut l’organisation des plaisirs de son peuple. Sur son ordre, tandis que la moitié des boissons alcooliques apportées par le Ribarto était mise en réserve, l’autre moitié fut distribuée aux colons. Le résultat de cette largesse ne se fit pas attendre. Beaucoup perdirent immédiatement la raison, et Lazare Ceroni plus que tous les autres. Tullia et sa fille eurent ainsi à subir de nouveau d’abominables scènes, dont les éclats se perdirent dans le grondement de la kermesse qui, pour la seconde fois, secouait tout le campement.

On buvait. On jouait. On dansait aussi, aux sons du violon de Fritz Gross, que l’alcool avait ressuscité. Les plus sobres faisaient cercle autour du génial musicien. Le Kaw-djer lui-même ne dédaigna pas de passer la rivière, attiré par ces chants merveilleux, plus merveilleux encore d’être uniques dans ces lointaines régions. Quelques habitants du Bourg-Neuf l’accompagnaient alors, Harry Rhodes et sa famille qui goûtaient vivement le charme de cette musique, Halg et Karroly, pour qui elle était une véritable révélation et qui bayaient littéralement d’admiration. Quant à Dick et Sand, ils ne manquaient aucune audition et se précipitaient sur la rive droite dès que le violon se faisait entendre.

À vrai dire, Dick n’allait y chercher qu’une nouvelle occasion de jeu. Il sautait et dansait à perdre haleine, en respectant plus ou moins la mesure. Mais il n’en était pas de même de son camarade. Comme lors des précédentes auditions, Sand se plaçait au premier rang, et là, les yeux agrandis, la bouche entrouverte, frissonnant d’une profonde émotion, il écoutait de toutes ses forces, sans perdre une note, jusqu’au moment où la dernière s’envolait dans l’espace.

Son attitude recueillie finit par frapper le Kaw-djer.

« Tu aimes donc ça, la musique, mon garçon ? lui demanda-t-il un jour.

– Oh !… monsieur !… soupira Sand. Il ajouta d’un air extasié :

– Jouer… jouer du violon, comme M. Grossi…

– Vraiment !… fit le Kaw-djer, amusé par l’ardeur du petit garçon, ça t’amuserait tant que ça ?… Eh bien ! mais on pourra peut-être te satisfaire. »

Sand le regarda d’un air incrédule.

« Pourquoi pas ? reprit le Kaw-djer. À la première occasion, je m’occuperai de te faire venir un violon.

– Vrai, monsieur ?… dit Sand les yeux brillants de bonheur.

– Je te le promets, mon garçon, affirma le Kaw-djer. Par exemple, il te faudra patienter ! »

Sans pousser la passion musicale au même point que le jeune mousse, les autres émigrants semblaient prendre plaisir à ces concerts. C’était une distraction qui interrompait la monotonie de leur existence.

Cet indéniable succès de Fritz Gross donna une idée à Ferdinand Beauval. Deux fois par semaine régulièrement, une ration fut prélevée au profit du musicien sur la réserve de liqueurs alcooliques, et, deux fois par semaine, Libéria eut par conséquent son concert, à l’exemple de tant d’autres villes plus policées.

Le baptême de la capitale et l’organisation de ses plaisirs suffirent à épuiser les facultés organisatrices de Ferdinand Beauval. Au surplus, il avait tendance, en constatant la satisfaction générale, à s’admirer complaisamment dans son œuvre. Des souvenirs classiques s’évoquaient dans sa mémoire. Panem et circences, demandaient les Romains. Lui, Beauval, n’avait-il pas satisfait à cette antique revendication ? Le pain, le Ribarto l’avait assuré, et les récoltes futures feraient le reste. Les plaisirs, le violon de Fritz Gross les représentait, en admettant que tout ne fût pas plaisir dans ce farniente perpétuel, au milieu duquel s’écoulait l’existence de la fraction de la colonie qui avait le bonheur de vivre sous l’autorité immédiate du gouverneur.

Le mois de février, puis le mois de mars s’écoulèrent, sans que fût troublé l’optimisme de celui-ci. Quelques discussions, voire quelques rixes troublaient bien parfois la paix de Libéria. Mais c’étaient là des incidents sans importance sur lesquels Beauval estimait très politique de fermer les yeux.

Les derniers jours du mois de mars amenèrent malheureusement la fin de sa quiétude. Le premier incident qui la troubla et fut comme le prélude des dramatiques péripéties qui n’allaient pas tarder à se dérouler, n’avait par lui-même aucune importance. Il ne s’agissait encore que d’une altercation, mais cette altercation, en raison de son caractère et de ses conséquences, ne parut pas à Beauval devoir comporter une solution pacifique, et il jugea nécessaire de sortir de son habile effacement. Mal lui en prit, d’ailleurs, et son intervention eut un résultat sur lequel il ne comptait guère.

Halg fut, à son corps défendant, le héros de cet incident.

Après la bataille inégale qu’il avait été obligé de soutenir contre Sirk et les quatre émigrants qui accompagnaient celui-ci, plusieurs semaines s’étaient écoulées sans qu’il revît son rival. Par crainte probablement d’une intervention plus efficace du Kaw-djer, ses agresseurs avaient, depuis lors, cessé de prétendre au produit de sa pêche. Bientôt, d’ailleurs, l’arrivée du Ribarto mit tout le monde d’accord. Qu’importaient quelques poissons de plus ou de moins, maintenant que les provisions étaient devenues si abondantes qu’on pouvait à bon droit les considérer comme inépuisables ?

Malheureusement, la cargaison du Ribarto n’était pas exclusivement formée de denrées alimentaires. Le navire contenait aussi une certaine quantité d’alcool, et, Beauval ayant commis l’imprudence de le distribuer, le pernicieux breuvage avait aussitôt porté le trouble dans le campement.

Chez les Ceroni, les choses prirent tout particulièrement une mauvaise tournure. Les drames incessants qu’y provoqua l’ivresse de Lazare Ceroni eurent pour conséquence d’accentuer l’aversion que Sirk et Halg éprouvaient l’un pour l’autre. Alors que le second s’érigeait en défenseur de Tullia et de sa fille, le premier semblait flatter le vice du misérable époux et du père indigne. Cette attitude de Sirk emplissait de colère le cœur du jeune Indien, qui ne pouvait pardonner à son rival les larmes de Graziella.

L’épuisement de l’alcool distribué ne ramena pas le calme. Grâce à son intimité avec Ferdinand Beauval, Sirk, reprenant pour son compte la méthode de Patterson, parvint à renouveler la provision de Lazare Ceroni, dont il espérait capter ainsi la bienveillance.

Le procédé, qui avait réussi une première fois, réussissait une seconde. L’ivrogne prenait ouvertement parti pour celui qui favorisait sa déplorable passion et se déclarait son allié. Bientôt il n’appela plus Sirk autrement que son gendre, en jurant qu’il saurait briser la résistance de Graziella.

La jeune fille évitait de mettre Halg au courant de la contrainte contre laquelle il lui fallait lutter, mais celui-ci la devinait en partie, et, conscient du jeu de Sirk, sa haine croissait de jour en jour.

Les choses en étaient là, quand, dans la matinée du 29 mars, Halg, au moment où il venait de traverser le ponceau pour se rendre sur la rive droite, aperçut, à cent mètres de lui, Graziella, qui, échevelée, courant à perdre haleine, semblait fuir quelque danger redoutable.

Elle fuyait, en effet, et un redoutable danger, car, à cinquante pas derrière elle, Sirk la poursuivait de toute la vitesse de ses jambes.

« Halg !… Halg !… À moi !… » appela Graziella, dès qu’elle vit le jeune Indien.

Celui-ci, s’élançant à son secours, barra la route au poursuivant.

Mais Sirk dédaignait un si frêle adversaire. Après un court arrêt, il reprit son élan et, poussant un sourd ricanement, se précipita tête baissée.

L’événement lui prouva bientôt sa présomption. Si Halg était jeune, il devait à sa vie sauvage une adresse de singe et des muscles d’acier. Quand l’ennemi fut à portée, ses deux bras se détendirent ensemble comme des ressorts, et ses deux poings l’atteignirent à la fois au visage et à la poitrine. Sirk, assommé, s’écroula.

Les jeunes gens s’empressèrent de battre en retraite et de rechercher un refuge sur la rive gauche, poursuivis par les vociférations du vaincu, qui, ayant péniblement retrouvé le souffle, les couvrait des plus effroyables menaces.

Sans lui répondre, Halg et Graziella allèrent en droite ligne trouver le Kaw-djer que la jeune fille aborda en suppliante.

L’existence était devenue intolérable pour elle sur l’autre rive. Autant qu’elle l’avait pu, elle avait caché ses misères, mais celles-ci en arrivaient à un point où mieux valait tout dire. Ce matin même, Sirk s’était enhardi jusqu’à la violence. Il l’avait malmenée, frappée, malgré l’intervention de l’impuissante Tullia, tandis que Lazare Ceroni – chose affreuse à dire ! – semblait au contraire l’encourager. Graziella avait enfin réussi à prendre la fuite, mais nul ne sait quelle aurait été la fin de l’aventure, si Halg n’en avait pas brusqué le dénouement.

Le Kaw-djer avait écouté ce récit avec son calme habituel.

« Et maintenant, demanda-t-il, que comptez-vous faire, mon enfant ?

– Rester près de vous !… s’écria Graziella. Accordez-moi votre protection, je vous en supplie !

– Elle vous est assurée, affirma le Kaw-djer. Quant à rester ici, cela vous regarde ; chacun est libre de soi-même. Tout au plus me permettrai-je de vous donner un conseil pour le choix de votre demeure. Si vous m’en croyez, vous demanderez l’hospitalité à la famille Rhodes, qui vous l’accordera certainement à ma prière. »

Cette sage solution ne se heurta, en effet, à aucune difficulté. La fugitive fut reçue à bras ouverts par la famille Rhodes, et spécialement par Clary, heureuse d’avoir une compagne de son âge.

Un souci torturait, cependant, le cœur de Graziella. Qu’allait devenir sa mère dans l’enfer où elle l’avait abandonnée ? Le Kaw-djer la rassura. Sur l’heure, il irait inviter Tullia à rejoindre sa fille.

Disons tout de suite qu’il devait échouer dans sa charitable mission. Tout en approuvant le départ de Graziella et en s’applaudissant de la savoir en sûreté sur l’autre rive sous la protection d’une famille honorable, Tullia se refusa obstinément à quitter son mari. La tâche qu’elle avait accepté d’accomplir, elle l’accomplirait jusqu’au bout. Cette tâche, c’était d’accompagner sur la route de la vie, quoiqu’elle en dût souffrir, et dût-elle en mourir, cet homme qui, en ce moment même, cuvait, masse inerte, sa première ivresse de la journée.

En rapportant cette réponse, à laquelle il s’attendait, d’ailleurs, le Kaw-djer trouva, près de Graziella, Ferdinand Beauval, soutenant contre Harry Rhodes une discussion qui commençait à tourner à l’aigre.

« Qu’y a-t-il ? demanda le Kaw-djer.

– Il y a, répondit Harry Rhodes irrité, que Monsieur se permet de venir réclamer jusque chez moi Graziella, qu’il prétend ramener à son délicieux père.

– En quoi les affaires de la famille Ceroni regardent-elles M. Beauval ? interrogea le Kaw-djer d’un ton où grondait un commencement d’orage.

– Tout ce qui se passe dans la colonie regarde le gouverneur, expliqua Beauval, en s’efforçant de se hausser, par l’attitude et l’accent, à la dignité qui convenait à cette fonction.

– Or, le gouverneur ?…

– C’est moi.

– Ah ! Ah !… fit le Kaw-djer.

– J’ai été saisi d’une plainte… commença Beauval sans relever la menaçante ironie de l’interruption.

– Par Sirk ! dit Halg, qui n’ignorait pas les accointances des deux personnages.

– Nullement, rectifia Beauval, par le père, par Lazare Ceroni, lui-même.

– Bah !… objecta le Kaw-djer. C’est donc que Lazare Ceroni parle en dormant ?… Car il dort. Il ronfle même en ce moment.

– Vos railleries n’empêcheront pas qu’un crime ait été commis sur le territoire de la colonie, répliqua Beauval d’un ton rogue.

– Un crime ?… Voyez-vous ça !…

– Oui, un crime. Une jeune fille encore mineure a été arrachée à sa famille. Un tel acte est qualifié crime dans la loi de tous les pays.

– Il y a donc des lois à l’île Hoste ? demanda le Kaw-djer, dont les yeux, à ce mot de loi, eurent des éclairs inquiétants. De qui émanent-elles donc, ces lois ?

– De moi, répondit Beauval d’un air superbe, de moi qui représente les colons et qui, à ce titre, ai droit à l’obéissance de tous.

– Comment avez-vous dit ?… s’écria le Kaw-djer. Obéissance, je crois ?… Parbleu, voici ma réponse : Sur l’île Hoste, terre libre, nul ne doit obéissance à personne. Libre, Graziella est venue ici, et libre elle y restera, si telle est sa volonté…

– Mais… tenta de placer Beauval.

– Il n’y a pas de mais. Qui se risquera à parler d’obéissance me trouvera contre lui.

– C’est ce que nous verrons, riposta Beauval. Respect est dû à la loi, et dussé-je recourir à la force…

– La force !… s’écria le Kaw-djer. Essayez-en donc ! En attendant je vous conseille de ne pas lasser ma patience et de regagner votre capitale, si vous désirez n’y pas être reconduit trop vite. »

L’aspect du Kaw-djer était si peu rassurant, que Beauval jugea prudent de ne pas insister ; il battit en retraite, suivi à vingt pas par le Kaw-djer, Harry Rhodes, Hartlepool et Karroly.

Quant il fut en sûreté de l’autre côté de la rivière, il se retourna menaçant :

« Nous nous reverrons ! » cria-t-il.

Si peu redoutable que fût la colère de Beauval, il y avait lieu pourtant d’en tenir compte dans une certaine mesure. L’orgueil meurtri peut donner du cœur au plus lâche, et il n’était pas impossible qu’il se risquât, avec la complicité de ses clients ordinaires, à quelque coup de main, en profitant de l’obscurité de la nuit.

Heureusement, il était facile de parer à ce danger. Beauval, en se retournant de nouveau cent pas plus loin, put voir Hartlepool et Karroly en train d’enlever le tablier du ponceau qui reliait les deux rives. La flottille étant tout entière à l’ancre dans l’anse du Bourg-Neuf, les communications étaient ainsi coupées avec Libéria, et une surprise devenait irréalisable.

En comprenant à quel travail se livraient ses adversaires, Beauval, furieux, montra le poing.

Le Kaw-djer se contenta de hausser les épaules, et, l’une après l’autre, les planches du tablier continuèrent à tomber.

Bientôt, il ne subsista que les madriers formant les piles, contre lesquels bruissait l’eau de la rivière séparant désormais les deux campements adverses.

Ainsi se manifestait une fois de plus la nature combative des humains. En acceptant dans leur cœur la possibilité d’un recours à la guerre, en y préludant, de la manière que l’usage a consacrée, par la rupture des relations diplomatiques, ces habitants de deux hameaux perdus aux confins du monde habitable prouvaient que les citoyens des grands empires ne sont pas les seuls à mériter le nom d’hommes.

IX – Le deuxième hiver

 

Lorsque le mois d’avril ramena l’hiver avec lui, aucun fait nouveau de quelque importance n’avait jalonné la vie poignante et monotone des habitants de Libéria. Tant que la température fut clémente, ils se laissèrent vivre sans souci de l’avenir, et les troubles atmosphériques dont s’accompagne l’équinoxe les surprirent en plein rêve. Par exemple, aux premiers souffles des bourrasques hivernales, Libéria parut se dépeupler. De même que l’année précédente, on se calfeutra au fond des maisons closes.

Au Bourg-Neuf, l’existence n’était pas beaucoup plus active, les travaux de plein air, et notamment la pêche, étant devenus impraticables. Dès le début du mauvais temps, le poisson avait fui dans le Nord vers les eaux moins froides du détroit de Magellan. Les pêcheurs laissaient donc à l’ancre leurs barques inutiles. Qu’en eussent-ils fait d’ailleurs au milieu des eaux soulevées par le vent ?

Après la tempête, ce fut la neige. Puis un rayon de soleil, amenant le dégel, transforma le sol en marécage. Puis ce fut la neige encore.

Dans tous les cas, quand bien même le tablier du ponceau fût resté en place, les communications eussent été malaisées entre la capitale et son faubourg, et Beauval eût été bien empêché de mettre ses menaces à exécution. Mais ne les avait-il pas oubliées ? Depuis qu’on l’avait si vertement expulsé de la rive gauche, elles étaient restées lettre morte, et désormais de plus graves et plus pressants soucis l’accablaient, au regard desquels le souvenir de l’injure reçue devait singulièrement décroître d’importance.

Réduite à presque rien après la proclamation de l’indépendance, la population de Libéria avait maintenant tendance à s’accroître. Ceux des émigrants partis dans l’intérieur de l’île qui, pour un motif ou pour un autre, n’avaient pas réussi dans leurs essais de colonisation, refluaient vers la côte à l’approche de la mauvaise saison, et ils y apportaient avec eux des germes de misère et de troubles que Beauval n’avait pas prévus.

Ce n’est pas qu’il fût menacé personnellement. Ainsi qu’il l’avait supposé avec raison, on acceptait sans difficulté le fait accompli. Personne ne manifestait la moindre surprise de le trouver promu à la dignité de gouverneur. Ces pauvres gens avaient, de naissance, l’habitude d’être les inférieurs de tout le monde, et rien ne leur semblait plus normal qu’un de leurs semblables s’attribuât le droit de les régenter. Il y a d’inéluctables nécessités contre lesquelles il serait fou de s’insurger. Qu’ils fussent petits et qu’il existât des grands, qu’on les commandât et qu’ils obéissent, cela était dans l’ordre naturel des choses.

Par exemple, la puissance du maître n’allait pas sans des obligations symétriques. À celui qui s’élevait au-dessus de tous incombait le devoir d’assurer la vie de tous. Pour eux l’humble docilité, mais à la condition que leur pitance fût assurée. À lui l’éclat du pouvoir, mais à la condition qu’il prît toutes les initiatives, qu’il assumât toutes les responsabilités, que la foule, malléable tant qu’elle est satisfaite, saurait bien rendre effectives, du jour où les ventres crieraient famine.

Or, l’accroissement inattendu des bouches à nourrir tendait à rendre cette échéance plus prochaine.

Ce fut le 15 avril qu’on vit revenir le premier de ces émigrants qui se reconnaissaient vaincus dans leur lutte contre la nature. Il apparut vers la fin du jour, traînant avec lui sa femme et ses quatre enfants. Triste caravane ! La femme, hâve, amaigrie, vêtue d’une jupe en lambeaux, les enfants, deux filles et deux garçons, dont le dernier avait cinq ans à peine, s’accrochant, presque nus, à la robe de leur mère. En avant, le père, marchant seul, l’air las et découragé.

On s’empressa autour d’eux. On les accabla de questions.

L’homme, tout ragaillardi de se retrouver parmi d’autres hommes, raconta brièvement son histoire. Parti l’un des derniers, il avait dû longtemps cheminer avant de rencontrer de la terre sans maître. C’est seulement dans la deuxième quinzaine de décembre qu’il y était parvenu et qu’il s’était mis à l’œuvre. En premier lieu, il avait bâti sa demeure. Très mal outillé, livré à ses seules forces, il avait eu grand mal à mener son entreprise à bonne fin, d’autant plus que son ignorance de la construction lui fit commettre plusieurs erreurs qui se traduisirent par une augmentation de la durée du travail.

Après six semaines d’efforts ininterrompus, ayant enfin terminé une grossière cabane, il avait entrepris le défrichement. Malheureusement, sa mauvaise étoile l’avait conduit sur un sol lourd et sillonné d’un inextricable réseau de racines dans lequel la pioche et la bêche avaient peine à se frayer passage. Malgré son labeur acharné, la surface préparée pour l’ensemencement était insignifiante, lorsque l’hiver fit son apparition.

Toute culture étant ainsi arrêtée net, dans un moment où il ne pouvait encore espérer la moindre récolte, et les vivres, d’autre part, commençant à lui manquer, il avait dû se résigner à abandonner sur place ses quelques outils et ses inutiles semences, et à refaire en sens inverse le long chemin parcouru quatre mois plus tôt d’un cœur joyeux. Dix jours durant, sa famille et lui s’étaient traînés à travers l’île, se terrant sous la neige pendant les tourmentes, marchant avec de la boue jusqu’aux genoux quand la température devenait plus douce, pour arriver finalement à la côte, harassés, épuisés, affamés.

Beauval s’occupa de soulager ces pauvres gens. Par ses soins, une des maisons démontables leur fut attribuée, et on leur donna des vivres sur lesquels ils se jetèrent goulûment. Cela fait, il considéra l’incident comme résolu de satisfaisante façon.

Les jours suivants le détrompèrent. Il ne s’en passait plus que l’un ou l’autre des émigrants partis au printemps ne regagnât la côte, ceux-ci seuls, ceux-là ramenant avec eux femmes et enfants, mais tous pareillement déguenillés et pareillement affamés.

Certaines familles revenaient moins nombreuses qu’elles n’étaient parties. Où étaient les manquants ? Morts sans doute. Et sans doute, aussi, la théorie lamentable des survivants continuait à s’égrener à travers l’île, tous convergeant vers le même point : Libéria, où leur flux ininterrompu ne tarderait pas à poser le plus effrayant des problèmes.

Vers le 15 juin, plus de trois cents colons étaient venus grossir la population de la capitale. Jusque-là, Beauval avait pu suffire à la tâche. Chacun, grâce à lui, avait trouvé refuge dans les maisons démontables où l’on s’entassait comme autrefois. Mais quelques-unes de ces maisons ayant été transportées sur la rive gauche où elles formaient désormais le Bourg-Neuf, d’autres ayant été détruites avec imprévoyance, certaines ayant été réunies en une seule plus vaste que Beauval appelait pompeusement son « Palais », la place alors commença à manquer, et il fallut de nouveau recourir aux tentes.

Mais la question des vivres dominait toutes les autres. Cette multitude de bouches avides diminuait rapidement les provisions apportées par le Ribarto. Alors qu’on pensait avoir la vie assurée pour une année et plus, on ne pourrait même pas, du train dont allaient les choses, atteindre le printemps. Beauval eut la sagesse de le comprendre et, faisant enfin acte de chef, rendit un décret par lequel il rationnait sévèrement la population croissante.

Il fut débordé. On ne tenait aucun compte d’un décret qu’on savait être dénué de sanction. Afin de le faire respecter, force lui fut de recruter parmi ses plus chauds partisans une vingtaine de volontaires qui montèrent la garde autour des provisions, comme l’avaient jadis montée l’équipage du Jonathan. Cette mesure excita des murmures, mais Beauval fut obéi.

Celui-ci croyait en avoir fini avec les difficultés de la situation ou du moins avoir reculé les mauvais jours autant que cela était humainement possible, quand d’autres catastrophes fondirent sur Libéria.

Tous ces vaincus, qui refluaient vers la mer, y revenaient moralement déprimés, affaiblis physiquement tant par le climat que par les privations et les fatigues de la route. Ce qui devait arriver arriva. Une violente épidémie se déclara. La maladie et la mort firent rage dans cette population débilitée.

L’excès de leur détresse ramena vers le Kaw-djer la pensée de ces malheureux. Jusqu’au milieu du mois de juin, ils ne s’étaient pas inquiétés de son absence. On oublie facilement des bienfaits passés, qu’on ne s’estime pas dans le cas de recevoir dans l’avenir. Mais la misère où ils étaient réduits les fit songer à celui qui tant de fois déjà les avait secourus. Pourquoi les abandonnait-il, à cette heure où tant de maux les accablaient ? Quels que fussent les motifs de la scission survenue entre le campement principal et son annexe, combien ces motifs leur paraissaient légers en regard de leurs souffrances ! Et peu à peu, plus nombreux de jour en jour, les regards se tendirent vers le Bourg-Neuf, dont les toits perçaient la neige sur l’autre rive.

Un jour, – on était alors au 10 juillet, – le Kaw-djer occupait son temps, une brume épaisse le retenant chez lui, à réparer une de ses blouses en peau de guanaque, quand il crut entendre une voix qui le hélait au loin. Il prêta l’oreille. Un instant plus tard, un nouvel appel parvenait jusqu’à lui.

Le Kaw-djer sortit sur le seuil de sa maison.

Il faisait ce jour-là un temps de dégel. Sous l’influence d’une humide brise de l’Ouest, la neige avait fondu. Devant lui, c’était un lac de boue, au-dessus duquel traînaient des vapeurs, brumailles en bas, en haut nuages, qui, les uns après les autres, se déversaient en cataractes sur le sol détrempé. Impuissant à percer le brouillard, le regard à cent pas ne distinguait plus rien. Au-delà, tout disparaissait dans un mystère. On n’apercevait même pas la mer, qui, abritée par la côte, battait le rivage de vagues paresseuses et comme alanguies par la tristesse générale des choses.

« Kaw-djer !… » appela la voix dans la brume.

Presque étouffée par l’éloignement, cette voix, venue du côté de la rivière, arrivait au Kaw-djer comme une plainte.

Celui-ci se hâta et bientôt il atteignit la rive. Spectacle pitoyable ! Sur l’autre berge, séparés de lui par l’eau rapide que la destruction du pont rendait infranchissable, une centaine d’hommes se traînaient. Des hommes ? Des spectres plutôt, ces êtres décharnés, en haillons. Dès qu’ils aperçurent celui qui incarnait leur espoir, ils se redressèrent à la fois et, d’un même mouvement, tendirent vers lui leurs bras suppliants.

« Kaw-djer !… appelaient-ils à l’unisson. Kaw-djer !… »

Celui dont ils réclamaient ainsi le secours frémit dans tout son être. Quelle catastrophe s’était donc abattue sur Libéria pour que ses habitants fussent réduits à un si affreux dénuement ?

Le Kaw-djer, ayant du geste encouragé ces malheureux, appela à son aide. En moins d’une heure, Halg, Hartlepool et Karroly eurent rétabli le tablier du ponceau et il passa sur la rive droite. Aussitôt un cercle de visages anxieux l’entoura. Leur aspect eût troublé le cœur le plus dur. Quelles fièvres brûlaient dans ces yeux caves ! Mais une sorte de joie les illuminait maintenant. Le bienfaiteur, le sauveur était là. Et les pauvres hères entouraient le Kaw-djer, ils se pressaient contre lui, ils touchaient ses vêtements, tandis que dans les gorges contractées gloussaient comme des rires de confiance et de joie.

Le Kaw-djer ému regardait, écoutait en silence. Ils lui disaient leur misère. Ceux-ci, venus là pour eux-mêmes, lui expliquaient le mal qui les tenaillait, ceux-là imploraient pour le salut d’êtres chers, femmes ou enfants, qui agonisaient au même instant à Libéria.

Le Kaw-djer prêta patiemment l’oreille aux plaintes, car il savait qu’une bonté compatissante est le plus puissant des remèdes, puis il leur répondit collectivement. Chacun devait rentrer chez soi. Il irait voir tout le monde. Personne ne serait oublié.

On lui obéit avec empressement. Dociles comme de petits enfants, tous reprirent la route du campement.

Les réconfortant, les soutenant de la parole et du geste, trouvant pour chacun le mot qu’il fallait, le Kaw-djer les accompagna et s’engagea avec eux entre les demeures éparses. Quel changement depuis qu’on les avait édifiées ! Tout trahissait le désordre et l’incurie. Une année avait suffi pour transformer en maisons vétustés ces constructions fragiles qui s’effritaient déjà. Quelques-unes semblaient inhabitées. La plupart, en tous cas, étaient closes, et rien, sauf les amas d’immondices qui les entouraient, ne révélait qu’elles fussent habitées. Cependant, sur le pas des portes, apparaissaient de rares colons, que l’expression sombre des visages disait accablés par l’ennui et par le découragement.

Le Kaw-djer passa devant le « palais » du gouvernement, où, pour le suivre des yeux, Beauval entrouvrit une fenêtre. D’ailleurs, celui-ci ne donna pas autrement signe de vie. Quelle que fût sa rancune, il comprenait sans doute que ce n’était pas le moment de la satisfaire. Personne n’eût toléré un acte d’hostilité contre celui dont on attendait le salut.

Au surplus, Beauval, dans son for intérieur, n’était pas loin de s’applaudir de cette intervention du Kaw-djer. Lui aussi, il en attendait quelque secours. Gouverner est agréable et facile quand les jours heureux succèdent aux jours heureux. Mais il en allait maintenant d’autre sorte, et le chef d’un peuple de moribonds ne pouvait trouver mauvais qu’un autre l’aidât bénévolement à soutenir le poids d’une autorité devenue bien lourde, mais qu’il se réservait in petto de reconquérir dans son intégralité, lorsque les destins seraient favorables.

Nul ne s’opposa donc à ce que le Kaw-djer accomplît sa mission charitable, et son œuvre de dévouement ne rencontra aucun obstacle. Quelle vie fut la sienne à partir de ce jour ! Dès les premières heures du matin, par tous les temps, il passait la rivière et se rendait du Bourg-Neuf à Libéria. Là, jusqu’au soir, il allait de maison en maison, se penchait sur les grabats sordides, respirait les haleines enfiévrées, distribuait sans se lasser soins médicaux et paroles d’espoir ou de consolation.

La mort avait beau s’acharner à frapper, sa clientèle de miséreux n’en était pas diminuée. De nombreux émigrants, revenant de l’intérieur, bouchaient perpétuellement les vides. Sans cesse, il en arrivait, dans un état d’épuisement d’autant plus accentué que ceux-ci avaient résisté plus longtemps.

Quels que fussent sa science et son dévouement, le Kaw-djer ne pouvait dominer la fatalité des choses. En vain, il luttait pied à pied contre la tombe avide, les décès se multipliaient dans Libéria décimée.

Il vivait au milieu des tristesses. Femmes et maris à jamais séparés, mères pleurant leurs enfants morts, autour de lui ce n’était que gémissements et que larmes. Rien ne lassait son courage. Quand le médecin devait se déclarer vaincu, le rôle du consolateur commençait.

Parfois aussi, et c’était alors plus triste encore peut-être, nul n’avait besoin de ses consolations, et le défunt, solitaire jusque dans la mort, ne laissait derrière lui personne qui le pleurât. Cela n’était point rare, dans cette réunion d’émigrants, épaves dispersées par les houles de la vie.

Un matin, notamment, comme il arrivait au campement, on l’appela près d’une masse informe d’où un râle s’élevait. C’était un homme, en effet, que cette masse informe à force d’énormité, un homme que le sort avait catalogué sous le nom de Fritz Gross dans la liste infinie des passants de la terre.

Un quart d’heure plus tôt, au moment où, au sortir du sommeil, il s’exposait au froid du dehors, le musicien avait été foudroyé. Il avait fallu se mettre à dix pour le traîner jusqu’au coin dans lequel il agonisait. Au visage violacé, à la respiration courte et rauque du malade, le Kaw-djer diagnostiqua une congestion pulmonaire, et un bref examen le convainquit qu’aucune médication ne pourrait l’enrayer dans cet organisme ravagé par l’alcool.

L’événement vérifia son pronostic. Quand il revint, Fritz Gross n’était plus de ce monde. Son grand corps déjà froid gisait à même le sol, saisi par l’immobilité éternelle, et ses yeux étaient désormais fermés aux choses d’ici-bas.

Mais une particularité attira l’attention du Kaw-djer. Un instant de lucidité avait traversé, sans doute, l’agonie du défunt, lui rendant pendant la durée d’un éclair la conscience du génie qui allait périr avec lui et, peut-être aussi, du mauvais usage qu’il en avait fait. Avant d’expirer, il avait pensé à dire adieu à la seule chose qu’il eût aimée sur la terre. En tâtonnant, il avait cherché son violon, afin de pouvoir étreindre, au moment du grand départ, l’instrument merveilleux qui reposait maintenant sur son cœur, abandonné par la main défaillante qui l’y avait placé.

Le Kaw-djer prit ce violon d’où tant de chants divins s’étaient envolés et qui n’appartenait plus désormais à personne, puis, de retour au Bourg-Neuf, il se dirigea vers la maison occupée par Hartlepool et les deux mousses.

« Sand !… » appela-t-il, en ouvrant la porte.

L’enfant accourut.

« Je t’avais promis un violon, mon garçon, dit le Kaw-djer. Le voici. »

Stand, tout pâle de surprise et de joie, prit l’instrument d’une main tremblante.

« Et c’est un violon qui sait la musique ! ajouta le Kaw-djer, car c’est celui de Fritz Gross.

– Alors…, balbutia Sand, M. Gross… veut bien…

– Il est mort, expliqua le Kaw-djer.

– Ça fait un ivrogne de moins », déclara froidement Hartlepool.

Telle fut l’oraison funèbre de Fritz Gross. Quelques jours après, un autre décès, celui de Lazare Ceroni, toucha plus directement le Kaw-djer. La disparition du père de Graziella ne pouvait, en effet, que favoriser l’accomplissement des rêves de Halg. Tullia n’appela à son aide que lorsqu’il était trop tard pour intervenir avec quelque chance de succès. Dans son ignorance, elle avait laissé la maladie se développer librement, sans concevoir d’inquiétudes plus vives que de coutume. Savoir que celui à qui elle avait tout sacrifié était irrémédiablement perdu fut pour elle un véritable coup de foudre.

D’ailleurs, l’intervention du Kaw-djer, eût-elle été moins tardive, fût pareillement restée inefficace. Le mal de Lazare Ceroni était de ceux qui ne pardonnent pas. Juste conséquence de sa longue intempérance, la phtisie galopante allait l’emporter en huit jours.

Quand tout fut terminé, quand le mort fut rendu à la terre, le Kaw-djer n’abandonna pas la malheureuse Tullia. Prostrée, accablée, elle semblait à son tour sur le bord de la tombe. Des années et des années au milieu des pires douleurs, elle n’avait vécu que pour aimer, aimer malgré tout celui qui l’abandonnait à mi-côte du calvaire de la vie. Le ressort qui l’avait soutenue étant maintenant brisé, elle s’affaissait, lasse de son inutile effort.

Le Kaw-djer emmena la pauvre femme au Bourg-Neuf, près de Graziella. S’il existait un remède capable de guérir ce cœur déchiré, l’amour maternel accomplirait le miracle.

Inerte, à demi-inconsciente, Tullia se laissa conduire et, chargée de ses humbles richesses, quitta docilement sa maison.

Dans cet état de profond anéantissement, comment eût-elle aperçu Sirk, qu’elle croisa au moment d’atteindre le ponceau réunissant les deux rives ?

Le Kaw-djer ne l’aperçut pas davantage. Ignorants de la rencontre, tout deux passèrent en silence.

Mais Sirk les avait vus, lui, et s’était arrêté sur place, le visage pâli par une soudaine fureur. Lazare Ceroni mort, Graziella réfugiée au Bourg-Neuf, Tullia allant s’y fixer à son tour, c’était, il le comprenait, la ruine définitive de ses projets si âprement poursuivis. Longtemps, il suivit des yeux cet homme et cette femme qui s’éloignaient côte à côte. Si le Kaw-djer s’était retourné, il aurait surpris ce regard et peut-être, malgré son courage, eût-il alors connu la peur.

X – Du sang

 

Le défilé de ceux qui venaient se réfugier à Libéria dura interminablement. Pendant tout l’hiver, il en arriva chaque jour. L’île Hoste semblait être un réservoir inépuisable, et on eût dit vraiment qu’elle rendait plus de misérables qu’elle n’en avait reçu. Ce fut au début de juillet que le flot atteignit son maximum, puis il se ralentit de jour en jour, pour cesser définitivement le 29 septembre.

Ce jour-là, on vit encore un émigrant descendre des hauteurs et se traîner péniblement jusqu’au campement. À demi-nu, d’une maigreur de squelette, il était dans un état lamentable. Il s’affaissa en arrivant aux premières maisons.

Pareille aventure était trop ordinaire pour qu’on s’émût outre mesure. On releva le malheureux, on le réconforta, et l’on ne s’occupa plus de lui.

La source, à partir de ce moment, fut tarie. Qu’en fallait-il inférer ? Que ceux dont on était sans nouvelles avaient eu meilleure fortune, ou bien qu’ils étaient morts ?

Plus de sept cent cinquante colons étaient alors revenus à la côte, au dernier degré, pour la plupart, de la dégradation physique et de l’affaissement moral. Ces organismes affaiblis offraient aux maladies le meilleur des terrains, et le Kaw-djer se surmenait à lutter contre elles. À mesure que l’hiver avançait, les décès se multipliaient. C’était une véritable hécatombe. Hommes, femmes et enfants, jeunes et vieux, la mort les frappait tous indistinctement.

Mais elle avait beau supprimer tant de bouches voraces, il en restait trop encore pour que les provisions du Ribarto fussent suffisantes. Quand Beauval s’était résolu, bien tardivement déjà, à rationner ses administrés, il ne pouvait prévoir que leur nombre augmenterait dans de telles proportions et, lorsqu’il connut son erreur et voulut la réparer, il n’était plus temps. Le mal était fait. Le 25 septembre, le magasin des provisions distribua ses derniers biscuits, et la foule épouvantée vit se lever le hideux spectre de la faim.

Par la faim, la faim qui déchire les entrailles, la faim qui ronge, et tord, et vrille, telle était la mort dont allaient cruellement, lentement, – si lentement ! – périr les naufragés du Jonathan !

Sa première victime fut Blaker. Il mourut le troisième jour dans des souffrances atroces, malgré les soins du Kaw-djer que l’on prévint trop tard. Celui-ci n’était plus, cette fois, en droit d’incriminer Patterson, victime lui-même de la famine, et qui subissait le sort de tous.

Les jours qui suivirent, de quoi vécurent les colons ? Qui pourrait le dire ? Ceux qui avaient eu la prudence de constituer des réserves de vivres les entamèrent. Mais les autres ?…

Le Kaw-djer ne sut où donner de la tête pendant cette sinistre période. Non seulement il lui fallait accourir au chevet des malades, mais aussi venir en aide aux affamés. On le suppliait, on s’accrochait à ses vêtements, les mères tendaient vers lui leurs enfants. Il vivait au milieu d’un affreux concert d’imprécations, de prières et de plaintes. Nul ne l’implorait en vain. Généreusement, il distribuait les provisions accumulées sur la rive gauche, s’oubliant lui-même, ne voulant pas se dire que le danger dont il reculait l’échéance pour les autres le menacerait fatalement à son tour.

Cela ne pouvait tarder cependant. Le poisson salé, le gibier fumé, les légumes secs, tout diminuait rapidement. Que cette situation se prolongeât un mois, et, comme ceux de Libéria, les habitants du Bourg-Neuf auraient faim.

Le péril était si évident que, dans l’entourage du Kaw-djer, on commençait à lui opposer quelque résistance. On refusait de se dessaisir des vivres. Il lui fallait longtemps discuter avant de les obtenir, et l’on ne cédait que de guerre lasse et plus difficilement de jour en jour.

Harry Rhodes essaya de représenter à son ami l’inutilité de son sacrifice. Qu’espérait-il ? Il était évidemment impossible que la faible quantité de vivres existant sur la rive gauche suffît à sauver toute la population de l’île. Que ferait-on quand ils seraient épuisés ? Et quel intérêt y avait-il à reculer, au détriment de ceux qui avaient fait preuve de courage et de prévoyance, une catastrophe dans tous les cas inévitable et prochaine ?

Harry Rhodes ne put rien obtenir. Le Kaw-djer n’essaya même pas de lui répondre. Devant une telle détresse, on n’avait que faire d’arguments et il s’interdisait de réfléchir. Laisser de sang-froid périr toute une multitude, voilà ce qui était impossible. Partager avec elle jusqu’à la dernière miette, quoi qu’il en dût résulter, voilà ce qui était impérieusement nécessaire. Après ?… Après, on verrait. Quand on n’aurait plus rien, on partirait, on irait plus loin, on chercherait un autre lieu d’établissement, où, comme au Bourg-Neuf, on vivrait de chasse et de pêche, et l’on s’éloignerait du campement que peu de jours suffiraient alors à transformer en effroyable charnier. Mais du moins on aurait fait tout ce qui était au pouvoir des hommes, et l’on n’aurait pas eu l’affreux courage de condamner délibérément à mort un si grand nombre d’autres hommes.

Sur la proposition d’Harry Rhodes, on examina l’opportunité de distribuer aux émigrants les quarante-huit fusils cachés par Hartlepool. Avec ces armes à feu, peut-être réussiraient-ils à vivre de leur chasse. Cette proposition fut repoussée. Dans cette saison, le gibier était très rare, et des fusils entre les mains de paysans inexpérimentés, seraient d’un bien faible secours pour assurer l’alimentation d’une si nombreuse population. En revanche, ils seraient susceptibles de créer de graves dangers. À certains signes précurseurs, gestes brutaux, regards farouches, altercations fréquentes, il était facile de reconnaître que la violence fermentait dans les couches profondes de la foule. Les colons ne cherchaient plus à dissimuler la haine qu’ils éprouvaient les uns pour les autres. Ils s’accusaient réciproquement de leur échec, et chacun attribuait à son voisin la responsabilité de l’état de choses actuel.

Toutefois, il en était un qu’on s’accordait à maudire unanimement, et celui-là, c’était Ferdinand Beauval qui avait imprudemment assumé la mission redoutable de gouverner ses semblables.

Bien que son incapacité éclatante justifiât amplement la rancune des émigrants, on le supportait encore. Livrée à elle-même, une foule, tourbillon confus de volontés qui se neutralisent, est incapable d’agir. Son inertie rend sa patience infinie, et, quels que soient ses griefs, elle s’arrête interdite au moment de toucher au chef, comme saisie d’un religieux effroi devant son prestige qu’elle seule pourtant a créé. Il en était ainsi une fois de plus, et peut-être les colons de l’île Hoste n’eussent-ils manifesté leur colère que par des conciliabules privés et de platoniques menaces en sourdine, s’il ne s’était trouvé un des leurs pour les entraîner à l’exprimer par des actes.

C’est une chose merveilleuse que, dans cette situation terrible, le fantôme de pouvoir détenu par Beauval ait pu exciter des convoitises. Pauvre pouvoir qui consistait à être le maître nominal d’une multitude d’affamés !

Il en fut ainsi cependant.

En présence d’une si poignante réalité, Lewis Dorick n’estima pas négligeable cette apparence d’autorité, et peut-être n’avait-il pas tort après tout. Le bon sens populaire n’emploie-t-il pas, pour désigner la puissance politique, l’expression vulgaire, mais expressive et pittoresque, d’assiette au beurre ? Dans la plus déshéritée des sociétés, la première place assure, en effet, à son possesseur des avantages relatifs. Beauval en savait quelque chose, lui qui en était encore à connaître les souffrances de ses compagnons d’infortune. Ces avantages, Dorick entendait les assurer à lui-même et à ses amis.

Jusqu’alors, il avait impatiemment supporté la grandeur de son rival. Jugeant l’occasion favorable, il entreprit une campagne, à laquelle le malheur public donnait une base solide. Les sujets de juste critique n’étaient que trop nombreux. Il n’avait que l’embarras du choix. Peut-être aurait-il été fort embarrassé, si on lui avait demandé ce qu’il eût fait à la place de son adversaire. Mais, personne ne lui posant cette indiscrète question, il n’avait pas le souci d’y répondre.

Beauval n’était pas sans discerner le travail de son concurrent. Souvent, de la fenêtre de la demeure décorée par lui du nom pompeux de Palais du gouvernement, il regardait tout songeur passer la foule, de jour en jour plus nombreuse à mesure que l’approche du printemps adoucissait la température. Aux regards qu’on lançait de son côté, aux poings qu’on brandissait parfois dans sa direction, il comprenait que la campagne de Dorick portait ses fruits et, peu enclin à descendre du pavois, il élaborait des plans de défense.

Certes, il ne pouvait nier l’état de délabrement de la colonie, mais il en accusait les circonstances et, en particulier, le climat. Son imperturbable confiance en lui-même n’en était aucunement diminuée. S’il n’avait rien fait, parbleu, c’est qu’il n’y avait rien à faire, et un autre n’en eût pas fait davantage.

Ce n’est pas uniquement par orgueil que Beauval se cramponnait à sa fonction. Malgré tout, dans les circonstances présentes, il avait perdu beaucoup de ses illusions sur le lustre qu’il en recevait. Il songeait aussi, avec inquiétude et complaisance à la fois, à l’abondante réserve de vivres qu’il était parvenu à mettre à l’abri. En aurait-il été ainsi, s’il n’avait pas été le chef ? En serait-il encore ainsi, s’il ne l’était plus ?

C’est donc pour défendre sa vie, en même temps que sa place, qu’il se jeta ardemment dans la lutte. Très habilement, il ne contesta aucun des griefs énumérés par Dorick. Sur ce terrain il eût été vaincu d’avance. Il les accentua au contraire. De tous les mécontents, ce fut lui le plus ardent.

Par exemple, les deux adversaires différèrent d’avis sur le remède qu’il convenait d’appliquer. Tandis que Dorick prônait un changement de gouvernement, Beauval conseillait l’union et faisait remonter à d’autres la responsabilité des malheurs qui accablaient la colonie.

Les auteurs responsables de ces malheurs, qui étaient-ils ? Nuls autres, d’après lui, que le petit nombre d’émigrants qui n’avaient pas été dans la nécessité de se réfugier à la côte au cours de l’hiver. Le raisonnement de Beauval était simple. Puisqu’on ne les avait pas revus, c’est qu’ils avaient réussi. Ils possédaient, par conséquent, des vivres, et ces vivres, on avait le droit de les confisquer au profit de tous.

Ces excitations trouvèrent de l’écho dans une population réduite au désespoir, et on leur obéit sans attendre. D’abord, on battit la campagne dans les environs de Libéria, puis, en vue d’expéditions plus lointaines, des bandes se formèrent, augmentèrent rapidement d’importance, et enfin, le 15 octobre, ce fut une véritable armée de plus de deux cents hommes qui, sous la conduite des frères Moore, se rua à la conquête du pain.

Pendant cinq jours, cette troupe parcourut l’île en tous sens. Qu’y faisait-elle ? On le devinait en voyant affluer ses victimes, affolées de la catastrophe imprévue qui avait annihilé leurs efforts. L’un après l’autre, ils couraient au gouverneur et lui demandaient justice. Mais celui-ci les renvoyait rudement en leur reprochant leur honteux égoïsme. Et quoi ! ils auraient consenti à se gorger tandis que leurs frères mouraient de faim ?

Ahuris, les malheureux battaient en retraite, et Beauval triomphait. Leurs plaintes lui prouvaient que la piste indiquée par lui était bonne. Il ne s’était pas trompé. Ainsi qu’il l’avait affirmé au petit bonheur, ceux qui n’étaient pas revenus pendant l’hiver avaient vécu dans l’abondance.

Maintenant, en tous cas, leur sort était pareil à celui des autres. Leur patient travail était rendu inutile et ils se trouvaient aussi pauvres et démunis que ceux qui avaient consommé leur ruine. Non seulement on était passé chez eux en trombe et l’on avait fait main basse sur tout ce qui pouvait se mettre sous la dent, mais encore on s’était livré à ces excès dont les foules, dussent-elles être les premières à en pâtir, sont assez volontiers coutumières. Les champs ensemencés avaient été piétinés, les basses-cours saccagées et vidées de leur dernier habitant.

Bien maigre cependant était le butin des pillards. La réussite de ceux qu’ils rançonnaient était en somme très relative. Avoir réussi, cela voulait dire simplement que ces colons plus courageux, plus habiles ou moins malchanceux que leurs compagnons, avaient assuré vaille que vaille leur subsistance, mais non pas qu’ils fussent devenus riches par miracle. On ne découvrait donc rien dans ces pauvres fermes.

De là, parmi ceux qui sillonnaient la campagne, grande désillusion, qui se traduisait souvent par des actes de véritable sauvagerie.

Plus d’un colon fut soumis à la torture, afin qu’il dévoilât la cachette dans laquelle on l’accusait de dissimuler des vivres imaginaires. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, l’île Hoste, comme jadis la France, avait sa Jacquerie.

Le cinquième jour après son départ, la bande des pillards se heurta aux palissades qui limitaient les enclos de la famille Rivière et des trois autres familles, leurs voisines. Depuis qu’on s’était mis en route, on n’avait cessé de penser à ces exploitations, les plus anciennes et les plus prospères de la colonie, et l’on se promettait merveille de leur pillage.

Il fallut déchanter.

Attenantes les unes aux autres, les quatre fermes, bâties sur les côtés d’un vaste quadrilatère, constituaient, dans leur ensemble, une sorte de citadelle, et une citadelle inexpugnable, car, seuls de tous les colons, ses défenseurs étaient armés. Ils reçurent à coups de fusils les assaillants, qui eurent, à la première décharge, sept hommes tués ou blessés. Les autres n’en demandèrent pas davantage et s’enfuirent en tumulte.

Cette escarmouche calma sur-le-champ l’ardeur des pillards. Ceux-ci reprirent aussitôt la route de Libéria, qu’ils atteignirent à la nuit tombante. Le bruit de leurs imprécations furieuses les y précéda et annonça leur arrivée. On s’avança à leur rencontre, en prêtant l’oreille à cette clameur venue de la campagne assombrie.

Tout d’abord, l’éloignement ne permettant pas de comprendre ce qu’ils criaient ainsi, on crut à des chants de joie et de victoire. Mais les mots, bientôt, se précisèrent, et l’on se regarda effarés.

« Trahison !… Trahison !… » criaient-ils. Trahison !… Ceux qui n’avaient pas quitté Libéria furent saisis de crainte, et, plus que tous les autres, Beauval trembla. Il pressentit un malheur dont, quel qu’il fût, on le rendrait responsable, et, sans savoir au juste quel danger le menaçait, il courut s’enfermer dans le « Palais ».

Il achevait à peine de s’y verrouiller que le bruyant cortège faisait halte à sa porte.

Que lui voulait-on ? Que signifiaient ces blessés et ces morts qu’on déposait sur le sol du terre-plein ménagé devant sa demeure ? De quel drame étaient-ils les victimes ? Pourquoi cette multitude en rumeur ?

Pendant que Beauval s’efforçait vainement de percer ce mystère, un autre drame se jouait, qui allait désoler les habitants du Bourg-Neuf et frapper le Kaw-djer en plein cœur.

Celui-ci n’était pas sans connaître les troubles qui agitaient la population de Libéria. En circulant dans le campement, il apprenait nécessairement tout ce qui s’y passait. Il ignorait néanmoins l’existence de la bande de pillards, partie avant son arrivée et revenue après son départ pour la rive gauche. Si la diminution du nombre des émigrants, durant ces quelques jours, avait, en effet, attiré son attention, il n’avait pu qu’en être étonné, sans en discerner la cause.

Troublé cependant par une sourde inquiétude, il était sorti, ce soir-là, après le coucher du soleil et, avec ses compagnons habituels, Harry Rhodes, Hartlepool, Halg et Karroly, il s’était avancé jusqu’au bord de la rivière. La rive gauche dominant de quelques mètres la rive droite, il eût, de ce point, aperçu Libéria, pendant le jour. Mais, à cette heure, le campement disparaissait dans l’obscurité. Seules, une rumeur lointaine et une vague lueur en indiquaient l’emplacement.

Les cinq promeneurs, assis sur la berge, le chien Zol à leurs pieds, contemplaient la nuit en silence, quand une voix s’éleva de l’autre côté de la rivière.

« Kaw-djer !… appelait un homme haletant, comme s’il eût été essoufflé par une course rapide.

– Présent !… » répondit le Kaw-djer.

Une ombre traversa le ponceau et s’approcha du groupe. On reconnut Sirdey, l’ancien cuisinier du Jonathan.

« On a besoin de vous là-bas, dit-il en s’adressant au Kaw-djer.

– Qu’y a-t-il ? demanda celui-ci en se levant.

– Des morts et des blessés.

– Des blessés !… Des morts !… qu’est-il donc arrivé ?

– On est allé en bande chez les Rivière… Paraît qu’ils ont des fusils… Et voilà !

– Les malheureux !…

– Bilan : trois morts et quatre blessés. Les morts ne demandent rien, mais peut-être que les blessés…

– J’y vais », interrompit le Kaw-djer, qui se mit en marche, tandis que Halg courait chercher la trousse des instruments de chirurgie.

Chemin faisant, le Kaw-djer interrogeait, mais Sirdey ne pouvait le renseigner. Il ne savait rien. Lui, il n’avait pas accompagné la bande et il n’en connaissait les aventures que par ouï dire. Personne, d’ailleurs, ne l’avait envoyé. Voyant qu’on rapportait sept corps inertes, il avait cru bien faire en accourant prévenir le Kaw-djer.

« Vous avez très bien fait », approuva celui-ci.

En compagnie de Karroly, d’Hartlepool et d’Harry Rhodes, il avait franchi le ponceau et s’était avancé d’une centaine de mètres sur la rive droite, quand, en se retournant, il aperçut Halg, qui revenait avec la trousse. Le jeune Indien, qui traversait à son tour la rivière, rattraperait sans peine ses amis. Le Kaw-djer se remit en marche à pas pressés.

Trois minutes plus tard un cri d’agonie l’arrêtait sur place. On eût dit la voix de Halg !… Le cœur étreint d’une affreuse angoisse, il se hâta de rebrousser chemin. Si grand était son trouble que Sirdey put, sans être vu, lui fausser compagnie et s’éloigner du côté de Libéria de toute la vitesse de ses jambes, et qu’il ne distingua pas davantage une ombre qui s’enfuyait dans la même direction après avoir fait un grand crochet vers l’amont.

Mais si vite que le Kaw-djer courût, Zol courait plus vite encore. En deux bonds, le chien eut disparu dans l’ombre. Quelques instants plus tard, il donnait de la voix. À ses aboiements plaintifs succédèrent des grondements furieux qui allèrent bientôt en s’affaiblissant, comme si l’animal eût pris chasse et se fût lancé sur une piste.

Puis, tout à coup, un nouveau cri d’agonie s’éleva dans la nuit.

Ce deuxième cri, le Kaw-djer ne l’entendit pas. Il venait d’arriver à l’endroit d’où le premier était parti, et là, à ses pieds, il venait d’apercevoir Halg, le visage contre le sol, couché au milieu d’une mare de sang, un large coutelas fiché jusqu’au manche entre les deux épaules.

Karroly s’était jeté sur son fils. Le Kaw-djer l’écarta rudement. Ce n’était pas l’heure de se lamenter, mais d’agir. Ramassant sa trousse, tombée à côté du jeune garçon, il fendit d’un seul coup, de haut en bas, le vêtement de celui-ci. Puis, avec d’infinies précautions, l’arme homicide fut retirée de son fourreau de chair, et la blessure apparut à nu. Elle était terrible. La lame, pénétrant entre les omoplates, avec traversé la poitrine presque de part en part. En admettant que, par miracle, la moelle épinière ne fût pas intéressée, le poumon était nécessairement perforé. Halg, livide, les yeux clos, respirait à peine, et une mousse sanglante coulait de ses lèvres.

En quelques minutes, le Kaw-djer, ayant découpé en lanières sa blouse de peau de guanaque, eut fait un pansement provisoire, puis, sur un signe de lui, Karroly, Hartlepool et Harry Rhodes se mirent en devoir de transporter le blessé.

À ce moment, l’attention du Kaw-djer fut enfin attirée par les grondements de Zol. Évidemment le chien était aux prises avec quelque ennemi. Tandis que le triste cortège se mettait en marche, il s’avança dans la direction du bruit, dont la source ne paraissait pas très éloignée.

Cent pas plus loin, un horrible spectacle frappait sa vue. Sur le sol, un corps, celui de Sirk, ainsi qu’il le reconnut à la lumière de la lune, était étendu, la gorge ouverte par une affreuse blessure. Des carotides tranchées net le sang giclait à flots. Cette blessure, ce n’était pas une arme qui l’avait faite.

Elle était l’œuvre de Zol, qui s’acharnait encore, ivre de rage, à l’agrandir.

Le Kaw-djer fit lâcher prise au chien, puis s’agenouilla dans la boue sanglante près de l’homme. Tous soins étaient inutiles. Sirk était mort. Le Kaw-djer, songeur, considérait le cadavre qui ouvrait dans la nuit des yeux déjà vitreux. Le drame se reconstituait aisément. Pendant qu’il suivait Sirdey, complice peut-être du crime projeté, Sirk, à l’affût, avait bondi sur Halg qui revenait en courant et l’avait assassiné par derrière. Puis, tandis qu’on s’empressait autour du blessé, Zol s’était lancé sur les traces du coupable, dont le châtiment avait suivi de près le crime. Quelques minutes avaient suffi pour que le drame déroulât ses foudroyantes péripéties. Les deux acteurs gisaient abattus, l’un mort, l’autre mourant.

La pensée du Kaw-djer se reporta sur Halg. Le groupe des trois hommes qui soutenaient le corps inerte du jeune Indien commençait à s’effacer dans la nuit. Il soupira profondément. Cet enfant représentait tout ce qu’il aimait sur la terre. Avec lui disparaîtrait sa plus forte, presque son unique raison de vivre.

Au moment de s’éloigner, il laissa tomber un dernier regard sur le mort. La flaque ne s’était pas élargie. À mesure que jaillissait le flot ralenti du sang, il disparaissait dans la terre qui l’absorbait avidement. Depuis l’origine des âges elle a coutume de s’en abreuver, et ce n’est pas un fait d’importance que des gouttes de plus ou de moins dans l’intarissable pluie rouge. Jusqu’ici, cependant, l’île Hoste avait échappé à la loi commune. Inhabitée, elle était ainsi restée pure. Mais des hommes étaient venus peupler ses déserts, et aussitôt le sang des hommes avait coulé.

C’était la première fois peut-être qu’elle en était souillée… Ce ne devait pas être la dernière.

XI – Un chef

 

Quand Halg, toujours privé de sentiment, eut été déposé sur son lit, le Kaw-djer changea son pansement de fortune contre un autre moins sommaire. Les paupières du blessé battirent, ses lèvres s’agitèrent, un peu de rose colora ses joues livides, puis, après quelques faibles gémissements, il passa de l’anéantissement de la syncope à celui du sommeil.

Survivrait-il à sa terrible blessure ? La science humaine ne pouvait l’affirmer. En somme, la situation était grave, mais non désespérée, et il n’était pas absolument impossible que la plaie du poumon se cicatrisât.

Après avoir donné tous les soins que son affection et son expérience lui dictèrent, le Kaw-djer recommanda pour Halg le calme le plus complet et la plus rigoureuse immobilité, et courut à Libéria, où d’autres avaient peut-être besoin de lui.

Le malheur personnel qui venait de l’accabler laissait intact son admirable instinct de dévouement et d’altruisme. Le drame rapide qui déchirait son cœur ne lui faisait pas oublier ces morts et ces blessés, qui, d’après l’ancien cuisinier du Jonathan, attendaient du secours à Libéria. Y avait-il réellement des blessés et des morts, et Sirdey n’avait-il pas menti ? Dans le doute, il fallait se rendre compte par soi-même de la vérité des choses.

Il était à ce moment près de dix heures du soir. La lune, dans son premier quartier, commençait à décliner vers le couchant, et du firmament obscurci de l’orient tombait inépuisablement la cendre impalpable de l’ombre. Dans la nuit grandissante, une vague lueur continuait à rougeoyer au loin. Libéria ne dormait pas encore.

Le Kaw-djer se mit en marche à grands pas. À travers la campagne silencieuse, une rumeur, d’abord légère, puis de plus en plus violente à mesure qu’il approchait, parvenait jusqu’à lui.

En vingt minutes il eut atteint le campement. Passant rapidement entre les maisons noires, il allait déboucher sur l’espace laissé libre devant la maison du gouverneur, quand un spectacle, étrange et du plus intense pittoresque l’arrêta un instant.

Éclairée par un cercle de torches fuligineuses, la population entière de Libéria semblait s’être donné rendez-vous sur le terre-plein. Tout le monde était là, hommes, femmes, enfants, divisés en trois groupes distincts. Le plus important de beaucoup au point de vue du nombre était massé juste en face du Kaw-djer. Ce groupe, qui comprenait la totalité des enfants et des femmes, demeurait silencieux et semblait composé en somme des spectateurs des deux autres. De ceux-ci, l’un se tenait rangé en bataille devant le palais du gouvernement, comme s’il eût voulu en défendre l’entrée, tandis que l’autre avait pris position de l’autre côté de la place.

Non, Sirdey n’avait pas menti. Au milieu du terre-plein, sept corps s’allongeaient, en effet. Des blessés ou des morts ? À cette distance, le Kaw-djer n’en pouvait rien savoir, la flamme mouvante des torches leur prêtant à tous les mêmes apparences de vie.

À en juger par leur attitude, il paraissait impossible de mettre en doute l’hostilité réciproque des deux groupes les moins nombreux. Cependant, de part et d’autre des corps déposés sur le sol, il semblait exister une zone neutre que nul des partis adverses ne se hasardait à franchir. Ceux qu’on était en droit, selon toute apparence, de considérer comme les assaillants n’esquissaient aucun geste d’attaque, et les défenseurs de Beauval n’avaient pas l’occasion de montrer leur courage. La bataille n’était pas engagée. On n’en était encore qu’aux paroles, mais, par exemple, on ne s’en faisait pas faute. Par-dessus les blessés ou les morts, on poursuivait une discussion fiévreuse ; on échangeait, en guise de balles, des paroles qui, tantôt s’amenuisaient en arguments, et tantôt s’enflaient jusqu’à l’invective.

On fit silence, quand le Kaw-djer pénétra dans le cercle de lumière. Sans s’occuper de ceux qui l’entouraient, il alla droit aux corps étendus et se pencha sur l’un d’eux. Celui-ci n’étant plus qu’un cadavre, il passa aussitôt au suivant, puis à tous les autres, entrouvrant les vêtements quand il y avait lieu et procédant rapidement à des pansements sommaires. Ce qu’avait annoncé Sirdey était exact. Il y avait bien, en effet, trois morts et quatre blessés.

Quand tout fut terminé, le Kaw-djer regarda autour de lui et malgré sa tristesse, il ne put s’empêcher de sourire en se voyant entouré d’un millier de visages qui exprimaient la plus respectueuse et la plus puérile curiosité. Pour mieux l’éclairer, les porteurs de torches s’étaient rapprochés. Les trois groupes, suivant le mouvement, s’étaient peu à peu fondus en un seul dont il formait le centre, et dans lequel le silence était devenu profond.

Le Kaw-djer demanda qu’on vînt à son aide. Personne ne faisant mine de bouger, il désigna par leur nom ceux dont il réclamait le concours. Ce fut alors très différent. Sans la moindre hésitation, l’émigrant désigné sortait de la foule à l’appel de son nom et se conformait avec zèle aux instructions qui lui étaient données.

En quelques minutes, morts et blessés furent enlevés et transportés dans leurs demeures respectives, sous la conduite du Kaw-djer, dont le rôle n’était pas terminé. Il lui restait à visiter successivement les quatre blessés, à procéder à l’extraction des projectiles et aux pansements définitifs, avant de regagner le Bourg-Neuf.

Tout en parachevant de cette manière son œuvre de dévouement, il s’informait des causes du massacre. Il apprit ainsi la rentrée en scène de Lewis Dorick, l’animosité de la foule à l’égard de Ferdinand Beauval et le dérivatif imaginé par celui-ci, les razzias faites dans les environs du campement et enfin la tentative de pillage dont il pouvait constater de visu le piteux résultat.

Piteux, il ne pouvait l’être, en effet, davantage. Repoussés à coups de fusils, comme il a été dit, par les quatre familles solidement retranchées dans leur enclos, les pillards avaient battu en retraite, ne rapportant, en fait de butin, que leurs camarades tués ou blessés. Combien le retour avait été différent de l’aller ! Ils étaient partis à grand bruit, s’excitant les uns les autres, grisés d’une sorte de joie féroce, au milieu d’un concert d’exclamations, de lazzi brutaux, de vociférations, de menaces contre ceux qu’on se disposait à mettre à rançon. Ils revenaient en silence, l’oreille basse, n’ayant gagné dans l’aventure que des horions. Les bouches étaient muettes, les cœurs amers, les yeux sombres. L’excitation sauvage du départ avait fait place à une sourde fureur, qui ne demandait qu’un prétexte pour éclater.

Ils s’estimaient dupes. De qui ? Ils ne savaient trop. Pas de leur sottise, ni de leurs illusions, dans tous les cas. Selon la coutume universelle, ils eussent accusé la terre entière avant de s’accuser eux-mêmes.

Ils connaissaient bien, pour l’avoir éprouvé trop souvent, ce sentiment d’amertume et de honte qui succède à l’avortement des entreprises de violence. Avant d’être jetés sur l’île Hoste, ils avaient compté parmi les prolétaires des deux mondes, et plus d’une fois ils s’étaient laissé prendre aux discours vibrants des rhéteurs. Ils avaient pratiqué la grève, digne et calme pendant les premiers jours, quand les bourses sont encore pleines, mais que la misère menaçante rend impatiente et fébrile, et qui devient furieuse enfin, quand les marmots crient devant la huche vide. C’est alors, qu’on voit rouge, qu’on se rue en trombe, et qu’on tue et qu’on meurt pour revenir… victorieux parfois, il est vrai, mais plus souvent vaincu, c’est-à-dire dans une condition pire, l’échec ayant démontré la faiblesse de ceux qui voulaient triompher par la force.

Eh bien ! ce retour à travers les champs saccagés, c’était tout à fait le dernier acte d’une grève qui finit mal. L’état des âmes était pareil. Les pauvres diables s’estimaient joués et ils enrageaient de leur sottise. Les chefs, Beauval, Dorick, où étaient-ils partis ?… Parbleu ! loin des coups. C’était toujours et partout la même chose. Des renards et des corbeaux. Des exploiteurs et des exploités.

Mais la grève, quand elle est sanglante, l’émeute, les révolutions ont leur rituel que les acteurs de ce drame savaient par cœur pour s’y être plus d’une fois scrupuleusement conformés. Il est d’usage que, dans ces convulsions, où l’homme, oubliant qu’il est un être pensant, emploie comme arguments la violence et le meurtre, les victimes deviennent des drapeaux.

Drapeaux donc étaient devenues celles que rapportait la bande des pillards, et c’est pourquoi on les avait étendues sous les yeux de Ferdinand Beauval qui, détenant le pouvoir, était par essence responsable de tous les maux. Mais, là, on s’était heurté à ses partisans, et l’on avait commencé par s’injurier copieusement avant d’en arriver aux coups. L’heure des coups, d’ailleurs, n’avait pas encore sonné. Un protocole inflexible indiquait nettement la marche à suivre. Quand on aurait suffisamment discouru, quand les gosiers seraient fatigués de crier, on rentrerait chez soi, puis, le lendemain, pour que tout fût accompli conformément aux rites, on ferait aux morts de solennelles funérailles. C’est alors seulement que les désordres seraient à craindre.

L’intervention du Kaw-djer avait brusqué les choses. Grâce à lui, les colères avaient fait trêve, et l’on s’était souvenu qu’il n’y avait pas là que des morts, mais aussi des blessés auxquels des soins rapides étaient peut-être susceptibles de conserver la vie.

Le terre-plein était désert, quand il le traversa pour retourner au Bourg-Neuf. Avec sa mobilité coutumière, la foule, toujours prête à s’enflammer soudainement, s’était soudainement apaisée. Les maisons étaient closes. On dormait.

Tout en cheminant dans la nuit, le Kaw-djer pensait à ce qu’il avait appris. Aux noms de Dorick et de Beauval, il avait simplement haussé les épaules, mais la randonnée des pillards à travers la campagne lui semblait mériter plus sérieuse considération. Ces déprédations, ces vols, ces actes de barbarie étaient du plus fâcheux augure. La colonie, déjà si compromise, était perdue sans retour, si les colons entraient en lutte ouverte les uns contre les autres.

Que devenaient, au contact des faits, les théories sur lesquelles le généreux illuminé avait édifié sa vie ? Le résultat était là, certain, tangible, incontestable. Livrés à eux-mêmes, ces hommes s’étaient montrés incapables de vivre, et ils allaient mourir de faim, troupeau imbécile qui ne saurait pas trouver sa pâture sans un berger pour la lui donner. Quant à leur être moral, la qualité n’en excédait pas celle de leur sens pratique. L’abondance, la médiocrité et la misère, les brûlures du soleil et les morsures du froid, tout avait été prétexte pour que se révélassent les tares indélébiles des âmes. Ingratitude et égoïsme, abus de la force et lâcheté, intempérance, imprévoyance et paresse, voilà de quoi étaient pétris un trop grand nombre de ces hommes, dont l’intérêt, à défaut de plus noble mobile, eût dû faire une seule volonté aux mille cerveaux. Et voici qu’on arrivait aux dernières lignes de cette lamentable aventure ! Dix-huit mois avaient suffi pour qu’elle commençât et se conclût. Comme si la nature eût regretté son œuvre et reconnu son erreur, elle rejetait ces hommes qui s’abandonnaient eux-mêmes. La mort les frappait sans relâche. L’un après l’autre, ils disparaissaient ; l’un après l’autre, ils étaient repris par la terre, creuset où tout s’élabore et se transforme, qui, continuant le cycle éternel, referait de leur substance d’autres êtres, hélas ! sans doute, pareils à eux.

Encore estimaient-ils que la grande faucheuse n’allait pas assez vite en besogne, puisqu’ils l’aidaient de leurs propres mains. Là-bas, d’où le Kaw-djer venait, des blessés et des morts. Ici, où il passait, le cadavre de Sirk. Au Bourg-Neuf, la poitrine trouée d’un enfant, par qui son cœur désenchanté avait réappris la douceur d’aimer. De tous côtés, du sang.

Avant d’aller chercher le sommeil, le Kaw-djer s’approcha du chevet de Halg. La situation était la même, ni meilleure, ni pire. Une hémorragie soudaine était toujours à craindre et, pendant plusieurs jours, ce danger resterait redoutable.

Brisé par la fatigue, il se réveilla tard le lendemain. Le soleil était déjà haut sur l’horizon, quand il sortit de sa maison, après une visite à Halg, dont l’état demeurait stationnaire. La brume s’était levée. Il faisait beau. Hâtant le pas, afin de rattraper le temps perdu, le Kaw-djer se mit en route, comme chaque jour, pour Libéria, où l’appelaient ses malades ordinaires, en nombre, il est vrai, décroissant depuis le commencement du printemps, et les quatre blessés de le veille.

Mais il se heurta à une barrière humaine dressée en travers du ponceau. À l’exception de Halg et de Karroly, elle comprenait toute la population masculine du Bourg-Neuf. Il y avait là quinze hommes et, circonstance singulière, quinze hommes armés de fusils, qui paraissaient le guetter. Ce n’étaient point des soldats, et pourtant leur attitude avait quelque chose de militaire. Calmes, sévères même, ils demeuraient l’arme au pied, comme dans l’attente des ordres d’un chef.

Harry Rhodes, à quelques pas en avant d’eux, arrêta du geste le Kaw-djer. Celui-ci fit halte, et dénombra la petite troupe d’un regard étonné.

« Kaw-djer, dit Harry Rhodes, non sans une sorte de solennité, depuis longtemps je vous conjure de venir au secours de la malheureuse population de l’île Hoste, en acceptant de vous placer à sa tête. Une dernière fois, je renouvelle ma prière. »

Le Kaw-djer, sans répondre, ferma les yeux, comme pour mieux voir en lui-même. Harry Rhodes poursuivit :

« Les derniers événements ont dû vous faire réfléchir. Nous, en tous cas, nous sommes fixés. C’est pourquoi, cette nuit, Hartlepool, moi et quelques autres, nous sommes allés reprendre ces quinze fusils qui ont été distribués aux hommes du Bourg-Neuf. Nous sommes armés maintenant et maîtres par conséquent d’imposer nos volontés. Or, les choses en sont arrivées à un point qu’une plus longue patience serait un véritable crime. Il faut agir. Mon parti est pris. Si vous persistez dans votre refus, je me mettrai moi-même à la tête de ces braves gens. Malheureusement, je n’ai, ni votre influence, ni votre autorité. On ne m’écoutera pas, et le sang coulera. À vous, au contraire, on obéira sans murmure. Décidez.

– Qu’y a-t-il donc de nouveau ? demanda le Kaw-djer avec son calme habituel.

– Ceci », répondit Harry Rhodes, en étendant la main vers la maison où Halg agonisait.

Le Kaw-djer tressaillit.

« Et ceci encore », ajouta Harry Rhodes, en l’entraînant de quelques pas vers l’amont.

Tous deux gravirent la berge qui, en cet endroit, dominait la rive droite. Libéria et la plaine marécageuse qui les en séparait apparurent à leurs regards.

Dès les premières heures du matin, on s’était, au campement réveillé avec la fièvre. Il s’agissait de compléter l’œuvre de la veille, en procédant aux funérailles solennelles des trois morts. La perspective de cette cérémonie mettait tout le monde en ébullition. Pour les camarades des victimes, il s’agissait d’une manifestation ; pour les partisans de Beauval, d’un danger ; pour les autres, d’un spectacle.

La population tout entière, à l’exception du seul Beauval, qui avait jugé plus sage de se tenir enfermé, suivit donc les trois cercueils. On ne négligea pas de faire passer le cortège devant la maison du gouverneur, ni de s’arrêter sur le terre-plein, ce dont Lewis Dorick profita pour débiter une violente diatribe. Puis on se remit en marche.

Sur les tombes, Dorick, prenant de nouveau la parole, prononça, pour la centième fois, un trop facile réquisitoire contre l’administration de la colonie. À l’entendre, l’imprévoyance, l’incapacité, les principes rétrogrades de son titulaire avaient causé tous les malheurs. Le moment était venu de renverser cet incapable et de nommer à sa place un autre chef.

Le succès de Dorick fut éclatant. On lui répondit par un tonnerre de cris. D’abord, ce furent des « Vive Dorick ! » puis on hurla « Au palais !… Au palais !… » et une centaine d’hommes s’ébranlèrent, en martelant le sol de leurs pieds lourds. Ils étaient chauffés à point. Leurs yeux étincelaient, leurs poings vers le ciel se tendaient menaçants, et les bouches grandes ouvertes par des clameurs de haine faisaient dans les visages des trous noirs.

Bientôt le mouvement s’accéléra. Ils pressèrent le pas, puis coururent, et enfin, se poussant, se bousculant, ils dévalèrent comme un torrent.

Un obstacle brisa leur élan. Ceux qui, ayant part aux avantages du pouvoir, redoutaient que le détenteur n’en fût changé, s’étaient constitués ses défenseurs. Poings contre poings, poitrines contre poitrines, les deux bandes se heurtèrent, et les coups commencèrent à pleuvoir.

Toutefois, le parti de Beauval, visiblement le plus faible, dut reculer. Pas à pas, mètre à mètre, il fut refoulé jusqu’au Palais. Sur le terre-plein, la bataille reprit plus ardente. Longtemps elle demeura indécise. De temps à autre, un combattant, forcé de se retirer de la lutte, allait s’abattre dans quelque coin. Des mâchoires furent brisées, des côtes enfoncées, des membres cassés.

Plus on frappait, plus on s’exaspérait. Le moment vint où les couteaux sortirent tout seuls de leurs gaines. Une fois de plus, le sang coula.

Après une résistance héroïque, les défenseurs de Beauval furent enfin débordés, et les assaillants, ayant tout balayé devant eux, se ruèrent en désordre dans l’intérieur du Palais. Avec des hurlements de sauvages, ils le parcoururent de haut en bas. S’ils avaient trouvé Beauval, celui-ci eût été inévitablement écharpé. Par bonheur, il fut impossible de le découvrir. Beauval avait disparu. En voyant de quelle manière tournaient les choses, il avait déguerpi à temps, et, en ce moment, il fuyait à toutes jambes dans la direction du Bourg-Neuf.

L’inutilité de leurs recherches porta au paroxysme la rage des vainqueurs. Il est de l’essence même de la foule de perdre toute mesure dans le bien comme dans le mal. À défaut d’autre victime, on s’en prit aux choses. La demeure de Beauval fut pillée de fond en comble. Son misérable mobilier, ses papiers, ses objets personnels, tout fut jeté pêle-mêle par les fenêtres, et amoncelé en un tas auquel on mit le feu. Quelques instants plus tard, – fut-ce par inadvertance ? fut-ce par la volonté de l’un des émeutiers ? – le Palais lui-même flambait à son tour.

Chassés par la fumée, les envahisseurs se précipitèrent au dehors. Alors, ils n’étaient plus des hommes. Ivres de cris, de saccage et de meurtre, ils n’avaient plus de pensée ni de but. Rien qu’un irrésistible besoin de frapper, d’assommer, de détruire et de tuer.

Sur le terre-plein stationnait, comme au spectacle, la foule des enfants, des femmes et des indifférents, éternels badauds à qui on ne cesse de rendre les coups qu’ils n’ont pas donnés. Ils formaient, en somme, le gros de la population, mais, en dépit de leur nombre, ils étaient trop pacifiques pour être redoutables. La bande de Lewis Dorick, maintenant grossie de ses anciens adversaires qui jugeaient opportun de se ranger du côté du plus fort, se rua sur cette multitude inoffensive, cognant des pieds et des poings.

Ce fut une fuite éperdue. Hommes, femmes et enfants se répandirent dans la plaine, poursuivis par ces énergumènes qui eussent été bien embarrassés de donner la raison de leur sauvage fureur.

Du haut de la berge qu’il venait de gravir avec Harry Rhodes, le Kaw-djer, en regardant du côté du campement, n’aperçut qu’un nuage de fumée, dont les lourdes volutes allaient rouler jusqu’à la mer. Les maisons disparaissaient dans ce nuage, d’où s’élevaient des cris confus : appels, jurons, exclamations de douleur et d’angoisse. Un seul être vivant, un homme, se montrait dans la plaine, au-delà de la rivière. Il courait de toutes ses forces, bien que personne ne fût à sa poursuite. Sans ralentir son allure, cet homme atteignit le ponceau, le franchit, et vint tomber, hors d’haleine, en arrière de la petite troupe armée. On reconnut alors Ferdinand Beauval.

Voilà ce que vit d’abord le Kaw-djer. Dans sa simplicité, le tableau était éloquent, et il en comprit sur-le-champ la signification : Beauval honteusement chassé, contraint à la fuite, et l’émeute semant dans Libéria l’incendie et la mort.

Quel sens avait tout cela ? Qu’on se fût débarrassé de Beauval, rien de mieux. Mais pourquoi cette dévastation, dont les auteurs seraient les premières victimes ? Pourquoi cette tuerie, dont les cris lointains disaient la sauvage fureur ?

Ainsi donc, les hommes pouvaient en arriver là ! Non seulement le plus médiocre intérêt les rendait capables du mal, mais ils l’étaient encore, le cas échéant, de détruire pour détruire, de frapper pour frapper, de tuer pour le plaisir de tuer ! Il n’y avait pas que les besoins, les passions et l’orgueil pour lancer les hommes les uns contre les autres ; il y avait aussi la folie, cette folie qui existe en puissance dans toutes les foules, et qui fait qu’ayant une fois goûté de la violence, elles ne s’arrêtent que saoules de destruction et de carnage.

C’est par une telle folie – héroïsme ou brigandage, selon l’occurrence – que le bandit abat sans raison le passant inoffensif, c’est par elle que les révolutions font des innocents et des coupables une indistincte hécatombe, comme c’est elle aussi qui enflamme les armées et gagne les batailles.

Que devenaient, devant de pareils faits, les rêves du Kaw-djer ? Si la liberté intégrale était le bien naturel des hommes, n’était-ce pas à la condition qu’ils restassent des hommes et qu’ils ne fussent pas susceptibles de se transformer en bêtes fauves, comme ceux dont il contemplait les exploits ?

Le Kaw-djer n’avait rien répondu à Harry Rhodes. Droit et ferme au point culminant de la berge, il regarda pendant quelques minutes en silence. Ses réflexions douloureuses, son visage impassible ne les trahissait pas.

Et pourtant, quel débat cruel dont son âme était déchirée ! Fermer les yeux à l’évidence et s’entêter égoïstement dans une religion menteuse, tandis que ces malheureux insensés se massacraient les uns les autres, ou bien reconnaître l’évidence, obéir à la raison, intervenir dans ce désordre et les sauver malgré eux, poignant dilemme ! Ce que commandait le bon sens, c’était, hélas ! la négation de toute sa vie. Voir brisée à ses pieds l’idole élevée dans son cœur, reconnaître qu’on a été dupe d’un mirage, se dire qu’on a bâti sur un mensonge, que rien n’est vrai de ce qu’on a pensé, et qu’on s’est sacrifié stupidement à une chimère, quelle faillite !

Tout à coup, hors de la fumée qui recouvrait Libéria, jaillit un fuyard, puis un autre, puis dix autres, puis cent autres, dont beaucoup de femmes et d’enfants. Quelques-uns cherchaient à se réfugier dans les hauteurs de l’Est, mais le plus grand nombre, serrés de près par leurs adversaires, couraient éperdument dans la direction du Bourg-Neuf. La dernière de ceux-ci était une femme. Un peu forte, elle ne pouvait aller vite. Un homme la rejoignit en quelques enjambées, la saisit par les cheveux, la renversa sur le sol, leva le poing… Le Kaw-Djer se retourna vers Harry Rhodes et dit d’une voix grave :

« J’accepte. »

TROISIÈME PARTIE

I – Premières mesures

 

Le Kaw-djer, à la tête des quinze volontaires, traversa la plaine au pas de course. Il lui suffît de quelques minutes pour atteindre Libéria.

On se battait encore sur le terre-plein, mais avec moins d’ardeur, et uniquement par suite de la vitesse acquise, car, déjà, on ne savait plus très bien pourquoi.

L’arrivée de la petite troupe armée frappa de stupeur les belligérants. C’était une éventualité qu’ils n’avaient pas prévue. À aucun moment, les émeutiers n’avaient admis qu’ils pussent avoir à lutter contre une force supérieure, de taille à mettre le holà à leurs fantaisies meurtrières. Les combats singuliers en furent subitement arrêtés. Ceux qui recevaient les coups prirent du champ, ceux qui les donnaient s’immobilisèrent aux endroits où ils se trouvaient, les uns tout ahuris de leur inexplicable aventure, les autres l’air un peu égaré, la respiration haletante, en hommes qui, dans un moment d’aberration, auraient accompli quelque travail pénible dont ils ne comprendraient plus la raison. Sans transition, la surexcitation faisait place à la détente.

Le Kaw-djer s’occupa en premier lieu de combattre l’incendie que les flammes, rabattues par une légère brise du Sud, risquaient de communiquer au campement tout entier. L’ancien « palais » de Beauval était alors plus qu’aux trois quarts consumé. Quelques coups de crosse suffirent à jeter bas cette construction légère, dont il ne subsista bientôt plus qu’un tas de débris calcinés d’où s’élevait une fumée âcre.

Cela fait, laissant cinq de ses hommes de garde près de la foule assagie, il partit avec les dix autres à travers la plaine, afin de rallier le surplus des émigrants. Il y réussit sans peine. De tous côtés on revenait vers Libéria, les assaillants, dont la fatigue avait apaisé la fureur insensée, formant l’avant-garde, et derrière eux, les badauds étrillés, qui, encore mal remis de leur terreur, se rapprochaient craintivement en conservant un prudent intervalle. Quand ceux-ci aperçurent le Kaw-djer, ils reprirent confiance et pressèrent le pas, si bien que les uns et les autres arrivèrent confondus à Libéria.

En moins d’une heure, toute la population fut rassemblée sur le terre-plein. À voir ses rangs serrés, sa masse homogène, il eût été impossible de soupçonner que des partis adverses l’eussent jamais divisée. Sans les nombreuses victimes qui jonchaient le sol, il ne serait resté aucune trace des troubles qui venaient de finir.

La foule ne montrait pas d’impatience. De la curiosité simplement. Tout étonnée de l’incompréhensible rafale qui l’avait secouée et meurtrie, elle regardait placidement le groupe compact des quinze hommes armés qui lui faisait face, et attendait ce qui allait s’ensuivre.

Le Kaw-djer s’avança au milieu du terre-plein, et, s’adressant aux colons dont les regards convergeaient vers lui, il dit d’une voix forte :

« Désormais, c’est moi qui serai votre chef. »

Quel chemin il lui avait fallu parcourir pour en arriver à prononcer ces quelques mots ! Ainsi donc, non seulement il acceptait enfin le principe d’autorité, non seulement il consentait, en dépit de ses répugnances, à en être le dépositaire, mais encore, allant d’un extrême à l’autre, il dépassait les plus absolus autocrates. Il ne se contentait pas de renoncer à son idéal de liberté, il le foulait aux pieds. Il ne demandait même pas l’assentiment de ceux dont il se décrétait le chef. Ce n’était pas une révolution. C’était un coup d’État.

Un coup d’État d’une étonnante facilité. Quelques secondes de silence avaient suivi la brève déclaration du Kaw-djer, puis un grand cri s’éleva de la foule. Applaudissements, vivats, hourras partirent à la fois en ouragan. On se serrait les mains, on se congratulait, les mères embrassaient leurs enfants. Ce fut un enthousiasme frénétique.

Ces pauvres gens passaient du découragement à l’espoir. Du moment que le Kaw-djer prenait leurs affaires en mains, ils étaient sauvés. Il saurait bien les tirer de leur misère. Comment ?… Par quel moyen ?… Personne n’en avait aucune idée, mais là n’était pas la question. Puisqu’il se chargeait de tout, il n’y avait pas à chercher plus loin.

Quelques-uns, cependant, étaient sombres. Toutefois, si les partisans, dispersés, noyés dans la foule, de Beauval et de Lewis Dorick ne poussaient pas de vivats, ils ne se risquaient pas à manifester autrement que par leur silence. Qu’eussent-ils pu faire de plus ? Leur minorité infime devait compter avec la majorité, depuis que celle-ci avait un chef. Ce grand corps possédait une tête désormais, et le cerveau rendait redoutable ces innombrables bras jusqu’ici dédaignés.

Le Kaw-djer étendit la main. Le silence s’établit comme par enchantement.

« Hosteliens, dit-il, le nécessaire sera fait pour améliorer la situation, mais j’exige l’obéissance de tous et je compte que personne ne m’obligera à employer la force. Que chacun de vous rentre chez soi et attende les instructions qui ne tarderont pas à être données. »

L’énergique laconisme de ce discours eut les plus heureux effets. On comprit qu’on allait être dirigé, et qu’il suffirait dorénavant de se laisser conduire. Rien ne pouvait mieux réconforter des malheureux qui venaient de faire de la liberté une si déplorable expérience et qui l’eussent volontiers aliénée contre la certitude d’un morceau de pain. La liberté est un bien immense, mais qu’on ne peut goûter qu’à la condition de vivre. Et vivre, à cela se réduisaient pour l’instant les aspirations de ce peuple en détresse.

On obéit avec célérité, sans faire entendre le plus léger murmure. La place se vida, et tous, jusqu’à Lewis Dorick, se conformant aux ordres reçus, s’enfermèrent dans les maisons ou sous les tentes.

Le Kaw-djer suivit des yeux la foule qui s’écoulait, et ses lèvres eurent un imperceptible pli d’amertume. S’il lui était resté des illusions, elles se fussent envolées. L’homme, décidément, ne haïssait pas la contrainte autant qu’il se l’était imaginé. Tant de veulerie – de lâcheté presque ! – ne s’accordait pas avec l’exercice d’une liberté sans limite.

Une centaine de colons n’avaient pas suivi les autres. Le Kaw-djer se tourna en fronçant les sourcils vers ce groupe indocile. Aussitôt, un de ceux qui le composaient s’avança en avant de ses compagnons et prit la parole en leur nom. S’ils n’allaient pas, eux aussi, s’enfermer dans leurs demeures, c’est qu’ils n’en avaient pas. Chassés de leurs fermes envahies par une horde de pillards, ils venaient d’arriver à la côte, ceux-là depuis quelques jours, ceux-ci de la veille, et ils ne possédaient plus d’autre abri que le ciel.

Le Kaw-djer, les ayant assurés qu’il serait promptement statué sur leur sort, les invita à dresser les tentes qui existaient encore en réserve, puis, tandis qu’ils se mettaient en devoir d’obéir, il s’occupa sans plus tarder des victimes de l’émeute.

Il y en avait sur le terre-plein même et dans la campagne environnante. On partit à la recherche de ces dernières, et bientôt toutes furent ramenées au campement. Vérification faite, les troubles coûtaient la vie à douze colons, en y comprenant les trois pillards qui avaient trouvé la mort dans l’assaut de la ferme des Rivière. En général, il n’y avait pas lieu de beaucoup regretter les défunts. Un d’entre eux seulement, un des émigrants revenus de l’intérieur au cours de l’hiver, devait être compté dans la portion saine du peuple hostelien. Quant aux autres, ils appartenaient aux clans de Beauval et de Dorick, et le parti du travail et de l’ordre ne pouvait qu’être fortifié par leur disparition.

Les dommages les plus sérieux avaient été soufferts, en effet, par les émeutiers eux-mêmes, acharnés dans l’attaque comme dans la défense. Parmi les curieux inoffensifs qu’ils avaient assaillis avec tant de sauvagerie après l’incendie du « palais », tout se réduisait, hormis le colon assassiné, à des blessures : contusions, fractures, voire quelques coups de couteau, qui fort heureusement ne mettaient en danger la vie de personne.

C’était de la besogne pour le Kaw-djer. Il n’en fut pas effrayé. Ce n’est pas en aveugle qu’il avait pris en charge l’existence d’un millier d’êtres humains, et, quelle que fût la grandeur de la tâche, elle ne serait pas au-dessus de son courage.

Les blessés examinés, pansés quand il y avait lieu, et enfin dirigés sur leurs demeures habituelles, le terre-plein fut complètement vide. Y laissant cinq hommes en surveillance, le Kaw-djer reprit, avec les dix autres, le chemin du Bourg-Neuf. Là-bas, un autre devoir l’appelait ; là-bas, il y avait Halg, mourant, mort peut-être…

Halg était dans le même état, et les soins intelligents ne lui manquaient pas. Graziella et sa mère étaient accourues rejoindre Karroly au chevet du blessé, et l’on pouvait compter sur le dévouement de telles gardes-malades. Élevée à une rude école, la jeune fille y avait appris à commander à sa douleur. Elle montra au Kaw-djer un visage tranquille et répondit avec calme à ses questions. Halg, ainsi qu’elle le lui dit, n’avait que peu de fièvre, mais il ne sortait de sa continuelle somnolence que pour pousser de temps à autre quelques faibles gémissements. Une mousse sanguinolente coulait toujours entre ses lèvres pâlies. Toutefois, elle était moins abondante et sa coloration moins prononcée. Il y avait là un symptôme favorable.

Pendant ce temps, les dix hommes qui avaient accompagné le Kaw-djer s’étaient chargés de vivres prélevés sur la réserve du Bourg-Neuf. Sans s’accorder un instant de repos, on repartit pour Libéria, où on alla de porte en porte donner à chacun sa ration. La répartition terminée, le Kaw-djer distribua la garde pour la nuit, puis, s’enroulant dans une couverture, il s’étendit sur le sol et chercha le sommeil.

Il ne put le trouver. En dépit de sa lassitude physique, son cerveau s’obstinait à élaborer la pensée.

À quelques pas, les deux hommes de veille gardaient une immobilité de statue. Rien ne troublait le silence. Les yeux ouverts dans l’ombre, le Kaw-djer rêva.

Que faisait-il là ?… Pourquoi avait-il permis que sa conscience fût violentée par les faits et qu’une telle souffrance lui fût imposée ?… S’il vivait auparavant dans l’erreur, du moins y vivait-il heureux… Heureux ! qui l’empêchait de l’être encore ? il lui suffirait de vouloir. Que fallait-il pour cela ? Moins que rien. Se lever, fuir, demander l’oubli de cette cruelle aventure à l’ivresse des courses vagabondes qui, si longtemps, lui avaient donné le bonheur…

Hélas ! maintenant, lui rendraient-elles ses illusions détruites ? Et quelle serait sa vie, avec le remords de tant de vies immolées à la gloire d’un faux dieu ?… Non, cette foule qu’il avait prise en charge, il en était comptable vis-à-vis de lui-même. Il ne serait quitte envers elle que lorsque, d’étape en étape, il l’aurait conduite jusqu’au port.

Soit ! Mais quelle route choisir ?… N’était-il pas trop tard ?… Avait-il le pouvoir, un homme quel qu’il fût avait-il le pouvoir de faire remonter la pente à ce peuple, que ses tares, ses vices, son infériorité intellectuelle et morale semblaient vouer d’avance à un inévitable anéantissement ?

Froidement, le Kaw-djer évalua le poids du fardeau qu’il entreprenait de porter. Il fit le tour de son devoir et chercha les meilleurs moyens de l’accomplir. Empêcher ces pauvres gens de mourir de faim ?… Oui, cela d’abord. Mais c’était peu de chose en regard de l’ensemble de l’œuvre. Vivre, ce n’est pas seulement satisfaire aux besoins matériels des organes, c’est aussi, plus encore peut-être, être conscient de la dignité humaine ; c’est ne compter que sur soi et se donner aux autres ; c’est être fort ; c’est être bon. Après avoir sauvé de la mort ces vivants, il resterait à faire, de ces vivants, des hommes.

Étaient-ils capables, ces dégénérés, de s’élever à un tel idéal ? Tous, non assurément, mais quelques-uns peut-être, si on leur montrait l’étoile qu’ils n’avaient pas su voir dans le ciel, si on les conduisait au but en les tenant par la main.

Ainsi, dans la nuit, songeait le Kaw-djer. Ainsi, l’une après l’autre, ses dernières résistances furent renversées, ses dernières révoltes vaincues, et peu à peu s’élabora dans son esprit le plan directeur auquel il allait désormais conformer tous ses actes.

L’aube le trouva debout et revenant déjà du Bourg-Neuf, où il avait eu la joie de constater que l’état de Halg avait une légère tendance à s’améliorer. Aussitôt de retour à Libéria, il entra dans son rôle de chef.

Son premier acte fut de nature à étonner ceux-là mêmes qui le touchaient de plus près. Il commença par battre le rappel des vingt ou vingt-cinq ouvriers maçons et des menuisiers faisant partie du personnel de la colonie, puis, leur ayant adjoint une vingtaine de colons choisis parmi ceux auxquels était familier le maniement de la pelle et de la pioche, il distribua à chacun sa besogne. En un point qu’il indiqua, des tranchées devaient être ouvertes, en vue de recevoir les murailles de l’une des maisons démontables qui serait édifiée à cet endroit. La maison une fois en place, les maçons en consolideraient les parois au moyen de contre-murs et la diviseraient par des cloisons selon un plan qui fut séance tenante tracé sur le sol. Ces instructions données, tandis qu’on se mettait à l’œuvre sous la direction du charpentier Hobart promu aux fonctions de contremaître, le Kaw-djer s’éloigna avec dix hommes d’escorte.

À quelques pas s’élevait la plus vaste des maisons démontables. Là demeuraient cinq personnes. En compagnie des frères Moore, de Sirdey et de Kennedy, Lewis Dorick y avait élu domicile. C’est là que le Kaw-djer se rendit en droite ligne.

Au moment où il entra, les cinq hommes étaient engagés dans une discussion véhémente. En l’apercevant, ils se levèrent brusquement.

« Que venez-vous faire ici ? » demanda Lewis Dorick d’un ton rude.

Du seuil, le Kaw-djer répondit froidement :

« La colonie hostelienne a besoin de cette maison.

– Besoin de cette maison !… répéta Lewis Dorick qui n’en pouvait croire, comme on dit, ses oreilles. Pourquoi faire ?

– Pour y loger ses services. Je vous invite à la quitter sur-le-champ.

– Comment donc !… approuva ironiquement Dorick. Où irons-nous ?

– Où il vous plaira. Il ne vous est pas interdit de vous en bâtir une autre.

– Vraiment !… Et en attendant ?

– Des tentes seront mises à votre disposition.

– Et moi, je mets la porte à la vôtre », s’écria Dorick rouge de colère.

Le Kaw-djer s’effaça, démasquant son escorte armée qui était restée au dehors.

« Dans ce cas, dit-il posément, je serai dans la nécessité d’employer la force. »

Lewis Dorick comprit d’un coup d’œil que toute résistance était impossible. Il battit en retraite.

« C’est bon, grommela-t-il. On s’en va… Le temps seulement de réunir ce qui nous appartient, car on nous permettra bien, je suppose, d’emporter…

– Rien, interrompit le Kaw-djer. Ce qui vous est personnel vous sera remis par mes soins. Le reste est la propriété de la colonie. »

C’en était trop. Dans sa rage, Dorick en oublia la prudence.

« C’est ce que nous verrons ! » s’écria-t-il en portant la main à sa ceinture.

Le couteau n’était pas hors de sa gaine qu’il lui était arraché. Les frères Moore s’élancèrent à la rescousse. Saisi à la gorge par le Kaw-djer, le plus grand fut renversé sur le sol. Au même instant, les gardes du nouveau chef faisaient irruption dans la pièce. Ils n’eurent pas à intervenir. Les cinq émigrants, tenus en respect, renonçaient à la lutte. Ils sortirent sans opposer une plus longue résistance.

Le bruit de l’altercation avait attiré un certain nombre de curieux. On se pressait devant la porte. Les vaincus durent se frayer un passage dans ce populaire, dont ils étaient jadis si redoutés. Le vent avait tourné. On les accabla de huées.

Le Kaw-djer, aidé de ses compagnons, procéda rapidement à une visite minutieuse de la maison dont il venait de prendre possession. Ainsi qu’il l’avait promis, tout ce qui pouvait être considéré comme la propriété personnelle des précédents occupants fut mis de côté pour être ultérieurement rendu aux ayants-droit. Mais, en dehors de cette catégorie d’objets, il fit d’intéressantes trouvailles. L’une des pièces, la plus reculée, avait été transformée en véritable garde-manger. Là s’amoncelait une importante réserve de vivres. Conserves, légumes secs, corned-beef, thé et café, les provisions étaient aussi abondantes qu’intelligemment choisies. Par quel moyen Lewis Dorick et ses acolytes se les étaient-ils procurées ? Quel que fût ce moyen, ils n’avaient jamais eu à souffrir de la disette générale, ce qui ne les avait pas empêchés, d’ailleurs, de crier plus fort que les autres et d’être les fauteurs des troubles dans lesquels avait sombré le pouvoir de Beauval.

Le Kaw-djer fit transporter ces vivres sur le terre-plein, où ils furent déposés sous la protection des fusils, puis des ouvriers réquisitionnés à cet effet, et auxquels le serrurier Lawson fut adjoint à titre de contremaître, commencèrent le démontage de la maison.

Pendant que ce travail se poursuivait, le Kaw-djer, accompagné de quelques hommes d’escorte, entreprit, par tout le campement, une série de visites domiciliaires qui fut continuée sans interruption jusqu’à son complet achèvement. Maisons et tentes furent fouillées de fond en comble. Le produit de ces investigations, qui occupèrent la majeure partie de la journée, fut d’une richesse inespérée. Chez tous les émigrants se rattachant plus ou moins étroitement à Lewis Dorick ou à Ferdinand Beauval, et aussi chez quelques autres qui avaient réussi à se constituer une réserve en se privant aux jours d’abondance relative, on découvrit des cachettes analogues à celle qu’on avait déjà trouvée.

Pour échapper aux soupçons sans doute, leurs possesseurs ne s’étaient pas montrés les derniers à se plaindre, lorsque la famine était venue. Le Kaw-djer en reconnut plus d’un, parmi eux, qui avaient imploré son aide et qui avaient accepté sans scrupule sa part des vivres prélevés sur ceux du Bourg-Neuf. Se voyant dépistés, ils étaient fort embarrassés maintenant, bien que le Kaw-djer ne manifestât par aucun signe les sentiments que leur ruse pouvait lui faire éprouver.

Elle était cependant de nature à lui ouvrir de profondes perspectives sur les lois inflexibles qui gouvernent le monde. En fermant l’oreille aux cris de détresse que la faim arrachait à leurs compagnons de misère, en y mêlant hypocritement les leurs afin d’éviter le partage de ce qu’ils réservaient pour eux-mêmes, ces hommes avaient démontré une fois de plus l’instinct de féroce égoïsme qui tend uniquement à la conservation de l’individu. En vérité, leur conduite eût été la même s’ils eussent été, non des créatures raisonnables et sensibles, mais de simples agrégats de substance matérielle contraints d’obéir aveuglément aux fatalités physiologiques de la cellule initiale dont ils étaient sortis.

Mais le Kaw-djer n’avait plus besoin, pour être convaincu, de cette démonstration supplémentaire et qui ne serait malheureusement pas la dernière. Si son rêve en s’écroulant n’avait laissé qu’un vide affreux dans son cœur, il ne songeait pas à le réédifier. L’éloquente brutalité des choses lui avait prouvé son erreur. Il comprenait qu’en imaginant des systèmes il avait fait œuvre de philosophe, non de savant, et qu’il avait ainsi péché contre l’esprit scientifique qui, s’interdisant les spéculations hasardeuses, s’attache à l’expérience et à l’examen purement objectif des faits. Or, les vertus et les vices de l’humanité, ses grandeurs et ses faiblesses, sa diversité prodigieuse, sont des faits qu’il faut savoir reconnaître et avec lesquels il faut compter.

Et, d’ailleurs, quelle faute de raisonnement n’avait-il pas commise en condamnant en bloc tous les chefs, sous prétexte qu’ils ne sont pas impeccables et que la perfection originelle des hommes les rend inutiles ! Ces puissants, envers lesquels il s’était montré si sévère, ne sont-ils pas des hommes comme les autres ? Pourquoi auraient-ils le privilège d’être imparfaits ? De leur imperfection, n’aurait-il pas dû, au contraire, logiquement conclure à celle de tous, et n’aurait-il pas dû reconnaître, par suite, la nécessité des lois et de ceux qui ont mission de les appliquer ?

Sa formule fameuse s’effritait, tombait en poussière. « Ni Dieu, ni maître », avait-il proclamé, et il avait dû confesser la nécessité d’un maître. De la deuxième partie de la proposition il ne subsistait rien, et sa destruction ébranlait la solidité de la première. Certes, il n’en était pas à remplacer sa négation par une affirmation. Mais, du moins, il connaissait la noble hésitation du savant qui, devant les problèmes dont la solution est actuellement impossible, s’arrête au seuil de l’inconnaissable et juge contraire à l’essence même de la science de décréter sans preuves qu’il n’y a dans l’univers rien d’autre que de la matière et que tout est soumis à ses lois. Il comprenait qu’en de telles questions une prudente expectative est de mise, et que, si chacun est libre de jeter son explication personnelle du mystère universel dans la bataille des hypothèses, toute affirmation catégorique ne peut être que présomption ou sottise.

De toutes les trouvailles, la plus remarquable fut faite dans la bicoque que l’Irlandais Patterson occupait avec Long, seul survivant de ses deux compagnons. On y était entré par acquit de conscience. Elle était si petite qu’il semblait difficile qu’une cachette de quelque importance pût y être ménagée. Mais Patterson avait remédié par son industrie à l’exiguïté du local, en y creusant une manière de cave que dissimulait un plancher grossier.

Prodigieuse fut la quantité de vivres qu’on y trouva. Il y avait là de quoi nourrir la colonie entière pendant huit jours. Cet incroyable amas de provisions de toute nature prenait une signification tragique, quand on évoquait le souvenir du malheureux Blaker, mort de faim au milieu de ces richesses, et le Kaw-djer ressentit comme un sentiment d’effroi, en songeant à ce que devait être, pour avoir laissé le drame s’accomplir, l’âme ténébreuse de Patterson.

L’Irlandais, d’ailleurs, n’avait aucunement figure de coupable. Il se montra arrogant, au contraire, et protesta avec énergie contre la spoliation dont il était victime. Le Kaw-djer, faisant en vain preuve de longanimité, eut beau lui expliquer la nécessité où chacun était de contribuer au salut commun, Patterson ne voulut rien entendre. La menace d’employer la force n’eut pas un meilleur succès. On ne réussit pas à l’intimider comme Lewis Dorick. Que lui importait l’escorte du nouveau chef ? L’avare eût défendu son bien contre une armée. Or, elles étaient à lui, elles étaient son bien, ces provisions accumulées au prix de privations sans nombre. Ce n’est pas dans l’intérêt général, mais dans le sien propre, qu’il ne se les était imposées. S’il était inévitable qu’il fût dépouillé, encore fallait-il lui verser en argent l’équivalent de ce qu’on lui prenait.

Une pareille argumentation eût fait rire autrefois le Kaw-djer. Elle le faisait réfléchir aujourd’hui. Après tout, Patterson avait raison. Si l’on voulait rendre confiance aux Hosteliens désemparés, il convenait de remettre en honneur les règles qu’ils avaient coutume de voir universellement respectées. Or, la première de toutes ces règles consacrées par le consentement unanime des peuples de la terre, c’est le droit de propriété.

C’est pourquoi le Kaw-djer écouta avec patience le plaidoyer de Patterson, et c’est pourquoi il l’assura qu’il ne s’agissait nullement de spoliation, tout ce qui était réquisitionné dans l’intérêt général devant être payé à son juste prix par la communauté. L’avare aussitôt cessa de protester, mais ce fut pour se mettre à gémir. Toutes les marchandises étaient si rares et, partant, si chères à l’île Hoste !… La moindre des choses y acquérait une incroyable valeur !… Avant d’avoir la paix, le Kaw-djer dut longuement discuter l’importance de la somme à payer. Par exemple, quand on fut d’accord, Patterson aida lui-même au déménagement.

Vers six heures du soir, toutes les provisions retrouvées étaient enfin déposées sur le terre-plein. Elles y formaient un amoncellement respectable. Les ayant évaluées d’un coup d’œil, et leur ajoutant par la pensée les réserves du Bourg-Neuf, le Kaw-djer estima qu’un rationnement sévère les ferait durer près de deux mois.

On procéda immédiatement à la première distribution. Les émigrants défilèrent, et chacun d’eux reçut pour lui-même et pour sa famille la part qui lui était attribuée. Ils ouvraient de grands yeux en découvrant une telle accumulation de richesses, alors qu’ils se croyaient à la veille de mourir de faim. Cela tenait du miracle, un miracle dont le Kaw-djer eût été l’auteur.

La distribution terminée, celui-ci retourna au Bourg-Neuf en compagnie d’Harry Rhodes, et tous deux se rendirent auprès de Halg. Ainsi qu’ils eurent la joie de le constater, l’amélioration persistait dans l’état du blessé, que continuaient à veiller Tullia et Graziella.

Tranquillisé de ce côté, le Kaw-djer reprit avec une froide obstination l’exécution du plan qu’il s’était tracé pendant sa longue insomnie de la nuit précédente. Il se tourna vers Harry Rhodes et dit d’une voix grave :

« L’heure est venue de parler, monsieur Rhodes. Suivez-moi, je vous prie. »

L’expression sévère, douloureuse même, de son visage frappa Harry Rhodes qui obéit en silence. Tous deux disparurent dans la chambre du Kaw-djer, dont la porte fut soigneusement verrouillée.

La porte se rouvrit une heure plus tard, sans que rien eût transpiré de ce qui s’était dit au cours de cette entrevue. Le Kaw-djer avait son air habituel, plus glacé encore peut-être, mais Harry Rhodes semblait transfiguré par la joie. Devant son hôte, qui l’avait reconduit jusqu’au seuil de la maison, il s’inclina avec une sorte de déférence, avant de serrer chaleureusement la main que celui-ci lui tendait, puis, au moment de le quitter :

« Comptez sur moi, dit-il.

– J’y compte », répondit le Kaw-djer qui suivit des yeux son ami s’éloignant dans la nuit.

Quand Harry Rhodes eut disparu, ce fut au tour de Karroly.

Il le prit à l’écart et lui donna ses instructions que l’Indien écouta avec son respect habituel ; puis, infatigable, il traversa une dernière fois la plaine et alla, comme la veille, chercher le sommeil sur le terre-plein de Libéria.

Ce fut lui qui, dès l’aube, donna le signal du réveil. Bientôt, tous les colons convoqués par lui étaient réunis sur la place.

« Hosteliens, dit-il au milieu d’un profond silence, il va vous être fait, pour la dernière fois, une distribution de vivres. Dorénavant les vivres seront vendus, à des prix que j’établirai, au profit de l’État. L’argent ne manquant à personne, nul ne risque de mourir de faim. D’ailleurs, la colonie a besoin de bras. Tous ceux d’entre vous qui se présenteront seront employés et payés. À partir de ce moment, le travail est la loi. »

On ne saurait contenter tout le monde, et il n’est pas douteux que ce bref discours déplût cruellement à quelques-uns ; mais il galvanisa littéralement par contre la majorité des auditeurs. Leurs fronts se relevèrent, leurs torses se redressèrent, comme si une force nouvelle leur eût été infusée. Ils sortaient donc enfin de leur inaction ! On avait besoin d’eux. Ils allaient servir à quelque chose. Ils n’étaient plus inutiles. Ils acquéraient à la fois la certitude du travail et de la vie.

Un immense « hourra ! » sortit de leurs poitrines, et, vers le Kaw-djer, les bras se tendirent, muscles durcis, prêts à l’action. Au même instant, comme une réponse à la foule, un faible cri d’appel retentit dans le lointain.

Le Kaw-djer se retourna et, sur la mer, il aperçut la Wel-Kiej dont Karroly tenait la barre ; Harry Rhodes, debout à l’avant, agitait la main en geste d’adieu, tandis que la chaloupe, toutes voiles dehors, s’éloignait dans le soleil.

II – La cité naissante

 

Immédiatement, le Kaw-djer organisa le travail. De tous ceux qui les offrirent, et ce fut, il faut le dire, l’immense majorité des colons, les bras furent acceptés. Divisés par équipes sous l’autorité de contremaîtres, les uns amorcèrent une route charretière qui réunirait Libéria au Bourg-Neuf, les autres furent affectés au transfert des maisons démontables jusqu’ici édifiées au hasard et qu’il s’agissait de disposer d’une manière plus logique. Le Kaw-djer indiqua les nouveaux emplacements, ceux-là parallèlement, ceux-ci à l’opposé de l’ancienne demeure de Dorick, laquelle commençait déjà à s’élever à peu près à l’endroit occupé antérieurement par le « palais » de Beauval.

Une difficulté se révéla tout de suite. Pour ces divers travaux, on manquait d’outils. Les émigrants qui, pour une cause ou une autre, avaient dû abandonner leurs exploitations de l’intérieur, ne s’étaient pas mis en peine de rapporter ceux qu’ils y avaient emportés. Force leur fut d’aller les rechercher, si bien que le premier travail de la majeure partie des travailleurs fut précisément de se procurer des outils de travail.

Il leur fallut refaire une fois de plus le chemin si péniblement parcouru lorsqu’ils étaient venus se réfugier à Libéria. Mais les circonstances n’étaient plus les mêmes, et il leur parut infiniment moins pénible. Le printemps avait remplacé l’hiver, ils ne manquaient plus de vivres, et la certitude de gagner leur vie au retour leur faisait un cœur joyeux. En une dizaine de jours, les derniers étaient rentrés. Les chantiers battirent alors leur plein. La route s’allongea à vue d’œil. Les maisons se groupèrent peu à peu harmonieusement, entourées de vastes espaces qui seraient dans l’avenir des jardins, et séparées par de larges rues, qui donnaient à Libéria des airs de ville au lieu de son aspect de campement provisoire. En même temps, on procédait à l’enlèvement des détritus et des immondices que l’incurie des habitants avait laissés s’amonceler.

Commencée la première, l’ancienne maison de Dorick fut également la première à être à peu près habitable. Il n’avait pas fallu beaucoup de temps pour démonter cette construction légère et pour la réédifier à son nouvel emplacement, bien qu’on l’eût notablement agrandie. Certes elle n’était pas terminée, mais ses parois, encastrées dans le sol, étaient debout et le toit était en place, de même que les cloisons séparatives de l’intérieur. Pour s’installer dans la maison, il n’était pas nécessaire d’attendre l’achèvement des contre-murs extérieurs.

Ce fut le 7 novembre que le Kaw-djer en prit possession. Le plan en était des plus simples. Au centre, un entrepôt dans lequel fut déposé le stock de provisions, et, autour de cet entrepôt, une série de pièces communiquant entre elles. Ces pièces s’ouvraient sur les façades Nord, Est et Ouest ; une seule, au Sud, sans issue à l’extérieur, était commandée par les autres. Des inscriptions, tracées en lettres peintes sur des panneaux de bois, indiquaient la destination de ces diverses salles. Gouvernement, Tribunal, Police, disaient respectivement les inscriptions du Nord, de l’Ouest et de l’Est. Quant au dernier de ces locaux rien n’en révélait l’usage, mais le bruit courut bientôt que là se trouverait la Prison.

Ainsi donc, le Kaw-djer ne s’en reposait plus uniquement sur la sagesse de ses semblables, et, pour que l’Autorité fût solidement assise, il la fondait sur ce trépied : la Justice, au sens social du mot, la Force et le Châtiment. Sa longue et stérile révolte n’aboutissait qu’à appliquer, jusque dans ce qu’elles ont de plus absolu, les règles hors desquelles l’imperfection humaine a, depuis l’origine des temps, rendu toute civilisation et tout progrès impossibles.

Mais des locaux, des inscriptions précisant l’usage qu’on en devait faire, tout cela n’était en somme qu’un squelette d’administration. Il fallait des fonctionnaires pour exercer les fonctions. Le Kaw-djer les désigna sans tarder. Hartlepool fut placé à la tête de la police portée à quarante hommes choisis, après une sélection rigoureuse, exclusivement parmi les gens mariés. Quant au Tribunal, le Kaw-djer, tout en s’en réservant personnellement la présidence, en confia le service courant à Ferdinand Beauval.

Assurément, la seconde de ces désignations avait de quoi étonner. Pourtant, ce n’était pas la première de ce genre. Quelques jours auparavant, le Kaw-djer en avait fait une autre au moins aussi surprenante.

Le paiement des salaires et la vente des rations représentaient maintenant une besogne absorbante. L’échange du travail et des vivres, bien que l’opération fût simplifiée par l’intermédiaire de l’argent, exigeait une véritable comptabilité, et cette comptabilité un comptable. Le Kaw-djer nomma en cette qualité ce John Rame, à qui une existence de plaisirs avait coûté à la fois santé et fortune. Quel but avait poursuivi ce dégénéré en participant à une entreprise de colonisation ? Sans doute, il ne le savait pas lui-même, et il avait obéi à des rêves imprécis de vie facile dans un pays vague et chimérique. La réalité, infiniment plus rude, lui avait donné les hivers de l’île Hoste, et c’était miracle que cet être débile y eût résisté. Poussé par la nécessité, il avait vainement essayé, depuis l’établissement du nouveau régime, de se mêler aux terrassiers occupés à la construction de la route. Dès le soir du premier jour, il avait dû y renoncer, surmené, brisé de fatigue, ses blanches mains déchirées par les quartiers de roc. Il fut trop heureux d’accepter l’emploi que le Kaw-djer lui attribuait et par lequel son insignifiante personnalité fut rapidement absorbée. Il se rétrécit encore, s’identifia à ses colonnes de chiffres, disparut dans sa fonction comme dans un tombeau. On ne devait plus entendre parler de lui.

Savoir utiliser pour la grandeur de l’État jusqu’à la plus infime des forces sociales dont il dispose est peut-être la qualité maîtresse d’un conducteur d’hommes. Devant l’impossibilité de tout faire par soi-même, il lui faut nécessairement s’entourer de collaborateurs, et c’est dans leur choix que se manifeste avec le plus d’évidence le génie du chef.

Pour singuliers qu’ils fussent, ceux du Kaw-djer étaient les meilleurs qu’il pût faire dans la situation où le sort le plaçait. Il n’avait qu’un but : obtenir de chacun le maximum de rendement au profit de la collectivité. Or, Beauval, malgré son incapacité à d’autres égards, n’en restait pas moins un avocat de valeur. Il était donc, plus que tout autre, qualifié pour assurer le cours de la justice, la surveillance du maître devant au besoin tenir en bride ses fantaisies.

Quant à John Rame, c’était le plus inutile des colons. Il y avait lieu d’admirer qu’on eût réussi à tirer quelque chose de ce chiffon sans énergie ni vouloir, qui n’était bon à rien.

Pendant que l’administration de l’État hostelien s’organisait de cette manière, le Kaw-djer déployait une activité prodigieuse.

Il avait définitivement quitté le Bourg-Neuf. Ses instruments, livres, médicaments transportés au « gouvernement », – ainsi qu’on désignait déjà l’ancienne maison de Lewis Dorick – il y prenait chaque jour quelques heures de sommeil. Le reste du temps, il était partout à la fois. Il encourageait les travailleurs, résolvait les difficultés au fur et à mesure qu’elles se présentaient, maintenait avec calme et fermeté le bon ordre et la concorde. Nul ne se fût avisé d’élever une contestation, d’entamer une dispute en sa présence. Il n’avait qu’à paraître pour que le travail s’activât, pour que les muscles rendissent leur maximum de force.

Certes, dans ce peuple misérable qu’il avait entrepris de conduire vers de meilleures destinées, la plupart ignoraient de quel drame sa conscience avait été le théâtre, et, l’eussent-ils connu, ils n’étaient pas assez psychologues et manquaient par trop d’idéalité pour soupçonner seulement quels ravages y avait fait un conflit de pures abstractions si différent de leurs soucis matériels. Du moins, il leur suffirait de regarder leur chef pour comprendre qu’une douleur secrète le dévorait. Si le Kaw-djer n’avait jamais été un homme expansif, il semblait maintenant de marbre. Son visage impassible ne souriait plus, ses lèvres ne s’entrouvraient que pour dire l’indispensable avec le minimum de mots. Autant peut-être à cause de son aspect qu’en raison de sa vigueur herculéenne et de la force armée dont il disposait, il apparaissait redoutable. Mais, si on le craignait, on admirait en même temps son intelligence et son énergie, et on l’aimait pour la bonté qu’on sentait vivante sous son attitude glaciale, pour tous les services qu’on avait reçus de lui et qu’on en recevait encore.

La multiplicité de ses occupations n’épuisait pas, en effet, l’activité du Kaw-djer, et le chef n’avait pas fait tort au médecin. Pas un jour il ne manquait d’aller voir les malades et les blessés de l’émeute. Il avait, d’ailleurs, de moins en moins à faire. Sous la triple influence de la saison plus clémente, de la paix morale et du travail, la santé publique s’améliorait rapidement.

De tous les malades et blessés, Halg était, bien entendu, le plus cher à son cœur. Quelque temps qu’il fit, quelle que fût sa fatigue, il passait matin et soir au chevet du jeune Indien, d’où Graziella et sa mère ne s’éloignaient pas. Il avait le bonheur de constater un mieux progressif. On fut bientôt certain que la blessure du poumon commençait à se fermer. Le 15 novembre, Halg put enfin quitter le lit sur lequel il gisait depuis près d’un mois.

Ce jour-là, le Kaw-djer se rendit à la maison habitée par la famille Rhodes.

« Bonjour, madame Rhodes !… Bonjour, les enfants ! dit-il en entrant.

– Bonjour, Kaw-djer ! » lui répondit-on à l’unisson.

Dans cette atmosphère si cordiale, il perdait toujours un peu de sa froideur. Edward et Clary se pressèrent contre lui. Paternellement il embrassa la jeune fille et caressa la joue du jeune garçon.

« Enfin, vous voici, Kaw-djer !… s’écria Mme Rhodes. Je vous croyais mort.

– J’ai eu beaucoup à faire, madame Rhodes.

– Je le sais, Kaw-djer, je le sais, approuva Mme Rhodes. C’est égal, je suis contente de vous voir… J’espère que vous allez me donner des nouvelles de mon mari.

– Votre mari est parti, madame Rhodes. Voilà tout ce que je peux vous dire.

– Grand merci du renseignement !… Reste à savoir quand il doit revenir.

– Pas de si tôt, madame Rhodes. Votre veuvage est loin d’être fini. »

Mme Rhodes soupira tristement.

« Il ne faut pas être triste, madame Rhodes, reprit le Kaw-djer. Tout s’arrangera avec un peu de patience… D’ailleurs, je vous apporte de l’occupation, c’est-à-dire de la distraction. Vous allez déménager, madame Rhodes.

– Déménager !…

– Oui… Pour aller vous fixer à Libéria.

– À Libéria !… Qu’irais-je y faire, Seigneur ?

– Du commerce, madame Rhodes. Vous serez tout simplement la plus notable commerçante du pays, d’abord – et c’est une raison ! – parce qu’il n’y en a pas d’autres, et aussi, je l’espère bien, parce que vos affaires vont étonnamment prospérer.

– Commerçante !… Mes affaires ?… répéta Mme Rhodes étonnée. Quelles affaires, Kaw-djer ?

– Celles du bazar Harry Rhodes. Vous n’avez pas oublié, je suppose, que vous possédez une pacotille magnifique ? Le moment est venu de l’utiliser.

– Comment !… objecta Mme Rhodes, vous voulez que toute seule… sans mon mari…

– Vos enfants vous aideront, interrompit le Kaw-djer. Ils sont en âge de travailler, et tout le monde travaille ici. Je ne veux pas d’oisifs sur l’île Hoste. »

La voix du Kaw-djer s’était faite plus sérieuse. Sous l’ami qui conseillait perçait le chef qui allait ordonner.

« Tullia Ceroni et sa fille, reprit-il, vous donneront aussi un coup de main, quand Halg sera complètement guéri… D’autre part, vous n’avez pas le droit de laisser plus longtemps inutilisés des objets susceptibles d’accroître le bien-être de tous.

– Mais ces objets représentent presque toute notre fortune, objecta Mme Rhodes qui paraissait fort émue. Que dira mon mari, quand il apprendra que je les ai risqués dans un pays si troublé, où la sécurité…

– Est parfaite, madame Rhodes, termina le Kaw-djer, parfaite, vous pouvez m’en croire. Il n’y a pas de pays plus sûr.

– Mais enfin, que voulez-vous que j’en fasse, de toutes ces marchandises ? demanda Mme Rhodes.

– Vous les vendrez.

– À qui ?

– Aux acheteurs.

– Il y en a donc, et ils ont donc de l’argent ?

– En doutez-vous ? Vous savez bien que tout le monde en avait au départ. Maintenant on en gagne.

– On gagne de l’argent à l’île Hoste !…

– Parfaitement. En travaillant pour la colonie qui emploie et qui paie.

– La colonie a donc de l’argent, elle aussi ?… Voilà du nouveau, par exemple !

– La colonie n’a pas d’argent, expliqua le Kaw-djer, mais elle s’en procure en vendant les vivres qu’elle est seule à posséder. Vous devez en savoir quelque chose, puisqu’il vous faut payer les vôtres.

– C’est vrai, reconnut Mme Rhodes. Mais s’il ne s’agit que d’un échange, si les colons sont obligés de rendre pour se nourrir ce qu’ils ont gagné par leur travail, je ne vois pas très bien comment ils deviendront mes clients.

– Soyez tranquille, madame Rhodes. Les prix ont été établis par moi, et ils sont tels que les colons peuvent faire de petites économies.

– Alors, qui donne la différence ?

– C’est moi, madame Rhodes.

– Vous êtes donc bien riche, Kaw-djer ?

– Il paraît. »

Mme Rhodes regarda son interlocuteur d’un air ébahi. Celui-ci ne sembla pas s’en apercevoir.

« Je considère comme très important, madame Rhodes, reprit-il avec fermeté, que votre magasin soit ouvert à bref délai.

– Comme il vous plaira, Kaw-djer », accorda Mme Rhodes sans enthousiasme.

Cinq jours plus tard, le Kaw-djer était obéi. Quand, le 20 novembre, Karroly revint avec la Wel-Kiej, il trouva le bazar Rhodes en plein fonctionnement.

Karroly revenait seul, après avoir débarqué M. Rhodes à Punta-Arenas ; il ne put répondre autre chose aux questions anxieuses de Mme Rhodes, qui demanda tout aussi vainement des explications au Kaw-djer. Celui-ci se contenta de l’assurer qu’elle ne devait concevoir aucune inquiétude, mais simplement s’armer de patience, l’absence de M. Rhodes devant se prolonger assez longtemps encore.

Quant à Karroly, il était émerveillé de ce qu’il voyait. Quel changement en moins d’un mois ! Libéria n’était plus reconnaissable. À peine si quelques rares maisons étaient encore à leurs anciennes places. La plupart étaient maintenant groupées autour de celle qu’on désignait sous le nom de gouvernement. Les plus voisines abritaient les quarante ménages, dont les chefs, armés aux dépens de la réserve de fusils, constituaient la police de la colonie. Les huit fusils sans emploi avaient été déposés dans le poste situé entre le logis du Kaw-djer et celui d’Hartlepool, et que plusieurs hommes gardaient jour et nuit. Quant à la provision de poudre, on l’avait mise à l’abri dans l’entrepôt ménagé au centre de l’immeuble et sans aucune issue à l’extérieur.

Un peu plus loin, s’ouvrait le bazar Rhodes. Ce bazar surtout émerveillait Karroly. Aucun des magasins de Punta-Arenas, seule ville que l’Indien eût jamais vue, n’en égalait à ses yeux la splendeur.

Au-delà, vers l’Est et vers l’Ouest, le travail se poursuivait. On aplanissait le sol destiné à recevoir les dernières maisons démontables et, plus loin, de tous les côtés, on travaillait également. Déjà d’autres maisons, celles-ci en bois, celles-là en maçonnerie, commençaient à s’élever hors de terre.

Entre les maisons disposées selon un plan rigoureux qui ne laissait aucune place aux fantaisies individuelles, de véritables rues se croisaient à angles droits, suffisamment larges pour permettre le passage simultané de quatre véhicules. À vrai dire, ces rues étaient bien encore quelque peu boueuses et ravinées, mais le piétinement des colons en durcissait le sol de jour en jour.

La route commencée dans la direction du Bourg-Neuf avait traversé la plaine marécageuse et rejoignait déjà obliquement la rivière. Sur les berges s’amoncelaient une multitude de pierres, en vue de la construction d’un pont plus solide que le ponceau existant.

Le Bourg-Neuf était à peu près déserté. À l’exception de quatre marins du Jonathan et de trois autres colons résolus à gagner leur vie en pêchant, ses anciens habitants l’avaient quitté pour Libéria, où les appelaient leurs occupations. Du Bourg-Neuf devenu ainsi exclusivement un port de pêche, les embarcations partaient chaque matin pour y entrer aux approches du soir, chargées de poissons qui trouvaient aisément preneurs.

Toutefois, malgré la diminution de sa population, aucune des maisons du faubourg n’avait été abattue. Ainsi l’avait décidé le Kaw-djer. Celle de Karroly était donc toujours debout, et l’Indien eut la joie d’y trouver Halg presque entièrement guéri.

Ce lui fut, par contre, un grand chagrin d’y rentrer sans le Kaw-djer, dont la nouvelle existence le séparait à jamais. Finie, cette vie commune de tant d’années !… Comme il était changé !… En revoyant son fidèle Indien, à peine avait-il esquissé un sourire, à peine avait-il consenti à interrompre quelques minutes sa dévorante activité.

Ce jour-là, comme tous les autres jours, le Kaw-djer, après une matinée consacrée aux divers travaux en cours, examina la situation de la colonie, tant au point de vue financier qu’au point de vue de l’état du stock des vivres, puis il retourna sur le chantier de la route.

C’était l’heure du repos. Pics et pioches abandonnés, la plupart des terrassiers sommeillaient sur les bas côtés, en offrant au soleil leurs poitrines velues ; d’autres mâchaient lentement leur ration en échangeant des mots vides et rares. À mesure que le Kaw-djer passait, les gens étendus se redressaient, les causeurs s’interrompaient, et tous soulevaient leurs casquettes, en accompagnant le geste d’une parole de bon accueil.

« Salut, gouverneur ! » disaient l’un après l’autre ces hommes rudes.

Sans s’arrêter, le Kaw-djer répondait de la main.

Il avait déjà parcouru la moitié du chemin, quand il aperçut, non loin de la rivière, un groupe d’une centaine d’émigrants, parmi lesquels on distinguait quelques femmes. Il pressa le pas. Bientôt, partis de ce groupe, les sons d’un violon vinrent frapper son oreille.

Un violon ?… C’était la première fois qu’un violon chantait sur l’île Hoste depuis la mort de Fritz Gross.

Il se mêla à l’attroupement, dont les rangs s’ouvrirent devant lui. Au centre, il y avait deux enfants. C’était l’un d’eux qui jouait, assez gauchement d’ailleurs. L’autre, pendant ce temps, disposait sur le sol des corbeilles de joncs tressés et des bouquets de fleurs des champs : séneçons, bruyères et branches de houx.

Dick et Sand… Le Kaw-djer, dans cette tourmente qui avait bouleversé sa vie, les avait oubliés. Au reste, pourquoi eût-il songé à ceux-ci plutôt qu’aux autres enfants de la colonie ? Eux aussi, ils avaient une famille, dans la personne du brave et honnête Hartlepool. En vérité, le petit Sand n’avait pas perdu son temps. Moins de trois mois s’étaient écoulés depuis qu’il avait hérité du violon du Fritz Gross, et il fallait qu’il eût de bien rares dispositions musicales pour être arrivé si vite, sans maître, sans conseils, à un pareil résultat. Certes il n’était pas un virtuose, et même il n’y avait pas lieu de croire qu’il le devînt jamais, car la technique élémentaire lui ferait toujours défaut, mais il jouait avec justesse et trouvait, sans paraître les chercher, des mélodies naïves, ingénieuses et charmantes, qu’il engrenait les unes aux autres par des modulations d’une audace heureuse.

Le violon se tut. Dick, ayant terminé son inventaire, prit la parole.

« Honorables Hosteliens ! dit-il avec une comique emphase, en redressant de son mieux sa petite taille, mon associé plus spécialement chargé du rayon artistique et musical de la maison Dick and C°, l’illustre maestro Sand, violoniste ordinaire de Sa Majesté le Roi du cap Horn et autres lieux, remercie vos Honneurs de l’attention qu’on a bien voulu lui accorder… »

Dick poussa un ouf ! sonore, reprit sa respiration, et repartit de plus belle.

« Le concert, honorables Hosteliens, est gratuit, mais il n’en est pas de même de nos autres marchandises, lesquelles sont, j’ose le dire, plus merveilleuses encore et surtout plus solides. La Maison Dick and C°met aujourd’hui en vente des bouquets et des paniers. Ceux-ci seront de la plus grande commodité pour aller au marché… quand il y en aura un à l’île Hoste ! Un cent[4], le bouquet !… Un cent, le panier !… Allons ! honorables Hosteliens ! la main à la poche, je vous prie !… »

Ce disant, Dick faisait le tour du cercle, en présentant des échantillons de sa marchandise, tandis que, pour chauffer l’enthousiasme, le violon se mettait à chanter de plus belle.

Quant aux spectateurs, ils riaient, et, d’après leurs propos, le Kaw-djer comprenait qu’ils n’assistaient pas pour la première fois à une scène de ce genre. Dick et Sand avaient sans doute l’habitude de parcourir les chantiers aux heures de repos et de faire ce singulier commerce. C’était miracle qu’il ne les eût pas encore aperçus.

Cependant, Dick eut en un clin d’œil vendu bouquets et corbeilles.

« Il ne reste plus qu’un panier, mesdames et messieurs, annonça-t-il. C’est le plus beau ! À deux cents, le dernier et le plus beau panier ! »

Une ménagère versa les deux cents.

« Merci bien, messieurs et dames ! Huit cents !… C’est la fortune !… » s’écria Dick en esquissant un pas de gigue.

La gigue fut arrêtée net. Le Kaw-djer avait saisi le danseur par l’oreille.

« Que veut dire ceci ? » interrogea-t-il sévèrement.

D’un coup d’œil sournois, l’enfant s’efforça de deviner l’humeur réelle du Kaw-djer, puis, rassuré sans doute, il répondit avec le plus grand sérieux :

« Nous travaillons, gouverneur.

– C’est ça que tu appelles travailler ! » s’écria le Kaw-djer qui lâcha son prisonnier.

Celui-ci en profita pour se retourner complètement, et, regardant le Kaw-djer bien en face :

« Nous nous sommes établis, dit-il en se rengorgeant. Sand joue du violon, et moi je suis marchand de fleurs et de vannerie… Quelquefois, nous faisons des commissions… ou nous vendons des coquillages… Je sais aussi la danse… et des tours… C’est des professions, ça, peut-être, gouverneur ! »

Le Kaw-djer sourit malgré lui.

« En effet !… reconnut-il. Mais qu’avez-vous besoin d’argent ?

– C’est pour votre subrécargue[5], pour M. John Rame, gouverneur.

– Comment !… s’écria le Kaw-djer, John Rame vous prend votre argent !…

– Il ne nous le prend pas, gouverneur, répliqua Dick, vu que c’est nous qui le donnons pour les rations. »

Cette fois, le Kaw-djer fut tout à fait abasourdi. Il répéta : « Pour les rations ?… Vous payez votre nourriture !… N’habitez-vous donc plus avec M. Hartlepool ?

– Si, gouverneur, mais ça ne fait rien… »

Dick gonfla ses joues, puis imitant le Kaw-djer lui-même à s’y méprendre malgré la réduction de l’échelle, il dit avec une impayable gravité :

« Le travail est la loi ! »

Sourire ou se fâcher ?… Le Kaw-djer prit le parti de sourire. Aucune hésitation n’était possible, en effet. Dick n’avait évidemment nulle intention de railler. Dès lors, pourquoi blâmer ces deux enfants si ardents à se « débrouiller », alors que tant de leurs aînés avaient une telle propension à s’en reposer sur autrui.

Il demanda :

« Votre « travail » vous rapporte-t-il au moins de quoi vivre ?

– Je crois bien ! affirma Dick avec importance. Des douze cents, par jour, quelquefois quinze, voilà ce qu’il nous rapporte, notre travail, gouverneur !… Avec ça, un homme peut vivre, ajouta-t-il le plus sérieusement du monde. »

Un homme !… Les auditeurs partirent d’un éclat de rire, Dick, offensé, regarda les rieurs.

« Qu’est-ce qu’ils ont, ces idiots-là ? » murmura-t-il entre ses dents d’un air vexé.

Le Kaw-djer le ramena à la question.

« Quinze cents, ce n’est pas mal, en effet, reconnut-il. Vous gagneriez davantage cependant, si vous aidiez les maçons ou les terrassiers.

– Impossible, gouverneur, répliqua Dick vivement.

– Pourquoi impossible ? insista le Kaw-djer.

– Sand est trop petit. Il n’aurait pas la force, expliqua Dick, dont la voix exprima une véritable tendresse qui ne laissait pas d’être nuancée d’un soupçon de dédain.

– Et toi ?

– Oh !… moi !… »

Il fallait entendre ce ton !… Lui, il aurait la force, assurément. C’eût été lui faire injure que d’en douter.

« Alors ?…

– Je ne sais pas… balbutia Dick tout songeur. Ça ne me dit rien… »

Puis, dans une explosion :

« Moi, gouverneur, j’aime la liberté ! »

Le Kaw-djer considérait avec intérêt le petit bonhomme, qui, tête nue, les cheveux emmêlés par la brise, se tenait droit devant lui, sans baisser ses yeux brillants. Il se reconnaissait dans cette nature généreuse mais excessive. Lui aussi avait par-dessus tout aimé la liberté, lui aussi s’était montré impatient de toute entrave, et la contrainte lui avait paru si haïssable qu’il avait prêté à l’humanité entière ses répugnances. L’expérience lui avait démontré son erreur, en lui donnant la preuve que les hommes, loin d’avoir l’insatiable besoin de liberté qu’il leur supposait, peuvent aimer, au contraire, un joug qui les fait vivre, et qu’il est bon parfois que les enfants grands et petits aient un maître.

Il répliqua :

« La liberté, il faut d’abord la gagner, mon garçon, en se rendant utile aux autres et à soi-même, et, pour cela, il est nécessaire de commencer par obéir. Vous irez trouver Hartlepool de ma part, et vous lui direz qu’il vous emploie selon vos forces. Je veillerai, d’ailleurs, à ce que Sand puisse continuer à travailler sa musique. Allez, mes enfants ! »

Cette rencontre attira l’attention du Kaw-djer sur un problème qu’il importait de résoudre. Les enfants pullulaient dans la colonie. Désœuvrés, loin de la surveillance des parents, ils vagabondaient du matin au soir. Pour fonder un peuple, il fallait préparer les générations futures à recueillir la succession de leurs devanciers. La création d’une école s’imposait à bref délai.

Mais on ne saurait tout faire à la fois. Quelle que fût l’importance de cette question, il en remit l’examen à son retour d’une tournée qu’il désirait accomplir dans l’intérieur de l’île. Depuis qu’il avait assumé la charge du pouvoir, il projetait ce voyage d’inspection, que de plus pressants soucis l’avaient forcé à remettre de jour en jour. Maintenant, il pouvait s’éloigner sans imprudence. La machine avait reçu une impulsion suffisante pour fonctionner toute seule pendant quelque temps.

Deux jours après l’arrivée de Karroly, il allait enfin partir, quand un incident l’obligea à un nouveau retard. Un matin, son attention fut attirée par le bruit d’une altercation violente. S’étant dirigé du côté d’où venait le vacarme, il aperçut une centaine de femmes discutant avec animation devant une clôture de forts madriers qui leur barrait la route. Le Kaw-djer ne comprit pas tout d’abord. Cette clôture, c’était celle qui limitait l’enclos de Patterson, mais elle ne lui avait pas semblé, les jours précédents, s’avancer aussi loin.

Il fut bientôt renseigné.

Patterson, qui, dès le printemps précédent, s’était adonné à la culture maraîchère, avait vu, cette année, ses efforts couronnés de succès. Travailleur infatigable, il avait obtenu une abondante récolte, et, depuis le renversement de Beauval, les autres habitants de Libéria s’approvisionnaient couramment chez lui de légumes frais.

Son succès était dû, pour une grande part, à l’emplacement qu’il avait choisi. Au bord même de la rivière, il y trouvait de l’eau en abondance. C’est précisément cette situation privilégiée qui était cause du conflit actuel.

Les cultures de Patterson, étendues sur un espace de deux ou trois cents mètres, commandaient le seul point où la rivière fût accessible, dans le voisinage immédiat de Libéria. En aval, elle était bordée, sur la rive droite, par une plaine marécageuse qui en interdisait l’approche jusqu’au ponceau établi près de l’embouchure, c’est-à-dire à plus de quinze cents mètres dans l’Ouest. En amont, la berge brusquement relevée tombait, pendant plus d’un mille, à pic dans le courant.

Les ménagères de Libéria étaient donc dans l’obligation de traverser l’enclos de Patterson pour aller puiser l’eau nécessaire aux besoins de leurs ménages, et c’est pourquoi, jusqu’alors, le propriétaire de cet enclos avait ménagé un hiatus dans la barrière qui le délimitait. Mais, à la fin, il s’était avisé que ce passage incessant à travers sa propriété était attentatoire à ses droits et causait de multiples dommages. La nuit précédente, il avait donc, avec l’aide de Long, barré solidement l’ouverture, d’où grave déception et grande colère des ménagères venues de bon matin chercher de l’eau.

Le calme se rétablit quand on aperçut le Kaw-djer, et l’on s’en rapporta à sa justice. Patiemment, il écouta les arguments pour et contre, puis il rendit sa sentence. À la surprise générale, elle fut favorable à Patterson. À la vérité, le Kaw-djer décida que la clôture devait être abattue sur-le-champ et qu’une voie de vingt mètres de large devait être rendue à la circulation publique, mais il reconnut les droits de l’occupant à une indemnité pour la parcelle de terrain cultivé dont il était privé dans l’intérêt public. Quant à l’importance de cette indemnité, elle serait fixée dans les formes régulières. Il y avait des juges à l’île Hoste. Patterson était invité à s’adresser à eux.

La cause fut plaidée le jour même. Ce fut la première que Beauval eut à juger. Après débat contradictoire, il condamna l’État hostelien à payer une indemnité de cinquante dollars. Cette somme fut aussitôt versée à l’Irlandais qui ne chercha pas à dissimuler sa satisfaction.

L’incident fut diversement commenté, mais, en général, on goûta fort la manière dont il avait été réglé. On eut le sentiment que nul ne pourrait désormais être dépouillé de ce qu’il possédait, et la confiance publique en fut énormément accrue. C’est ce résultat qu’avait voulu le Kaw-djer.

Cette affaire terminée, celui-ci se mit en route. Pendant trois semaines, il sillonna l’île en tous sens, jusqu’à son extrémité Nord-Ouest, jusqu’aux pointes orientales des presqu’îles Dumas et Pasteur. L’une après l’autre, il visita toutes les exploitations, sans en omettre une seule, tant celles qui avaient été volontairement délaissées au cours du précédent hiver que celles dont les tenanciers avaient été chassés au moment des troubles.

De son enquête, il résulta finalement que cent soixante et un colons, formant quarante-deux familles, séjournaient encore dans l’intérieur. Ces quarante-deux familles pouvaient toutes être considérées comme ayant réussi dans leur exploitation, mais à des degrés très inégaux. Les unes devaient borner leur espoir à assurer leur propre subsistance, tandis que d’autres, les mieux pourvues en garçons robustes, auraient pu agrandir considérablement leurs cultures.

De vingt-huit familles, comptant cent dix-sept autres colons, contraintes, au moment des troubles, de se réfugier à Libéria, les exploitations, aujourd’hui très compromises, semblaient également avoir été prospères au moment où on avait dû les abandonner.

Enfin, cent quatre-vingt-dix-sept tentatives d’exploitation n’avaient abouti qu’à un échec. De leurs propriétaires, une quarantaine étaient morts, et le surplus, au nombre de plus de sept cent quatre-vingts, avait successivement cherché refuge à la côte au cours de l’hiver.

Les renseignements ne manquaient pas au Kaw-djer. Les colons se mettaient avec empressement à sa disposition. L’enthousiasme était unanime, quand on apprenait la nouvelle organisation de la colonie, et cet enthousiasme croissait encore à mesure qu’il faisait part de ses projets. Lui parti, on reprenait le travail avec une ardeur décuplée par l’espoir.

De tout ce qu’il observait, de tout ce qu’il entendait, le Kaw-djer prit soigneusement note. En même temps, il relevait un plan grossier des diverses exploitations et de leurs situations respectives.

Ces documents, il les utilisa dès son retour. En quelques jours il dressa une carte de l’île, carte approximative au point de vue géographique, mais d’une exactitude plus que suffisante au point de vue des exploitations agricoles qui se limitaient les unes les autres, puis il répartit la moitié de l’île entre cent soixante-cinq familles qu’il choisit sans appel, et auxquelles il délivra des concessions régulières.

Donner à la propriété cette base solide, c’était accomplir une véritable révolution. Au régime du bon plaisir, il substituait la légalité, à la possession de fait, un titre inattaquable par celui-là même qui l’avait délivré. Aussi ces simples feuilles de papier furent-elles reçues par leurs bénéficiaires avec autant de joie peut-être que les champs qu’elles représentaient.

Jusqu’alors ils avaient vécu instables, dans l’incertitude du lendemain. Ces feuilles de papier changeaient tout. Cette terre était à eux. Ils pourraient la léguer à leurs enfants. Ils se fixaient, prenaient racine, et devenaient vraiment de colons, des Hosteliens.

Le Kaw-djer commença par consolider les droits des quarante-deux familles qui étaient demeurées attachées à la glèbe et par rétablir dans les leurs les vingt-huit exploitants qui ne l’avaient quittée que sous la menace des émeutiers. Cela fait, il sélectionna entre toutes quatre-vingt-quinze autres familles, qui lui parurent dignes d’en appeler de leur échec. Il ne s’occupa aucunement des autres.

C’était de l’arbitraire. Ce ne fut pas le seul. Si l’égalité n’eut rien à voir dans la répartition des concessions, elle ne fut pas mieux respectée au point de vue de leur importance. À ceux-ci le Kaw-djer laissa juste le terrain sur lequel ils s’étaient d’abord établis, tandis qu’il diminuait la surface attribuée à ceux-là. En même temps, il augmentait considérablement certaines exploitations. Dans toutes ses décisions, il n’obéit qu’à une unique loi, l’intérêt supérieur de la colonie. À ceux qui avaient montré le plus d’intelligence, de force et de vaillance, les concessions les plus vastes. Rien au contraire à ceux dont il avait pu constater l’incapacité, et qu’il condamnait sans appel à rester des prolétaires et des salariés jusqu’à la mort.

Le salariat, en effet, allait nécessairement faire son apparition sur l’île Hoste. Quelques exploitations, celles par exemple des quatre familles dont les Rivière formaient le centre, étaient d’une telle étendue et d’une telle prospérité, qu’elles eussent suffi à occuper plusieurs centaines d’ouvriers. L’ouvrage ne manquerait donc pas à ceux qui préféreraient le travail des champs à celui de la ville.

Pour la deuxième fois, Libéria se dépeupla. Son titre de concession à peine en poche, chaque titulaire partait avec les siens, bien pourvu de vivres, dont la provision pourrait, – d’ailleurs, le Kaw-djer l’affirmait – être ultérieurement renouvelée. Quelques-uns de ceux qui n’avaient pas été favorisés les imitèrent, et allèrent louer leurs bras dans la campagne.

Le 10 janvier, la population fut réduite à quatre cents habitants environ, dont deux cent cinquante hommes en âge de travailler. Les autres, soit un peu moins de six cents, y compris les femmes et les enfants, étaient maintenant disséminés dans l’intérieur. Ainsi que le Kaw-djer avait pu s’en assurer au cours de son voyage, la population totale n’atteignait plus en effet le millier. Le surplus était mort, dont près de deux cents dans le seul hiver qui venait de finir. Encore quelques hécatombes de ce genre, et l’île Hoste redeviendrait un désert.

L’avancement du travail se ressentit de la diminution du nombre des travailleurs. Le Kaw-djer ne parut pas s’en soucier. On comprit bientôt sa tranquillité. Quelques jours plus tard, le 17 janvier, un vapeur mouillait en face du Bourg-Neuf. C’était un grand navire de deux mille tonneaux. Dès le lendemain son déchargement commençait, et les Libériens émerveillés virent défiler d’incalculables richesses. Ce fut d’abord du bétail, des moutons, des chevaux et jusqu’à deux chiens de berger. Puis, ce fut du matériel agricole : charrues, herses, batteuses, faneuses ; des semences de toute nature ; des vivres en quantité considérable, des voitures et des chariots ; des métaux : plomb, fer, acier, zinc, étain, etc. ; du petit outillage : marteaux, scies, burins, limes, et cent autres ; des machines-outils : forge, perceuse, fraiseuse, tours à bois et à métaux, et beaucoup d’autre choses encore.

En outre, le steamer ne contenait pas que ces objets matériels. Deux cents hommes, composés par moitié de terrassiers et d’ouvriers de bâtiment avaient été amenés par lui. Quand le déchargement du navire fut terminé, ils se joignirent aux colons, et les travaux menés par quatre cent cinquante bras robustes recommencèrent à avancer rapidement.

En quelques jours la route du Bourg-Neuf fut terminée. Pendant que les maçons s’occupaient, les uns, de la construction du pont, les autres, de celle des maisons, on amorça vers l’intérieur une seconde route qui, divisée en nombreuses branches, serpenterait plus tard entre les exploitations, et porterait la vie à travers l’île, artères et veines de ce grand corps jusque-là inerte.

Les Libériens n’étaient pas au bout de leurs surprises. Le 30 janvier, un second steamer arriva. Il provenait de Buenos-Ayres et apportait dans ses flancs, outre des objets analogues aux précédents, une cargaison importante destinée au bazar Rhodes. Il y avait de tout dans cette cargaison, jusqu’à des futilités : plumes, dentelles, rubans, dont pourrait désormais se parer la coquetterie des Hosteliennes.

Deux cents nouveaux travailleurs débarquèrent de ce deuxième steamer, et deux cents encore d’un troisième qui mouilla en rade le 15 février. À dater de ce jour, on disposa de plus de huit cents bras. Le Kaw-djer estima ce nombre suffisant pour commencer la réalisation d’un grand projet. À l’ouest de l’embouchure de la rivière, furent jetées les premières assises d’une digue, qui, dans un avenir prochain, transformerait l’anse du Bourg-Neuf en un port vaste et sûr.

Ainsi peu à peu, sous l’effort de ces centaines de bras que dirigeait une volonté, la ville se bâtissait, se redressait, s’assainissait, se vivifiait. Ainsi peu à peu, surgissait du néant, la cité.

III – L’attentat

 

« Ça ne peut pas durer comme ça ! » s’écria Lewis Dorick, que ses compagnons approuvèrent d’un geste énergique.

La journée de travail finie, ils se promenaient tous les quatre, Dorick, les frères Moore et Sirdey, au sud de Libéria, sur les premières pentes des montagnes détachées de la chaîne centrale de la presqu’île Hardy, qui allaient plus loin se perdre dans la mer en formant l’ossature de la pointe de l’Est.

« Non ! ça ne peut pas durer comme ça ! répéta Lewis Dorick avec une colère croissante. Nous ne sommes pas des hommes, si nous ne mettons pas à la raison ce sauvage qui prétend nous faire la loi !

– Il vous traite comme des chiens, renchérit Sirdey. On est moins que rien… « Faites ci »… « Faites ça », qu’il dit, sans même vous regarder… On le dégoûte, quoi, ce peau-rouge-là !

– À quel titre nous commande-t-il ? interrogea rageusement Dorick. Qui est-ce qui l’a nommé gouverneur ?

– Pas moi, dit Sirdey.

– Ni moi, dit Fred Moore.

– Ni moi, dit son frère William.

– Ni vous, ni personne, conclut Dorick. Pas si bête, le gaillard !… Il n’a pas attendu qu’on lui donne la place. Il l’a prise.

– Ça n’est pas légal, protesta doctoralement Fred Moore.

– Légal !… Parbleu ! il s’en moque bien ! riposta Dorick. Pourquoi se gênerait-il avec des moutons qui tendent le dos pour qu’on les tonde ?… A-t-il demandé notre avis pour rétablir la propriété ? Avant, on était tous pareils. Maintenant, il y a des riches et des pauvres.

– C’est nous, les pauvres, constata mélancoliquement Sirdey… Il y a trois jours, ajouta-t-il avec indignation, il m’a annoncé que ma journée serait réduite de dix cents…

– Comme ça ?… Sans donner de raisons ?…

– Si. Il prétend que je ne travaille pas assez… J’en fais toujours autant que lui, qui se promène du matin au soir les mains dans les poches… Dix cents de rabais sur une journée d’un demi-dollar !… S’il compte sur moi pour les travaux du port, il peut attendre !…

– Tu crèveras de faim, répliqua Dorick d’un ton glacial.

– Misère !… jura Sirdey en serrant les poings.

– Avec moi, dit William Moore, c’est il y a quinze jours qu’il a fait ses embarras. Il a trouvé que je rouspétais trop fort contre John Rame, son garde-magasin. Paraît que je dérangeais Monsieur… Si vous aviez vu ça !… Un empereur !… Faut payer leur camelote et dire encore merci !

– Moi, dit à son tour Fred Moore, c’était la semaine dernière… sous prétexte que je me battais avec un collègue… On n’a donc plus le droit maintenant de se battre de bonne amitié ?… Non, mais, ce que ses flics m’ont empoigné !… Un peu plus ils me faisaient coucher au poste !

– On est des domestiques, quoi ! conclut Sirdey.

– Des esclaves », gronda William Moore.

Ce sujet, ils le traitaient pour la centième fois ce soir-là. C’était le thème presque exclusif de leurs conversations quotidiennes.

En édictant, puis en imposant la loi du travail, le Kaw-djer avait nécessairement lésé un certain nombre d’intérêts particuliers, ceux notamment des paresseux qui eussent préféré vivre aux frais d’autrui. De là, grandes colères.

Autour de Dorick gravitaient tous les mécontents. Sa bande et lui-même avaient inutilement essayé de continuer les errements passés. Les anciennes victimes, jadis si dociles, avaient pris conscience de leurs droits en même temps que de leurs devoirs, et la certitude d’être au besoin soutenus avait donné des griffes à ces agneaux. Les exploiteurs en avaient donc été pour leurs tentatives d’intimidation et s’étaient vu contraints de gagner, comme les autres, leur vie par le travail.

Aussi étaient-ils furieux et se répandaient-ils en récriminations, par lesquelles se soulageait et s’entretenait à la fois leur exaspération grandissante.

Jusqu’ici, à vrai dire, tout s’était passé en paroles. Mais, ce soir-là, les choses devaient tourner d’autre sorte. Les plaintes cent fois ressassées allaient se muer en actes, les colères amassées conduire aux résolutions les plus graves.

Dorick avait écouté ses compagnons sans les interrompre. Ceux-ci s’étaient tournés vers lui, comme s’ils eussent fait appel à son témoignage et quêté son approbation.

« Tout ça, ce sont des mots, dit-il d’une voix mordante. Vous êtes des esclaves qui méritez l’esclavage. Si vous aviez du cœur au ventre, il y a longtemps que vous seriez libres. Vous êtes mille et vous supportez la tyrannie d’un seul !

– Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? objecta piteusement Sirdey. Il est le plus fort.

– Allons donc ! répliqua Dorick. Sa force, c’est la faiblesse des poules mouillées qui l’entourent. »

Fred Moore hocha la tête d’un air sceptique.

« Possible !… dit-il. N’empêche qu’il y en a beaucoup de son bord. Nous ne pouvons cependant pas, à nous quatre…

– Imbécile !… interrompit durement Dorick. Ce n’est pas le Kaw-djer, c’est le gouverneur qu’ils soutiennent. On le conspuerait, s’il était renversé. Si j’étais à sa place, on serait à plat ventre devant moi, comme on l’est devant lui.

– Je ne dis pas non, accorda William Moore un peu goguenard. Mais, voilà le hic, c’est lui qui tient la place, et pas toi.

– Je ne t’ai pas attendu pour le savoir, répliqua Dorick pâle de colère. C’est précisément la question. Je ne dis qu’une chose, c’est que nous n’avons pas à nous occuper du tas de caniches qui suivent le Kaw-djer et qui marcheraient aussi bien derrière son successeur. C’est le chef seul qui les rend redoutables, c’est le chef seul qui nous gêne… Eh bien ! supprimons-le ! »

Il y eut un instant de silence. Les trois compagnons de Dorick échangèrent un regard peureux.

« Le supprimer ! dit enfin Sirdey. Comme tu y vas !… Ne compte pas sur moi pour ce travail-là ! »

Lewis Dorick haussa les épaules.

« On se passera de toi, voilà tout, dit-il avec mépris.

– Et de moi, ajouta William Moore.

– Moi, j’en suis, affirma énergiquement son frère, qui n’avait pas oublié l’humiliation que le Kaw-djer lui avait autrefois infligée. Seulement… voilà… ça ne me paraît pas commode…

– Très facile, au contraire, répliqua Dorick.

– Comment ?

– C’est bien simple… «

Sirdey intervint.

« Ta ! ta ! ta !… Vous allez !… Vous allez !… Qu’est-ce que vous ferez, quand le Kaw-djer sera… supprimé, comme dit Dorick ?

– Ce que nous ferons ?…

– Oui… Un homme de moins, c’est un homme de moins, pas plus. Il restera les autres. Dorick a beau dire, je ne suis pas si sûr que ça qu’ils marcheraient avec nous.

– Ils marcheront, affirma Dorick.

– Hum ! fit Sirdey sceptique. Pas tous, en tous cas.

– Pourquoi pas ?… La veille, on n’a personne, et, le lendemain, on a tout le monde… D’ailleurs, pas besoin de les avoir tous. Il suffit de quelques-uns pour donner le mouvement. Le reste suit.

– Et ces quelques-uns ?…

– On les a.

– Hum !… fit de nouveau Sirdey.

– Il y a nous quatre, d’abord, dit Dorick que cette discussion échauffait.

– Ça ne fait que quatre, observa placidement Sirdey.

– Et Kennedy ?… Peut-on le compter, celui-là ?…

– Oui, accorda Sirdey. Cinq.

– Et Jackson, énuméra Dorick, Smirnoff, Reede, Blumenfeldt, Loreley ?

– Dix.

– Il y en a d’autres. C’est un compte à faire.

– Comptons alors, proposa Sirdey.

– Soit ! » accorda Dorick en tirant de sa poche un crayon et un calepin.

Tous quatre s’assirent sur le sol, et, à tête reposée, firent le dénombrement des forces dont ils croyaient pouvoir disposer, après la disparition de l’homme, qui seul, d’après Dorick, rendait redoutable la puissance éparse de la foule. Chacun citait des noms, qu’on n’inscrivait sur le carnet qu’après discussion approfondie.

Du point élevé qu’ils occupaient, un vaste panorama se développait sous leurs yeux. La rivière, venue de l’Ouest, passait à leurs pieds, puis, se recourbant, repartait dans le Nord-Ouest, c’est-à-dire presque parallèlement à elle-même, vers le Bourg-Neuf où elle se jetait dans la mer. Au coude de la rivière, Libéria s’étendait, déployée comme une carte, puis, au-delà, la plaine marécageuse qui séparait la ville du rivage.

On était au 25 février 1884. Depuis le jour où le Kaw-djer avait pris le pouvoir, plus de dix-huit mois s’étaient écoulés. L’œuvre accomplie pendant ce court espace de temps tenait réellement du prodige.

De nouveaux contingents d’ouvriers comblant perpétuellement les vides laissés par ceux qui ne pouvaient se faire à l’existence de l’île Hoste, le nombre des habitants de Libéria s’était encore accru et dépassait le millier. Mais les maisons, en bois pour la plupart, s’étaient multipliées elles aussi et suffisaient à abriter tout le monde. Limitée à l’Ouest par la rivière, la ville s’était largement développée dans la direction opposée et vers le Sud.

C’était une ville et non plus un campement, en effet. Rien n’y manquait maintenant de ce qui est nécessaire ou seulement agréable à la vie. Boulangers, épiciers, bouchers, assuraient l’alimentation publique. Des produits qu’ils mettaient en vente, la campagne hostelienne fournissait déjà sa part, et cette part représentait largement la consommation des producteurs. Dès l’année suivante, selon toute probabilité, l’île se suffirait à elle-même, en fait de froment, légumes et viandes de boucherie, en attendant le jour prochain où on pourrait passer de l’importation à l’exportation.

Les enfants ne vagabondaient plus. Une école avait été ouverte, dont M. et Mme Rhodes assumaient alternativement la direction.

Après toute une année d’absence, Harry Rhodes était revenu au mois d’octobre précédent, en rapportant avec lui une quantité considérable de marchandises. Aussitôt de retour, il avait eu une longue conférence avec le Kaw-djer, puis il s’était consacré à ses affaires, sans donner aucune explication sur la durée insolite de son voyage.

Le temps que M. et Mme Rhodes consacraient à l’école n’était aucunement préjudiciable au bazar, dont Edward et Clary, aidés de Tullia et Graziella Ceroni, s’occupaient activement, et dont le succès allait grandissant.

Un médecin, le Dr Samuel Arvidson, et un pharmacien étaient venus de Valparaiso s’installer à Libéria et y faisaient des affaires d’or. Un magasin de confections et un magasin de chaussures s’étaient ouverts et prospéraient. Ceux des émigrants qui, une première fois, avaient essayé de s’établir à leur compte dans leurs parties, avaient recommencé leur tentative avec un meilleur résultat. Libéria possédait plusieurs entrepreneurs employant un assez grand nombre d’ouvriers : un maçon, un charpentier, deux menuisiers, un tourneur sur bois, deux serruriers, dont l’un, très sérieusement outillé, eût mérité le qualificatif de constructeur.

À proximité de la ville, vers le Sud, non loin de l’endroit où stationnaient alors Lewis Dorick et ses compagnons, une briqueterie s’était ouverte et produisait des briques d’excellente qualité. Vers l’Est, dans les contreforts des montagnes de la pointe, on avait découvert des gisements considérables de ces corps si abondants dans la nature : le sulfate et le carbonate de chaux. On ne manquait, par conséquent, ni de plâtre, ni de chaux, et même il s’était trouvé un audacieux pour entreprendre, par des moyens rudimentaires, la fabrication du ciment, dont le port en construction absorbait de grandes quantités.

La large route qui passait au bas de la pente était celle-là même par où était venu le quatuor de mécontents, jusqu’au moment où ceux-ci l’avaient quittée pour un raidillon escaladant la montagne. Cette route, qui épousait toutes les sinuosités de la rivière disparaissait dans l’Ouest, un kilomètre plus loin, entre deux collines. Mais ils n’ignoraient pas, et personne n’ignorait qu’elle se prolongeait au-delà et qu’on y travaillait sans relâche. Deux mois auparavant elle avait atteint, puis dépassé l’exploitation des Rivière, et depuis lors elle continuait, en se ramifiant sans cesse, à se dérouler vers le Nord.

Une autre route, complètement achevée, traversait la rivière sur un solide pont de pierre et réunissait la capitale à son faubourg.

Ce dernier n’avait subi que peu de changements, mais la digue soudée au rivage gagnait progressivement sur la mer. Déjà, elle abritait contre les vents d’Est l’anse du Bourg-Neuf, qu’elle transformait par degrés en un port vaste et tranquille. Ce jour-là précisément, on avait commencé à battre des pieux, première armature d’un batardeau destiné à l’édification d’un quai, le long duquel les navires pourraient un jour s’amarrer en eau profonde.

Ils n’avaient pas attendu l’achèvement de ce quai, ni celui de la digue, pour trafiquer à l’île Hoste. L’année précédente, il en était venu trois, au compte exclusif du Kaw-djer. Cette année, il en était venu sept, dont deux seulement affrétés par l’administration de la Colonie, le voyage des cinq autres étant motivé par des opérations privées et des entreprises individuelles.

En ce moment, un grand voilier stationnait en face du Bourg-Neuf, à demi chargé des planches débitées par la scierie des Rivière, tandis qu’un autre voilier, qui, son plein fait de la même marchandise, avait levé l’ancre quelques heures plus tôt, disparaissait derrière la pointe de l’Est.

Tout, dans le spectacle offert à Lewis Dorick et à ses compagnons, exprimait éloquemment la prospérité grandissante de la Colonie. Mais, ce spectacle éloquent, aucun d’eux ne voulait le voir ni l’entendre. Il leur était familier, d’ailleurs, et l’accoutumance en diminuait beaucoup la valeur. Des changements progressifs passent aisément inaperçus, et, ce qu’ils découvraient, ils l’avaient vu naître jour par jour. Même s’ils se fussent reportés par la pensée au lendemain du naufrage, dont près de trois ans les séparaient alors, se fussent-ils rendu compte du progrès accompli ? Ce n’est pas sûr. Habitués à ce spectacle, ils l’eussent, sans doute, trouvé naturel, et il leur eût semblé que les choses avaient toujours été ainsi.

Pour le moment, du reste, ils avaient d’autres pensées en tête. Soigneusement ils énuméraient les habitants de Libéria et pointaient les noms au passage.

« Je ne vois plus personne, dit enfin Sirdey. Où en sommes-nous ? »

Dorick compta les noms inscrits sur le carnet.

« Cent dix-sept, dit-il.

– Sur mille !… acheva Sirdey.

– Et après ?… répliqua Dorick. Cent dix-sept, c’est quelque chose. Croyez-vous que le Kaw-djer en ait davantage, j’entends des gens décidés, prêts à tout ? Les autres sont des moutons qui suivront n’importe qui. »

Sirdey ne répondit pas, mais il ne paraissait pas convaincu.

« Et puis, assez causé, trancha violemment Dorick. Nous sommes quatre. Mettons la chose aux voix.

– Moi, s’écria Fred Moore en brandissant son gros poing, j’en ai assez. Il arrivera ce qui arrivera. Je vote pour qu’on marche.

– Moi de même, dit son frère.

– Avec moi, ça fait trois voix… Et toi, Sirdey ?…

– Je ferai comme les autres, dit sans enthousiasme l’ancien cuisinier. Mais… »

Dorick lui coupa la parole :

« Pas de mais. Ce qui est voté est voté.

– Il faut bien cependant, insista Sirdey sans se laisser intimider, convenir des moyens. Se débarrasser du Kaw-djer, c’est bientôt dit. Reste à savoir comment.

– Ah !… si nous avions des armes… un fusil… un revolver… un pistolet seulement !… s’écria Fred Moore.

– Mais voilà, on n’en a pas, dit Sirdey avec flegme.

– Le couteau ?… suggéra William Moore.

– Excellent pour te faire pincer, le couteau, mon vieux, répliqua Sirdey. Tu sais bien que le Kaw-djer est gardé comme un roi… Sans compter qu’il est de taille à donner du fil à retordre, quand même on s’y mettrait à quatre. »

Fred Moore fronça les sourcils et serra les dents, en ponctuant cette mimique d’un geste violent. Sirdey avait raison. Il connaissait la poigne du Kaw-djer et se rappelait combien peu son grand corps avait pesé entre ses mains.

« J’ai mieux que ça à vous offrir, dit tout à coup Dorick au milieu du silence qui avait suivi la réplique de Sirdey. »

Ses compagnons se tournèrent vers lui, l’interrogeant du regard.

« La poudre.

– La poudre ?… » répétèrent-ils tous trois sans comprendre.

L’un d’eux demanda :

« Qu’en ferons-nous ?

– Une bombe… Ah ! le Kaw-djer est, dit-on, un anarchiste repenti. Eh bien ! nous emploierons contre lui l’arme des anarchistes. »

Les auditeurs de Dorick ne semblaient pas très emballés.

« Qui est-ce qui la fera, cette bombe ? bougonna Fred Moore. Pas moi, toujours.

– Moi, dit Dorick. Sans compter que ça ne sera peut-être pas la peine. J’ai une idée, et, si elle est bonne, le Kaw-djer ne sautera pas tout seul. Hartlepool et les hommes qui seront dans le poste sauteront en même temps… Autant d’ennemis en moins que nous aurons le lendemain. »

Les trois hommes regardèrent leur camarade avec admiration. Sirdey lui-même fut gagné.

« Comme ça !… murmura-t-il à bout d’arguments contraires. Il se ravisa.

– Sapristi ! s’écria-t-il. Nous parlons de poudre comme si nous en avions.

– Il y en a dans l’entrepôt, répliqua Dorick. Nous n’avons qu’à la prendre.

– Tu en parles à ton aise !… riposta Sirdey qui jouait décidément le rôle de l’opposition. Avec ça que c’est commode !… Qui est-ce qui se chargera de la besogne ?

– Pas moi, dit Dorick.

– Naturellement ! approuva Sirdey d’un ton railleur.

– Non, expliqua Dorick, je ne suis pas assez fort. Pas toi non plus : tu es trop poltron. Et pas davantage Fred Moore ni William : ils sont trop brutaux et trop maladroits.

– Qui, alors ?

– Kennedy. »

Personne ne fit d’objection. Oui, Kennedy, ancien matelot, leste, débrouillard, habile de ses doigts, apte à tous les métiers, pouvait réussir là où d’autres échoueraient. Le choix de Dorick était bon.

Celui-ci interrompit leurs réflexions.

« Voilà qu’il se fait tard, dit-il ; si vous voulez, rendez-vous ici demain à la même heure. Kennedy sera là. Nous nous expliquerons, et nous conviendrons de tout. »

En approchant des premières maisons, ils estimèrent prudent de s’écarter les uns des autres, et, le lendemain, ils prirent une précaution semblable pour se rendre à l’endroit convenu. Chacun sortit de la ville isolément, et c’est seulement quand ils furent hors de vue qu’ils laissèrent peu à peu décroître les distances qui les séparaient.

Ils étaient cinq, ce soir-là, Kennedy, averti par Dorick, s’étant joint au quatuor.

« Il est des nôtres », annonça Dorick en frappant sur l’épaule du matelot.

On échangea des poignées de mains, puis, sans perdre de temps, on examina le moyen d’exécuter le projet de la veille. La conversation fut longue. Il faisait nuit noire, quand les cinq hommes commencèrent à redescendre vers la ville. Leur accord était complet. On allait agir le soir même.

Bien que l’obscurité fût profonde, ils se divisèrent comme ils l’avaient fait le jour précédent. Laissant entre eux un intervalle de quelques minutes, ils quittèrent la route, s’engagèrent à travers champs et contournèrent les maisons par le Sud jusqu’à la rivière, puis, revenant sur leurs pas, ils pénétrèrent en ville, en longeant l’enclos de Patterson. Tout était silencieux. Sans être vus, ils arrivèrent jusqu’au gouvernement, où dormaient en ce moment le Kaw-djer, Hartlepool et les mousses. À l’ombre d’une maison, leur groupe se reforma, invisible. Là, ils s’immobilisèrent, l’oreille tendue, leurs yeux fouillant la nuit…

Ils avaient devant eux la porte du Tribunal. Du poste de police, situé sur la façade opposée, de faibles bruits leur parvenaient. Là-bas, des hommes veillaient. Mais, de ce côté, il n’y avait personne. La rue était silencieuse et déserte.

Pourquoi eût-on gardé la salle du Tribunal ? Elle ne contenait rien qu’une table, un siège grossier, et quelques bancs fixés dans le plancher.

Lorsqu’ils furent bien certains que la solitude était complète, Dorick et Kennedy quittèrent leur abri et traversèrent rapidement l’espace découvert. En un instant, ils atteignirent la porte du Tribunal, que Kennedy entreprit de forcer, tandis que Dorick faisait le guet. Pendant ce temps, les frères Moore, laissant Sirdey à la place qu’ils occupaient tous auparavant, s’éloignaient à leur tour, l’un à gauche, l’autre à droite, pour s’arrêter au bout de quelques pas. D’où ils étaient maintenant, ils pouvaient surveiller, celui-ci, la façade principale et la place ménagée devant le gouvernement, celui-là, le mur sans issue, qui, au Sud, clôturait la prison, et la rue séparant ce mur des autres maisons. Kennedy était bien gardé. Au moindre danger, il serait prévenu à temps pour s’enfuir.

Aucun incident ne survint. L’ancien matelot put travailler tout à son aise. Travail facile au surplus, car ce n’était pas une serrure bien solide qui fermait la porte du Tribunal. Celle-ci céda aux premières pesées et s’ouvrit béante sur les ténèbres intérieures.

Kennedy entra, laissant Dorick en surveillance au dehors.

On ne voyait goutte dans la salle. Kennedy frotta une allumette et alluma une bougie. Il savait où il allait, Dorick lui ayant soigneusement fait sa leçon. Des trois cloisons limitant la pièce dans laquelle il pénétrait, celle de droite séparait le Tribunal de la prison ; celle de gauche était commune avec le gouvernement proprement dit qui servait en même temps de domicile au Kaw-djer. Derrière celle qui lui faisait face, c’était l’entrepôt.

Kennedy traversa obliquement la salle, jusqu’à l’encoignure formée par la jonction de cette dernière cloison avec celle de la prison. La prison étant vide pour l’instant, personne, par conséquent, ne pourrait l’entendre. Là, il fit halte et, promenant sa bougie contre la paroi, examina la manière dont il convenait de procéder.

Il sourit joyeusement. Percer cette cloison ne serait qu’un jeu. Bâtie dès les premiers jours qui avaient suivi le coup d’État du Kaw-djer, à un moment où l’essentiel était d’aller vite, cette cloison ne constituait pas un bien sérieux obstacle. Elle était faite de madriers verticaux encastrés à leurs extrémités dans le plafond et dans le plancher, et laissant entre eux des intervalles qu’on avait remplis avec des pierrailles noyées dans un mortier de qualité médiocre et dont la dureté n’était pas des plus grandes. Le couteau de Kennedy entama sans peine ce mortier, et peu à peu les pierres descellées sortirent de leurs alvéoles. Il n’y avait à craindre que le bruit de leur chute. C’est pourquoi, dès qu’elles étaient ébranlées, Kennedy les arrachait une à une et les déposait doucement sur le sol.

En une heure il eut pratiqué un trou de taille à lui livrer passage dans le sens de la hauteur. En largeur également, ce trou eût été suffisant, sans un madrier qui le traversait, et qu’il était, par conséquent, nécessaire de couper. Ce fut la partie la plus pénible du travail. Une heure encore fut employée à le mener à bonne fin.

De temps à autre, Kennedy s’arrêtait et prêtait l’oreille aux bruits extérieurs. Tout était tranquille. Aucun appel des guetteurs n’annonçait l’approche d’un danger.

Lorsque le trou fut assez grand, il passa de l’autre côté de la cloison. Là, les choses se compliquèrent. Au milieu des caisses et des marchandises de toutes sortes qui remplissaient l’entrepôt, se mouvoir sans bruit était fort difficile. Une extrême prudence était de rigueur.

Où avait-on placé les barils de poudre ?… Nulle part il ne les apercevait… Les barils devaient être là, cependant…

Il se mit à leur recherche. Lentement, surveillant le moindre de ses gestes, il s’insinua entre les caisses, obligé d’en déplacer parfois pour gagner du terrain.

Près de deux heures s’écoulèrent. Au dehors, on devait ne rien comprendre à ce retard, et lui-même commençait à désespérer. Il s’énervait. La nuit avançait ; le jour ne tarderait pas à se lever. Lui faudrait-il donc partir sans avoir réussi dans une entreprise que trahirait l’effraction de la porte et qu’il serait par conséquent impossible de renouveler ?

De guerre lasse, il allait se résigner à battre en retraite, quand il découvrit enfin ce qu’il cherchait. Les tonnelets de poudre étaient là, sous ses yeux. Il y en avait cinq, rangés en bon ordre près d’une porte qui s’ouvrait de l’autre côté dans le poste de police. Kennedy, retenant son souffle, entendait les hommes de veille causer entre eux. Il distinguait nettement leurs paroles. Plus que jamais, il était nécessaire d’agir en silence. Kennedy souleva un des barils, mais ce fut pour le reposer tout de suite sur le sol. Ce baril était trop lourd pour qu’un seul homme pût l’emporter sans bruit par le chemin compliqué qu’il fallait suivre. Se glissant entre les caisses, il regagna la salle du Tribunal et, passant dans le trou de la cloison, appela Dorick, dont la silhouette noire se découpait sur la nuit moins profonde de l’extérieur.

Celui-ci se rendit à l’appel du marin. « Comme tu as été long ! dit-il à voix basse, en se penchant vers l’ouverture. Que t’est-il donc arrivé ?

– Rien, répondit Kennedy sur le même ton, mais ce n’est pas facile de naviguer là-dedans.

– As-tu les barils ?

– Non. Ils sont trop lourds… Il faut être deux… Viens ! »

Dorick s’introduisit dans l’ouverture et, guidé par Kennedy, traversa l’entrepôt. Les deux hommes saisirent un des barils, et, le faisant passer par-dessus les caisses, l’amenèrent dans la salle du Tribunal. Dorick, aussitôt, franchit de nouveau la cloison.

« Où vas-tu ? demanda Kennedy en étouffant sa voix.

– Chercher un second baril, répondit Dorick. Dépêchons-nous. Le jour va se lever.

– Un baril ? répéta Kennedy étonné. Avec celui-ci on ferait sauter Libéria tout entière !

– Nous emporterons l’autre, dit Dorick.

– Pourquoi faire ?

– C’est mon idée… Quand on sera débarrassé du Kaw-djer, il faudra être les maîtres… La poudre pourra nous servir.

– Où la mettras-tu, en attendant ?

– J’ai une cachette sûre. Ne t’inquiète pas. »

Kennedy obéit de mauvaise grâce. Un quart d’heure plus tard, le second baril était déposé à côté du premier.

L’un d’eux fut rapidement placé contre la cloison de gauche, puis, vers le bas, Kennedy le perça d’un trou, par où une petite quantité de poudre s’écoula.

Pendant ce temps, Dorick avait sorti de sa poche une sorte de tresse faite de brins de coton lâchement entrelacés. Cette tresse, qu’il avait eu soin d’humecter au préalable, il la roula dans la poudre, puis, en prélevant un bout d’un coup de couteau, il alluma cet échantillon à titre d’expérience. Le feu grésilla, courut, s’éteignit.

« Parfait ! déclara Dorick. Cinq centimètres pour une minute. Donc, la mèche entière en durera vingt. C’est plus qu’il ne nous en faut. »

Il se rapprocha du baril…

À ce moment, un bruit violent se fit entendre. Dorick s’arrêta sur place. Kennedy et lui se regardèrent. Ils étaient livides…

Leur angoisse fut courte. Dorick, reprenant son sang-froid, se mit à rire.

« La pluie », dit-il en haussant les épaules.

Il alla jusqu’à la porte et regarda au dehors. La pluie tombait à verse, en effet, et le bruit qui les avait épouvantés était celui des gouttes qui crépitaient furieusement contre le toit. En somme, c’était une circonstance favorable. La pluie effacerait toutes les traces, et rien ne pourrait les dénoncer, si par hasard les soupçons se portaient sur eux. D’autre part, ce vacarme couvrirait l’inévitable pétillement de la mèche.

Par exemple, il n’y avait pas de temps à perdre. Le ciel s’empourprait déjà vers l’Est. Dans quelques instants, il ferait grand jour, et Dorick connaissait assez les habitudes du Kaw-djer pour savoir que celui-ci ne tarderait pas beaucoup à paraître au dehors.

« Vite ! » dit-il.

La mèche déroulée, l’un des bouts fut introduit dans le tonneau, puis Dorick enflamma une allumette qu’il approcha de l’autre extrémité. Hâtivement, les deux hommes sortirent alors, Kennedy le premier en emportant le second baril, puis Dorick qui tira de son mieux la porte derrière lui.

Les frères Moore et Sirdey étaient fidèlement à leurs postes.

Dorick, appelant leur attention par un léger sifflement, leur apprit d’un geste le succès de la tentative.

Aussitôt, tous s’éloignèrent rapidement, tandis que, sur la place déserte, l’orage continuait à verser son déluge.

IV – Dans les grottes

 

Quand le Kaw-djer sortit du gouvernement, l’orage était apaisé. Il ne pleuvait plus. Chassant devant lui les nuages, le soleil avait jailli de la mer et dorait Libéria de ses rayons obliques.

Le Kaw-djer regarda autour de lui. Il ne vit personne. Comme chaque jour, il sortait le premier du sommeil.

Aspirant largement l’air matinal, il s’avança de quelques pas sur la place transformée par l’orage en un lac de boue. La porte entrouverte du Tribunal attira aussitôt son attention. Sans attacher à cette négligence beaucoup d’importance, il s’approcha de la porte dans l’intention de la fermer. Il aperçut alors qu’elle avait été fracturée, ce qui le surprit grandement. Quel était le sens d’une telle infraction ? Y avait-il donc des gens si dénués de tout que le misérable contenu de cette salle eût été capable de les tenter ?

Le Kaw-djer poussa la porte et, dès le seuil, vit le tonnelet. Il ne comprit pas tout d’abord, mais un rapide examen l’eut bientôt renseigné. Cette poudre répandue… cette mèche aux trois quarts consumée qui traînait sur le parquet… Il n’y avait pas à s’y tromper : on avait voulu le faire sauter, et le gouvernement avec lui.

Cette découverte le plongea dans la stupéfaction. Eh quoi ! il existait des colons qui le haïssaient à ce point !… Puis il réfléchit, cherchant quels pouvaient être les auteurs d’un pareil attentat. Certes, il n’était en état d’accuser personne. Mais il connaissait trop bien cependant la population de la ville, pour que ses soupçons pussent s’égarer hors d’un cercle assez restreint. Ferdinand Beauval, malgré ses nouvelles fonctions ?… Peut-être, à la rigueur. Lewis Dorick ?… Plus probablement. En tous cas, quelqu’un de ceux qui évoluaient dans leurs sillages. Le Kaw-djer fit du regard le tour de la salle et remarqua le trou pratiqué dans la cloison. L’aventure était limpide. Ce tonneau, on l’avait dérobé dans l’entrepôt, amené où il se trouvait maintenant, puis le coupable s’était enfui, après avoir allumé la mèche qui devait provoquer la déflagration de la poudre… Mais, contrairement à l’espoir du criminel, l’explosion ne s’était pas produite. La mèche, après avoir brûlé sur les deux tiers de sa longueur, s’était éteinte au contact d’une flaque d’eau qui recouvrait son dernier tiers.

D’où venait cette eau ? Pour le savoir, le Kaw-djer n’eut qu’à lever la tête. Elle était venue du ciel, par une fissure du toit, à travers le plafond fait de planches à peine assemblées. Entre deux lames disjointes, des traces d’humidité étaient visibles. De là, l’eau était tombée goutte à goutte, jusqu’à former cette flaque qui avait opposé au feu une infranchissable barrière.

Le Kaw-djer ne put réprimer un frisson, sinon pour lui-même, du moins pour ceux que le gouvernement abritait avec lui, c’est-à-dire pour Hartlepool, qui y avait élu domicile avec ses deux enfants adoptifs, et pour les hommes de garde la nuit précédente. Leur vie n’avait dépendu que d’une circonstance fortuite. Sans l’orage qui avait éclaté aux premières lueurs de l’aube, tous seraient morts à l’heure actuelle.

Réflexions faites, le Kaw-djer jugea préférable de tenir secrète cette tentative avortée. Il n’avait nul besoin de ce surcroît de popularité, et mieux valait, en dernière analyse, ne pas jeter le trouble dans cette population paisible.

Tirant la porte derrière lui, il alla réveiller Hartlepool, qu’il conduisit au Tribunal et qu’il mit au courant des événements. Hartlepool fut atterré. Pas plus que son chef, il ne pouvait désigner les coupables, mais, pas plus que lui, il n’hésitait sur les noms de ceux qu’il était logique de suspecter.

Le Kaw-djer ayant résolu de ne pas ébruiter cette affaire, il lui fallait boucher l’ouverture de la cloison sans aucun concours étranger. Hartlepool partit donc à la recherche des matériaux nécessaires, tandis que le Kaw-djer transportait le baril de poudre à l’endroit qu’il occupait antérieurement dans l’entrepôt.

Il put ainsi constater qu’un autre des tonnelets avait disparu. En y comprenant celui qu’il avait trouvé dans la salle du Tribunal, il n’en restait que quatre, au lieu de cinq. Que voulait-on faire de cette poudre ? Pas un bon usage assurément. Pourtant, en l’absence de toute arme à feu, elle n’était guère utilisable, les voleurs devant bien supposer qu’on allait rendre impossible une tentative semblable à celle qu’un hasard favorable venait de faire échouer.

Dès qu’Hartlepool fut de retour, les deux maçons improvisés remirent en place le morceau de madrier coupé par Kennedy, puis le vide fut bouché comme précédemment avec des pierrailles noyées dans du mortier. Bientôt il ne subsista aucune trace de l’attentat. Alors seulement le Kaw-djer se retira chez lui, en se faisant suivre d’Hartlepool qu’il informa de la disparition d’un second baril de poudre.

La chose méritait considération. Puisque les coupables s’étaient emparés de cette poudre, c’est qu’ils méditaient de recommencer leur tentative, et il convenait d’aviser aux moyens de se protéger contre eux.

Après que la question eut été examinée sous toutes ses faces, il fut définitivement convenu que l’attentat ne serait pas ébruité, et qu’on agirait avec prudence de façon à ne pas attirer l’attention. En premier lieu, on résolut d’augmenter les forces de police et de les porter de quarante à soixante hommes, en attendant mieux, si la nécessité en était ultérieurement démontrée. Pour l’instant, il faudrait se contenter de huit gardes supplémentaires, puisqu’on ne possédait en réserve que ce nombre d’armes à feu, mais il fut entendu que le Kaw-djer ferait venir deux cents nouveaux fusils de manière à pouvoir parer dans l’avenir à toutes les éventualités. Il s’était créé à Libéria des intérêts déjà considérables et qui grandissaient de jour en jour. Il importait d’être en mesure de les défendre au besoin.

On convint, en outre, que les hommes de veille monteraient dorénavant leur garde en plein air et non dans le poste de police. Ils se relèveraient deux par deux et, pendant leur faction, feraient les cent pas autour du gouvernement, qui serait ainsi à l’abri d’une surprise.

Le Kaw-djer ne crut pas devoir s’arrêter pour l’instant à d’autres mesures, mais Hartlepool se promit in petto de les compléter en entourant son chef d’une protection aussi vigilante que discrète.

Quant à découvrir les coupables, il n’y fallait pas compter, sous peine de mettre la ville en ébullition. Ils n’avaient laissé aucune trace, et seule la découverte du baril de poudre dérobé les eût démasqués. Mais, pour trouver ce baril, il aurait fallu se livrer à de nombreuses perquisitions, qui eussent causé une émotion que le Kaw-djer entendait éviter à tout prix.

Les choses ainsi réglées, la vie reprit son cours normal. Les jours passèrent après les jours, effaçant le souvenir d’un incident auquel le temps écoulé enlevait beaucoup de son importance première et dont la nouvelle organisation rendait le retour impossible.

Le Kaw-djer, tout au moins, cessa bientôt d’y penser. Il avait d’autres soucis en tête. Emporté par son œuvre comme par un torrent, il goûtait l’ivresse sublime des créateurs. Son cerveau surchauffé élaborait sans cesse de nouvelles entreprises, et l’exécution d’un projet n’était pas terminée qu’il passait au projet suivant.

Il n’avait même pas attendu que le batardeau du futur quai fût achevé, pour concevoir d’autres rêves. L’un, très réalisable à coup sûr, consistait à utiliser une chute de la rivière située à quelques kilomètres en amont, pour y établir une station électrique qui distribuerait partout la lumière et la force. Libéria éclairée à l’électricité !… Qui, deux ans auparavant, eût pu prévoir cela ?

Pourtant ce projet n’était pas celui qui passionnait le plus le Kaw-djer. Il en rêvait un autre plus grandiose. Éclairer Libéria, cela était utile, certes, mais utile seulement à une très petite fraction de l’humanité, et, d’autre part, l’entreprise présentait si peu de difficultés qu’on pouvait la considérer comme une simple distraction. L’œuvre qui le passionnait réellement était plus générale et plus vaste. Elle intéressait l’humanité tout entière.

Il en devait la première pensée au naufrage même du Jonathan. Quand les coups de canon s’étaient fait entendre dans la nuit, le Kaw-djer avait, on s’en souvient, allumé un feu au sommet du cap Horn. Mais ce n’était là qu’un expédient, et, après comme avant, rien n’avertissait du péril les navires en détresse. L’agonie du Jonathan n’avait été, en effet, qu’une des innombrables scènes du drame qui se joue perpétuellement dans ces parages. Des centaines de bâtiments doublent, au milieu des tourmentes, l’extrême pointe de l’Amérique. Moins heureux que le Jonathan, ils n’ont pas de feu pour les guider, et trop souvent ils couvrent de leurs débris les récifs de l’archipel. Il en serait autrement si un phare s’allumait chaque soir au coucher du soleil. Prévenus à temps, les bâtiments prendraient le large, et une multitude de naufrages seraient évités.

Depuis que le Kaw-djer avait mis le pied sur le cap Horn, pas un jour ne s’était écoulé sans qu’il fût tenté par cette grande œuvre. Toutefois il n’en méconnaissait pas les difficultés, et longtemps il y avait pensé comme à une irréalisable chimère. Mais les choses étaient changées à présent. Gouverneur d’un État en voie d’ascension rapide, il pouvait employer un nombre presque illimité de travailleurs. La chimère cessait d’être irréalisable.

D’autre part, la question d’argent, qui se fût autrefois posée, était désormais résolue. Il est à croire, en effet, que le Kaw-djer avait à sa disposition des ressources considérables, puisqu’il avait pu faire à l’État hostelien les avances qui en avaient permis le développement. Longtemps il s’était refusé à puiser dans ces richesses dont il avait volontairement oublié l’existence, mais, maintenant qu’il les avait une première fois utilisées, ses répugnances n’avaient plus de raison d’être. Le sacrifice était accompli ; il n’y avait aucun motif de ne pas faire encore ce qu’il avait déjà fait.

D’ailleurs, sa prospérité croissante permettrait bientôt à l’État hostelien de commencer le remboursement des avances que son créateur lui avait consenties. Ces capitaux, celui-ci n’allait pas les placer à la manière d’un bourgeois. Il n’allait pas thésauriser, lui qui professait pour l’argent un si dédaigneux mépris. Quel meilleur usage pourrait-il en faire que de les utiliser à la construction d’un phare au sommet du tragique promontoire sur la rude écorce duquel tant de navires viennent s’écraser ?

Une grave difficulté subsistait cependant. Si l’île Hoste était libre, l’île Horn demeurait chilienne. Mais cette difficulté n’était peut-être pas insurmontable. Il n’était pas impossible que le Chili consentît à un abandon de ses droits sur un rocher inculte, en considération de l’usage que s’engagerait à en faire le nouveau possesseur. Cette négociation, il convenait de la tenter, tout au moins. Et c’est pourquoi le premier navire en partance emporta une note officielle adressée sur ce sujet par le gouverneur de l’État hostelien à la République du Chili.

Pendant que le Kaw-djer s’absorbait ainsi dans son œuvre, le danger dont il perdait le souvenir restait suspendu au-dessus de sa tête. Les auteurs de l’attentat étaient demeurés inconnus. Impunis, et ayant toujours en leur possession le baril de poudre qui constituait entre leurs mains la plus terrible des menaces, ils vivaient librement, noyés dans la foule des colons.

Si le Kaw-djer, justifiant par la crainte de troubler la population de Libéria la répugnance de toute mesure policière, qui subsistait au fond de son cœur comme un vieux reste de ses anciennes idées libertaires, ne se fût pas interdit, dès le début, de procéder à une enquête sérieuse, peut-être eût-il mis la main sur les coupables. Le baril de poudre n’était pas loin, en effet, Dorick et Kennedy l’ayant transporté, le matin même de leur attentat, dans une de ces grottes de la pointe de l’Est que le Kaw-djer ne pouvait ignorer, puisque c’est dans l’une d’elles qu’Hartlepool avait autrefois déposé la réserve de fusils.

Ces grottes, on ne l’aura peut-être pas oublié, étaient au nombre de trois : deux inférieures, dont l’une prenant jour sur le versant Sud, communiquait avec la seconde, évidée en plein cœur de la montagne, et une supérieure, située une cinquantaine de mètres plus haut, cette dernière s’ouvrant au contraire sur le versant Nord et dominant par conséquent Libéria. Une étroite fissure réunissait les deux systèmes. Praticable à la rigueur malgré sa forte inclination, cette fissure présentait, vers le milieu de son parcours, un étranglement qui obligeait à ramper pendant quelques mètres, en évitant soigneusement de toucher, de frôler même un bloc instable qui supportait seul la voûte en cet endroit et dont la chute eût risqué de provoquer une catastrophe.

C’est dans la grotte supérieure que les fusils avaient été déposés autrefois par Hartlepool. C’est dans l’une des deux grottes inférieures que Dorick et Kennedy avaient porté la poudre.

Ils n’avaient même pas jugé utile de la dissimuler dans la seconde, creusée en plein massif par un caprice de la nature. Après avoir rapidement examiné celle-ci sans remarquer la fissure qui allait s’épanouir sur l’autre versant à une altitude plus élevée, ils s’étaient contentés de cacher le baril sous un amoncellement de branches et l’avaient laissé dans la première grotte où, par une haute et large arcade, l’air et la lumière pénétraient à flots.

Grande avait été leur surprise, quand, en revenant de cette expédition le matin du 27 février, ils avaient constaté que le gouvernement était toujours debout. Pendant qu’ils s’éloignaient de la ville pour se débarrasser de leur baril, puis, tandis qu’ils s’en rapprochaient, ils avaient, de seconde en seconde, attendu l’explosion. Cette explosion ne devait pas se produire, on le sait, et les deux malfaiteurs parvinrent à leurs domiciles respectifs sans que rien d’insolite fût arrivé.

C’était à n’y rien comprendre.

Quelle que fût leur curiosité, les coupables ne se hâtèrent pas, cependant, de chercher à la satisfaire. L’échec de leur tentative justifiait toutes les craintes, et leur unique objectif fut d’abord de passer inaperçus. Ils se mêlèrent donc aux autres travailleurs et s’appliquèrent à éviter tout ce qui eût été susceptible d’attirer l’attention sur eux.

Ce fut seulement au cours de l’après-midi que Lewis Dorick osa passer devant le gouvernement. De loin, il lança un rapide coup d’œil du côté du Tribunal et vit le serrurier Lawson en train de réparer la porte fracturée. Lawson ne semblait pas attacher à son travail une importance particulière. On lui avait dit de mettre une serrure neuve ; il la mettait, voilà tout.

La tranquillité de Lawson ne rassura nullement Dorick. Puisqu’on réparait la porte, c’est que l’effraction était connue. Par conséquent, on avait nécessairement découvert le baril de poudre et la mèche consumée. Qui avait fait cette découverte ? Dorick n’en savait rien. Mais il ne pouvait douter qu’un événement aussi grave n’eût été immédiatement porté à la connaissance du gouverneur, et il en concluait avec raison que des mesures allaient être prises, qu’on allait exercer une surveillance rigoureuse, et, se sachant coupable, il s’estimait en grand péril.

Une plus juste notion des choses lui rendit le sang-froid. Rien ne prouvait sa culpabilité après tout. Quand bien même on le soupçonnerait, ce n’est pas sur des soupçons qu’on peut arrêter, emprisonner, ni surtout condamner les gens. Pour cela, il faut des preuves. Et, des preuves, il n’en existerait pas contre lui, tant que ses complices garderaient le silence.

Ces réflexions rassurantes ne l’empêchèrent pas d’éprouver une violente émotion lorsque, vers la fin du jour, il se trouva à l’improviste face à face avec le Kaw-djer, qui venait, comme de coutume, surveiller les travaux du port. Celui-ci avait son air habituel, et l’on n’eût pas deviné, en le voyant, que rien d’insolite fût arrivé ! Dorick jugea ce calme plus effrayant que la colère. Il se dit que, pour être si paisible, le gouverneur devait avoir la certitude de mettre la main sur les coupables. Tremblant, il feignit de s’absorber dans son travail, en évitant de relever les yeux sur le Kaw-djer dont il n’aurait pu supporter le regard. Si celui-ci lui avait parlé, le misérable se fût trahi.

Mais, le Kaw-djer ne lui adressant pas la parole, il reprit confiance. Cette confiance ne fit que croître à mesure que les jours s’écoulaient. Sans parvenir à le comprendre, il constatait que rien n’était changé dans la ville, bien que l’attentat fût certainement connu, ainsi que le prouvaient les modifications apportées à la garde de nuit.

Longtemps, toutefois, la peur fut la plus forte. Pendant quinze jours, les cinq complices s’évitèrent et menèrent une vie exemplaire qui eût suffi à les rendre suspects à des observateurs plus attentifs. Puis, ces deux semaines écoulées, ils commencèrent à s’enhardir. Ils échangèrent d’abord quelques mots au passage, et enfin, la sécurité persistante leur donnant du courage, ils reprirent leurs promenades du soir et leurs anciens conciliabules.

Leur assurance grandissant de jour en jour, ils ne tardèrent pas alors à s’aventurer dans la grotte où le baril de poudre était caché. Ils le trouvèrent tel qu’ils l’y avaient mis, ce qui acheva de les tranquilliser.

Peu à peu, la caverne devint le but ordinaire de leurs promenades. Un mois après leur tentative avortée, ils s’y réunissaient tous les soirs.

Le sujet qu’ils y traitaient était toujours le même. Il n’avait pas plus changé que les causes de leur mécontentement. Ce qu’était leur vie avant l’attentat, elle l’était restée après. Ils continuaient à être soumis, comme tout le monde, à la loi du travail, et c’est bien cela, au fond qui les exaspérait, en dépit de leurs grandiloquentes diatribes.

S’excitant réciproquement de leurs récriminations incessantes, ils oublièrent graduellement leur échec et commencèrent à chercher les moyens de le réparer. Enfin, leur rage impuissante augmentant sans cesse, le jour vint où ils furent mûrs pour un nouvel acte de révolte.

Ce jour-là, le 30 mars, les cinq compagnons avaient quitté isolément Libéria et s’étaient, comme de coutume, rejoints à quelque distance de la ville. Leur groupe était au complet quand ils arrivèrent au lieu habituel de leurs séances.

La route s’était faite en silence. Dorick n’ayant pas ouvert la bouche et semblant perdu dans ses méditations, les autres avaient imité son mutisme. Et, de même que les lèvres, les visages étaient fermés. L’orage était dans l’air. Des pensées de haine gonflaient les âmes ulcérées.

Dorick, en pénétrant le premier dans la grotte, eut un geste d’effroi. Un feu brûlait près de l’entrée. Quelqu’un était donc venu là, et la flamme encore claire prouvait qu’il s’était écoulé peu de temps depuis le départ de l’intrus.

Un feu !… Dorick songea tout à coup à la poudre. Si le foyer avait été placé quelques mètres plus loin, l’imprudent qui l’avait allumé eût sauté sans recours. Quel danger il avait frôlé, sans le savoir !

Dorick courut au baril… Non, on ne l’avait pas découvert… Il était toujours sous l’amoncellement de branchages, dont on n’avait prélevé qu’un petit nombre pour former le foyer qui pétillait joyeusement.

Pendant ce temps, Kennedy, s’éclairant avec une des branches enflammées, visitait la deuxième grotte. Il en ressortit bien rassuré. Il n’y avait personne. Le visiteur inconnu était décidément parti.

Cette nouvelle transmise à ses compagnons, il éparpilla d’un coup de pied le feu qui, malgré son éloignement de la poudre, ne laissait pas de constituer un danger. Mais Dorick l’arrêta et, rassemblant les tisons dispersés, reconstitua le foyer sur lequel il jeta de nouveaux branchages, tandis que ses compagnons le regardaient faire avec surprise.

« Camarades, dit-il en se relevant, je suis à bout… Déjà, tout à l’heure, j’étais décidé à l’action… Ce que nous avons vu me confirme dans mon projet… On est venu ici… c’est une raison de plus de se hâter, car on peut revenir, et ce qu’on n’a pas trouvé aujourd’hui, on peut le trouver demain. »

La voix de Dorick était fébrile, sa parole haletante, ses gestes violents. Visiblement, il était à bout, ainsi qu’il le disait.

À l’exception de Sirdey qui demeura impassible, les autres approuvèrent bruyamment.

« Pour quand, l’opération ? demanda Fred Moore.

– Pour ce soir même… » répondit Dorick.

Il ajouta, hachant les mots comme un homme dominé par ses nerfs :

« J’ai bien réfléchi… Puisque nous n’avons pas d’armes, je m’en fabriquerai… Une bombe… ce soir même… en comprimant par couches successives de la poudre entre des toiles trempées dans du goudron… C’est pour cela que j’ai besoin de feu… pour faire fondre le goudron… Certes, ma bombe ne vaudra pas les engins perfectionnés à mouvement d’horlogerie ou à renversement… Mais on fait ce qu’on peut… Je ne suis pas un chimiste, moi… Telle quelle, d’ailleurs, elle fera son effet… Une mèche la traversera de part en part… La mèche durera trente secondes… J’en ai fait l’expérience… Juste le temps d’allumer et de lancer… »

Les auditeurs de Dorick étaient frappés malgré eux de son air étrange. Son regard était brûlant et, dans une certaine mesure, égaré. Lewis Dorick était-il donc fou ?

Non, il n’était pas fou, ou du moins il ne l’était pas au sens pathologique du mot. Si toute sa vie d’amertume et d’envie lui remontait aux lèvres à cette heure et donnait à son attitude cette fébrilité, il gardait autant de lucidité qu’en peut conserver un homme devenu la proie de la fureur.

« Qui la jettera, cette bombe ? demanda Sirdey froidement.

– Moi, répondit Dorick.

– Quand.

– Cette nuit… Vers deux heures, j’irai frapper au gouvernement… Le Kaw-djer viendra ouvrir… Aussitôt que je l’entendrai, j’allumerai la mèche… j’aurai ce qu’il faut pour cela… la porte ouverte, je lancerai la bombe dans l’intérieur…

– Et toi ?

– J’aurai le temps de me sauver… D’ailleurs, quand je devrais sauter aussi, il faut en finir. »

Un silence tomba sur le groupe. On se regardait avec stupeur, épouvantés du projet de Dorick.

« Dans ce cas, dit Sirdey d’une voix calme, tu n’as pas besoin de nous.

– Je n’ai besoin de personne, répliqua violemment Dorick. Les lâches peuvent s’en aller, s’ils le veulent. »

Le mot fouetta les amours-propres.

« Moi, je reste, dit Kennedy.

– Moi aussi, dit William Moore.

– Moi aussi », dit Fred Moore. Seul, Sirdey ne dit rien.

Les voix s’étaient enflées peu à peu. Sans même s’en apercevoir, on en était arrivé au ton de la dispute. Malgré l’avertissement donné par le feu qu’on avait trouvé allumé, on ne se disait pas qu’il pouvait y avoir à proximité des écouteurs pour recueillir ces paroles imprudentes.

Il y en avait cependant, mais un seul, à vrai dire, et qui était de taille trop réduite pour inspirer des craintes, alors même qu’on eût connu sa présence. Celui qui, bien involontairement au surplus, se tenait aux écoutes, n’était autre que Dick, et cinq hommes robustes n’avaient, en effet, rien à redouter d’un enfant.

Le 30 mars étant pour eux jour de congé, Dick et Sand avaient quitté la ville de bonne heure, en ayant pour objectif les grottes qu’ils avaient autrefois fait retentir si souvent de leurs ébats. L’enfance est capricieuse. Les amusements qu’elle aime avec le plus de passion, elle les délaisse un beau jour subitement, la lassitude venue, pour les reprendre ensuite avec la même soudaineté, quand d’autres distractions ont à leur tour cessé de lui plaire. Après avoir eu leur succès, les grottes avaient été abandonnées. Elles redevenaient à la mode.

Tout en marchant d’un pas vif, Dick et Sand traitaient l’importante question du jeu qui allait être pratiqué ce jour-là. Plus exactement, Dick, comme c’était assez la coutume, formulait d’autorité des ukases que Sand enregistrait d’un air soumis.

« Mon vieux, prononça Dick, lorsqu’ils eurent dépassé les dernières maisons, je vais te dire une bonne chose. »

Sand alléché tendit l’oreille.

« On va jouer au restaurant. »

Sand approuva de la tête. Mais, en réalité, il ne comprenait pas, il faut l’avouer.

« Pige-moi ça, mon vieux ! annonça Dick triomphalement.

– Des allumettes !… s’écria Sand émerveillé par un si prodigieux joujou.

– Et ça !… reprit Dick en sortant péniblement de sa poche la demi-douzaine de pommes de terre qu’il y avait fait entrer de force avant de partir. »

Sand battit des mains.

« Comme ça, décréta Dick dominateur, tu seras le patron du restaurant. Moi, je serai le client.

– Pourquoi ?… demanda Sand avec innocence.

– Parce que !… » répondit Dick.

Devant cet argument péremptoire, il ne restait à Sand qu’à s’incliner. C’est pourquoi, lorsqu’ils furent tous deux dans la grotte, les choses se passèrent comme l’avait arrêté son tyrannique camarade. Dans un coin, il y avait un tas de branches venues on ne savait d’où. Quelques-unes de ces branches furent bientôt transformées en un feu magnifique, et les pommes de terre commencèrent à cuire.

Quand elles furent cuites, le véritable jeu commença. Sand joua à merveille le rôle du restaurateur, et Dick ne lui fut pas inférieur dans celui du client de passage. Il aurait fallu voir avec quelle désinvolture il entra dans la grotte, – car, bien entendu, il en était ressorti pour augmenter la vraisemblance – avec quelle distinction il s’assit par terre devant l’illusion d’une table, avec quelle autorité il réclama tous les mets qui lui venaient à l’esprit. Il demanda des œufs, du jambon, du poulet, du corned-beef, du riz, du pudding, et plusieurs autres choses. Dieu merci, le client pouvait impunément se montrer exigeant. Jamais on n’avait vu un restaurant si bien garni. Le restaurateur avait de tout. Quelle que fût la commande, il répondait sans hésiter par des « Voilà, monsieur ! », en apportant sans aucun retard les mets indiqués, qui étaient en effet, il n’en faut pas douter, des œufs, du jambon ou du poulet, bien qu’un observateur superficiel les eût peut-être confondus avec de simples pommes de terre.

Malheureusement, il n’est pas d’office si merveilleusement garni qu’il ne s’épuise, comme il n’est pas d’appétit si robuste qu’il ne finisse par être rassasié. Par une étonnante coïncidence, ces deux événements se produisirent en même temps, et, phénomène non moins merveilleux, ce fut au moment précis où il ne restait plus une seule pomme de terre.

Sand éprouva un gros chagrin en faisant cette désolante constatation.

« Tu les as toutes mangées !… » soupira-t-il d’un air désappointé.

Dick daigna s’expliquer.

« Puisque c’est moi le client… répondit-il comme si la chose allait de soi. Un patron ne mange pas sa marchandise, peut-être ! »

Mais Sand, cette fois, ne parut pas convaincu.

« En attendant, moi, je n’ai rien eu », fit-il remarquer tout penaud.

Dick le prit de très haut.

« Non, mais, dis donc un peu que je suis un gourmand !… Et puis, zut ! je ne joue plus, là !

– Dick !… » implora Sand terrifié par cette menace.

Il n’en fallut pas davantage. Dick renonça immédiatement à ses projets de vengeance.

« Alors, dit-il d’un air magnanime, c’est moi qui ferai le patron… C’est à toi d’être le client. »

Le jeu s’organisa d’après ce nouveau programme. Ce fut Sand qui sortit de la grotte, y rentra et s’assit par terre devant la table imaginaire. Cette mise en scène terminée, Dick s’approcha de son client ravi en lui présentant un caillou. Mais Sand, dont l’intelligence était moins vive, ne comprit pas tout de suite et regarda le caillou d’un air ahuri.

« Bête !… expliqua Dick. C’est la note.

– Je n’ai rien eu, objecta Sand révolté.

– Puisqu’il n’y a plus rien… il n’y a plus qu’à payer le dîner… Dans un restaurant, on paie, peut-être !… Tu diras : « Garçon, donnez-moi la note, je vous prie ». Moi, je dirai : « Voilà, monsieur ! » Toi, tu diras : « Voilà, garçon, un cent pour le dîner et un cent pour vous. » Moi, je dirai : « Merci, monsieur. » Et tu me donneras deux cents. »

Tout se passa conformément à ce plan fort logique. Sand eut le ton qu’il fallait pour demander : « Garçon, donnez-moi la note, je vous prie », et Dick cria si parfaitement : « Voilà, monsieur ! », qu’on l’eût pris pour un garçon véritable. C’était à s’y méprendre. Sand enchanté donna les deux cents.

Une réflexion ne laissa pas toutefois de gâter son plaisir.

« C’est toi qui as mangé les pommes de terre, et c’est moi qui les paie ! dit-il un peu mélancoliquement. »

Dick n’eut pas l’air d’entendre. Il avait parfaitement entendu cependant. Et la preuve en est qu’il avait rougi jusqu’aux oreilles.

« Nous achèterons un réglisse au bazar Rhodes », promit-il pour se mettre en repos avec sa conscience.

Puis, en profond politique, afin de couper court à l’incident :

« On va jouer à autre chose, déclara-t-il.

– À quoi ? demanda Sand.

– Au lion, décida Dick, qui, sans hésiter, se distribua le beau rôle. Tu seras un voyageur. Moi, je suis un lion. Tu vas sortir. Alors, tu entreras dans la grotte pour te reposer, et je sauterai sur toi pour te manger. Alors, tu crieras : « Au secours !… » Alors, je m’en irai et je reviendrai en courant. Je serai un chasseur et je tuerai le lion.

– Puisque c’est toi, le lion ! objecta Sand non sans une certaine logique.

– Non, je serai un chasseur.

– Alors, qui est-ce qui me mangera ?

– Bête !… c’est moi, quand je serai le lion. »

Sand se plongea en de profondes réflexions, en regardant son camarade d’un air rêveur. Celui-ci interrompit sa recherche.

« Tu n’as pas besoin de comprendre, dit-il. Va-t’en. Après, tu reviendras. Le lion te guettera dans les rochers… Tu as le temps… Une demi-heure au moins… C’est moi, le lion, tu sais… Alors, je suis à l’affût… Un lion, ça n’y reste pas deux minutes à l’affût… Monte par la galerie jusqu’à la grotte d’en haut, et reviens par dehors… Mais tu ne te méfies pas, tu comprends, tu ne te doutes de rien… C’est seulement quand tu entendras le rugissement du lion… »

Et Dick poussa un rugissement terrifiant.

Sand était déjà parti. Il remontait la galerie et tout à l’heure il redescendrait docilement pour se faire dévorer par le lion.

Pendant que son camarade s’éloignait, Dick s’était tapi entre les rochers. Il avait une demi-heure à attendre, mais cela ne lui semblait pas long. Il était le lion. Or, ainsi qu’il l’avait fait observer précieusement, un lion doit savoir garder l’affût avec patience. Pour rien au monde il n’eût montré le bout de sa frimousse, et consciencieusement il poussait de temps à autre, bien qu’il fût tout seul, de petits rugissements, préludes du grand, du terrible, qui éclaterait quand le lion dévorerait le malheureux voyageur.

Il fut interrompu dans ces exercices préparatoires. Plusieurs personnes gravissaient la pente de la montagne. Dick, absolument convaincu qu’il était un lion véritable, n’eut garde de se montrer, mais sa transformation en roi du désert ne l’empêcha pas de reconnaître au passage Lewis Dorick, les frères Moore, Kennedy et Sirdey. Dick fit la grimace. Il n’aimait pas tous ces gens-là et particulièrement Fred Moore qu’il considérait comme son ennemi personnel.

Les cinq hommes disparurent dans la grotte, à la grande colère de Dick, qui entendit leurs exclamations d’étonnement lorsqu’ils découvrirent le feu.

« Elle n’est pas à eux, la grotte », murmura-t-il entre ses dents.

Mais d’autres paroles arrivèrent jusqu’à lui et lui firent dresser l’oreille. On parlait de poudre et de bombe, et ce dernier mot, qu’il comprenait mal, on le mêlait aux noms du gouverneur et d’Hartlepool.

Peut-être était-il trop loin et avait-il mal entendu… Avec précaution il s’approcha de l’entrée de la grotte, jusqu’à une place d’où il pouvait entendre distinctement tout ce qu’on y disait.

Quelqu’un parlait précisément en ce moment. Dick reconnut la voix de Sirdey.

« Et après ?… demandait l’ancien cuisinier qui continuait à jouer auprès de Dorick le rôle du critique.

– Après ?… répéta Dorick d’un ton interrogateur.

– Oui… reprit Sirdey. Ta bombe, ce n’est pas comme le baril. Tu n’as pas la prétention de les tuer tous… Quand tu auras fait sauter le Kaw-djer, il restera Hartlepool et les hommes du poste.

– Qu’importe !… répondit Dorick avec violence. Je ne les crains pas… La tête coupée, le corps ne compte plus. »

Tuer !… Couper la tête au gouverneur !… Dick, devenu soudain sérieux, écoutait en tremblant ces paroles terribles.

V – Un héros

 

Couper la tête du gouverneur !… Dick, en oubliant son rôle de lion, ne pensa plus qu’à s’enfuir. Il fallait courir à Libéria… raconter ce qu’il venait d’entendre…

Malheureusement pour lui, l’excès de sa précipitation l’empêcha de calculer ses mouvements avec assez de prudence. Une pierre se détacha et dégringola bruyamment. Aussitôt quelqu’un se montra sur le seuil de la caverne, en lançant de tous côtés des regards soupçonneux. Dick effrayé reconnut Fred Moore.

De son côté, celui-ci avait aperçu l’enfant.

« Ah !… c’est toi, moucheron !… dit-il. Que fais-tu là ? »

Dick, paralysé par la terreur, ne répondit pas.

« Tu as donc ta langue dans ta poche, aujourd’hui ? reprit la grosse voix de Fred Moore. Elle est bien pendue, pourtant… Attends un peu. Je vais t’aider à la retrouver, moi… »

La peur rendit à Dick l’usage de ses jambes. Il reprit sa course et s’élança sur la pente. Mais en quelques enjambées son ennemi l’eut rejoint. Saisi à la ceinture par une main robuste, il fut soulevé comme une plume.

« Voyez-vous ça !… grondait Fred Moore en élevant à la hauteur de son visage l’enfant terrifié. Je t’apprendrai à espionner, petite vipère ! »

En un instant, Dick fut transporté dans la grotte et jeté comme un paquet aux pieds de Lewis Dorick.

« Voilà, dit Fred Moore, ce que j’ai trouvé dehors, en train de nous écouter ! »

D’une taloche, Dorick releva l’enfant.

« Qu’est-ce que tu faisais là ? » demanda-t-il sévèrement.

Dick avait grand-peur. Même, pour être franc, il tremblait comme la feuille. Malgré tout, cependant, son orgueil fut plus fort. Il se redressa sur ses petites jambes, tel un coq de combat sur ses ergots.

« Ça ne vous regarde pas, répliqua-t-il avec arrogance… On a bien le droit de jouer au lion dans la grotte… Elle n’est pas à vous, la grotte.

– Tâche de répondre poliment, morveux, dit Fred Moore, en administrant une nouvelle taloche à son captif. »

Mais les coups n’étaient pas des arguments à employer avec Dick. On l’eût haché comme chair à pâté, qu’on ne l’eût pas fait céder. Au lieu de plier l’échine, il grandit au contraire de tout son pouvoir sa taille exiguë, serra les poings, puis, regardant son adversaire bien en face :

« Grand lâche !… » dit-il.

Fred Moore ne parut pas autrement sensible à cette injure.

« Qu’est-ce que tu as entendu ? demanda-t-il. Tu vas nous le dire, ou sinon !… »

Mais Fred Moore eut beau lever la main, et même la faire retomber à plusieurs reprises avec une force toujours croissante, Dick s’obstina dans un silence farouche.

Dorick intervint.

« Laissez cet enfant, dit-il. Vous n’en tirerez rien… D’ailleurs, peu nous importe. Qu’il ait entendu ou non, je présume que nous ne serons pas assez bêtes pour lui rendre la clef des champs…

– On ne va pas le tuer, je pense ? interrompit Sirdey qui semblait décidément peu enclin aux solutions violentes.

– Il n’en est pas question, répondit Dorick en haussant les épaules. On va le boucler simplement… Quelqu’un a-t-il sur lui un bout de corde ?

– Voilà, dit Fred Moore en tirant de sa poche l’objet demandé.

– Et voilà », ajouta son frère William, en offrant sa ceinture de cuir.

En un tour de main, Dick fut étroitement ligoté. Les chevilles serrées l’une contre l’autre, les mains liées derrière le dos, il ne pouvait plus faire un mouvement. Puis Fred Moore le transporta dans la seconde grotte où il le jeta sur le sol comme un paquet.

« Tâche de te tenir tranquille, recommanda-t-il à son prisonnier avant de s’éloigner. Sans ça, tu auras affaire à moi, mon garçon ! »

Cette recommandation donnée, il retourna près de ses compagnons, et l’éternelle conversation fut reprise. Toutefois, elle était proche de son terme, et l’heure de l’action allait de nouveau sonner. Pendant qu’on parlait autour de lui, Dorick avait placé le goudron sur le feu, et bientôt, avec des soins méticuleux, il commença la fabrication de son engin meurtrier.

Tandis que les cinq misérables se préparaient ainsi au crime, leur destinée s’élaborait à leur insu. La capture de Dick avait eu un témoin. Sand, en allant au rendez-vous, où, selon les conventions, il devait être victime de la férocité du lion, avait assisté à toute la scène. Il avait vu son camarade capturé, emporté, ligoté et enfin jeté dans la deuxième grotte.

Sand fut plongé dans un affreux désespoir. Pourquoi s’était-on emparé de Dick ?… Pourquoi l’avait-on frappé ?… Pourquoi Fred Moore l’avait-il emporté ?… Qu’avait-on fait de lui ?… On l’avait tué, peut-être !… À moins qu’il fût seulement blessé, et qu’il attendît du secours.

Dans ce cas, Sand lui en apporterait. Il s’élança à l’assaut de la montagne, grimpa comme un chamois jusqu’à la grotte supérieure, redescendit la galerie étroite qui réunissait les deux systèmes. Moins d’un quart d’heure plus tard, il arrivait au bas de la pente, à l’endroit où la galerie s’épanouissait pour former le ténébreux évidement creusé en plein massif, dans lequel Dick avait été incarcéré.

Par le passage faisant communiquer cet évidement avec la caverne extérieure, un peu de lumière filtrait. Par là arrivaient également, sourdes, effacées, les voix de Lewis Dorick et de ses quatre complices. Sand, comprenant la nécessité de la prudence, ralentit son allure et s’approcha de son ami à pas de loup.

Les mousses, en leur qualité d’apprentis marins, ont toujours un couteau en poche. Sand eut tôt fait d’ouvrir le sien et de couper les liens du prisonnier. À peine libre de ses mouvements, celui-ci, sans prononcer un seul mot, courut vers la galerie par laquelle lui était venu le salut. Il ne s’agissait pas d’une plaisanterie. Lui seul savait, grâce aux quelques mots surpris, à quel point la situation était grave et combien il importait d’agir vite. C’est pourquoi, sans perdre son temps à de vains remerciements, il s’élança dans la galerie et en escalada la pente en toute hâte, tandis que, sur ses talons, s’époumonait le pauvre Sand.

La double évasion aurait facilement réussi, si le malheur n’avait voulu que Fred Moore, en cet instant précis, n’eût la fantaisie de venir jeter un coup d’œil sur son prisonnier. Dans la lumière incertaine qui arrivait de la première grotte, il crut voir remuer une forme vague. À tout hasard, il s’élança sur ses traces et découvrit ainsi la galerie ascendante dont il n’avait pas jusqu’alors soupçonné l’existence. Comprenant aussitôt qu’il était joué et que son prisonnier s’échappait, il poussa un furieux juron et se mit, lui troisième, à gravir la pente.

Si les enfants avaient une quinzaine de mètres d’avance, Fred Moore, d’un autre côté, possédait de longues jambes, et le passage étant relativement vaste, dans sa partie inférieure tout au moins, rien ne s’opposait à ce qu’il profitât de cet avantage. L’obscurité profonde qui l’entourait constituait, il est vrai, un sérieux obstacle à sa marche dans cette galerie inconnue, que Dick et Sand connaissaient si bien au contraire. Mais Fred Moore était en colère, et, quand on est en colère, on n’écoute pas les conseils de la prudence. Aussi courait-il à corps perdu dans les ténèbres, les mains étendues en avant, au risque de se briser la tête contre une saillie de la voûte.

Fred Moore ignorait qu’il y eût deux fugitifs devant lui. Il ne voyait absolument rien, et les enfants n’avaient garde de parler. Seul, le bruit des pierres qui roulaient sur la pente lui indiquait qu’il était en bonne voie, et, ce bruit devenant plus proche d’instant en instant, il en concluait qu’il gagnait du terrain.

Les enfants faisaient de leur mieux. Ils savaient qu’on était à leur poursuite et comprenaient parfaitement qu’on les rattrapait progressivement. Ils ne désespéraient pas cependant. Tous leurs efforts tendaient à atteindre cet étranglement de la galerie où le toit n’était supporté que par un rocher que le moindre choc eût fait basculer. Au-delà, la galerie était plus basse et plus étroite, et leur petite taille les servirait. Ils pourraient continuer à courir, tandis que leur ennemi serait dans l’obligation de se courber.

Cet étranglement, objet de leurs vœux, ils l’atteignirent enfin. Plié en deux, Dick le franchit heureusement le premier. Sand, marchant sur les mains et sur les genoux, se glissait à sa suite, quand il se sentit tout à coup immobilisé, sa cheville saisie par une main brutale.

« Je te tiens, bandit !… » disait en même temps derrière lui une voix furieuse.

Fred Moore était, en effet, au comble de la fureur. Rien ne l’ayant averti que la galerie fût brusquement abaissée et rétrécie en un point de son parcours, il s’en était fallu de peu qu’il ne se fracassât la tête. Son front était entré en contact avec la voûte si rudement que le contrecoup l’avait fait choir à demi assommé. Ce fut précisément à cette chute qu’il dut le succès de sa poursuite, la main qu’il étendait instinctivement étant tombée par fortune sur la jambe du fuyard.

Sand se vit perdu… On allait se débarrasser de lui et on repartirait à la poursuite de Dick qui serait rejoint à son tour… Alors, que ferait-on à Dick ?… On l’emprisonnerait… on le tuerait peut-être !… Il fallait empêcher cela, l’empêcher à tout prix !…

Sand fit-il, en réalité, cette série de raisonnements ? Même, fut-ce de propos délibéré qu’il adopta le moyen désespéré auquel il eut recours ? Ce n’est pas sûr, car le temps de la réflexion lui manqua, et, de son commencement à sa fin, le drame tout entier n’eut pas la durée d’une seconde.

Il semblerait que nous ayons en nous-même un autre être qui, dans certains cas, agit pour notre compte. Ce serait lui, le subconscient des philosophes, qui nous fait trouver soudain, alors que nous n’y pensons plus, la solution d’un problème longtemps cherchée en vain. Ce serait lui qui gouvernerait nos réflexes et serait cause des gestes instinctifs que peuvent provoquer les excitations extérieures. Ce serait lui enfin qui nous déciderait parfois à l’improviste à des actes dont la source profonde est en nous, mais que notre volonté n’a pas formellement décidés.

Sand n’eut qu’une idée claire : la nécessité de sauver Dick et d’arrêter la poursuite. Le sub-conscient fit le reste. D’eux-mêmes ses bras s’étendirent et s’accrochèrent au bloc instable qui soutenait le toit de la galerie, tandis que Fred Moore, ignorant du danger, le tirait violemment en arrière.

Le bloc glissa. La voûte s’écroula en faisant un bruit sourd.

À ce bruit, Dick, saisi d’un trouble vague, s’arrêta sur place, écoutant. Il n’entendit plus rien. Le silence était revenu, profond comme les ténèbres dans lesquelles il était plongé. Il appela Sand, à voix basse d’abord, puis plus fort, puis encore plus fort… Enfin, comme il n’obtenait pas de réponse, il revint sur ses pas et se heurta à un amoncellement de rocs qui ne laissaient entre eux aucune issue. Il comprit aussitôt. La galerie s’était écroulée, Sand était là-dessous…

Un instant, Dick resta immobile, hébété, puis il repartit brusquement à toute vitesse, et, parvenu au jour, se rua sur la descente comme un fou.

Le Kaw-djer était en train de lire paisiblement avant de se mettre au lit, quand la porte du gouvernement s’ouvrit avec violence. Une sorte de boule d’où sortaient des cris et des mots inarticulés vint rouler à ses pieds. La première surprise passée, il reconnut Dick.

« Sand… gouverneur… Sand !… » gémissait celui-ci.

Le Kaw-djer prit une voix sévère.

« Que signifie cela ?… Qu’y a-t-il ? »

Mais Dick ne parut pas comprendre. Il avait des yeux égarés, les larmes ruisselaient de son visage, et de sa poitrine haletante s’échappaient des mots sans suite.

« Sand… gouverneur !… Sand… disait-il en tirant le Kaw-djer par la main comme s’il eût voulu l’entraîner. La grotte… Dorick… Moore… Sirdey… la bombe… couper la tête… Et Sand… écrasé !… Sand… gouverneur !… Sand !… »

En dépit de leur incohérence, ces mots étaient clairs, cependant. Quelque chose d’insolite avait dû se produire aux grottes, une chose à laquelle, d’une manière ou d’une autre, Dorick, Moore et Sirdey étaient mêlés et dont Sand avait été la victime. Quant à tirer de Dick des renseignements plus précis, il n’y fallait pas songer. Le petit garçon, au paroxysme de l’épouvante, continuait à prononcer les mêmes paroles qu’il répétait interminablement et semblait avoir perdu la raison.

Le Kaw-djer se leva, et appelant Hartlepool, il lui dit rapidement :

« Il se passe quelque chose aux grottes… Prenez cinq hommes, munissez-vous de torches, et venez m’y rejoindre. Hâtez-vous. »

Puis, sans attendre la réponse, il obéit à l’appel de la petite main dont la sollicitation se faisait de plus en plus pressante, et partit en courant dans la direction de la pointe. Deux minutes plus tard, Hartlepool, à la tête de cinq hommes armés, se mettait en marche à son tour.

Malheureusement, dans la nuit presque complète, le Kaw-djer était déjà hors de vue. « Aux grottes », avait-il dit. Hartlepool alla donc vers les grottes, c’est-à-dire vers celle qu’il connaissait le mieux et dans laquelle jadis il avait caché les fusils, tandis que le Kaw-djer, guidé par Dick, se dirigeait plus au Nord, de manière à contourner l’extrémité de la pointe et à atteindre, sur l’autre versant, celle des deux grottes inférieures dont Dorick avait fait son quartier général.

Celui-ci, à l’exclamation poussée par Fred Moore en découvrant la fuite du prisonnier, avait interrompu son travail et, suivi de ses trois compagnons, il s’était avancé jusqu’à la seconde grotte, prêt à donner mains forte au camarade qui venait d’y entrer. Toutefois, Fred Moore n’ayant affaire qu’à un enfant, il ne s’était pas attardé, et, après un rapide coup d’œil que l’obscurité avait rendu inutile, il s’était remis à son travail.

Fred Moore n’étant pas revenu quand ce travail fut terminé, on commença à s’étonner de la prolongation de son absence ; s’éclairant avec un brandon, on pénétra de nouveau dans la grotte intérieure, William Moore en tête, Dorick, puis Kennedy derrière lui. Sirdey suivit ses camarades, mais ce fut pour se raviser et rebrousser chemin presque aussitôt. Puis, tandis que ses amis s’aventuraient dans la deuxième grotte, il sortit de la première au contraire, et, profitant de la nuit tombante, se dissimula dans les rochers de l’extérieur. Cette disparition de Fred Moore ne lui disait rien de bon. Il prévoyait des complications désagréables. Or, ce n’était pas un foudre de guerre, que Sirdey, loin de là. La ruse, la tromperie, les moyens cauteleux et sournois, rien de mieux ! mais les coups n’étaient pas son affaire. Il garait donc sa précieuse personne, bien décidé à ne se compromettre qu’à coup sûr et selon la tournure qu’allaient prendre les événements.

Pendant ce temps, Dorick et ses deux compagnons découvraient la galerie dans laquelle Fred Moore s’était engagé à la suite de Dick et de Sand. La grotte n’ayant pas d’autre issue, aucune erreur n’était possible. Celui qu’on cherchait en était nécessairement sorti par là. Ils s’y engagèrent donc à leur tour, mais, après une centaine de mètres, il leur fallut s’arrêter. Une masse de rochers entassés les uns sur les autres leur barrait le passage. La galerie n’était qu’une impasse dont ils avaient atteint le fond.

Devant cet obstacle inattendu, ils se regardèrent, littéralement ahuris. Où diable pouvait bien être Fred Moore ?… Incapables de répondre à cette question, ils redescendirent la pente sans soupçonner que leur camarade fût enseveli sous cet amas de décombres.

Fort troublés par cet indéchiffrable mystère, ils regagnèrent en silence la première grotte. Une désagréable surprise les y attendait. Au moment même où ils y mettaient le pied, deux formes humaines, celles d’un homme et d’un enfant, apparurent tout à coup sur le seuil.

Le feu brillait joyeusement, et sa flamme claire dissipait les ténèbres. Les misérables reconnurent l’homme et reconnurent l’enfant.

« Dick !… » firent-ils tous trois, stupéfaits de voir revenir de ce côté le mousse que, moins d’une demi-heure plus tôt, on avait enfermé et si solidement garotté.

« Le Kaw-djer !… » grondèrent-ils ensuite, avec un mélange de colère et d’effroi.

Un instant ils hésitèrent, puis la rage fut la plus forte, et, d’un même mouvement, William Moore et Kennedy se ruèrent en avant.

Immobile sur le seuil, sa haute silhouette vivement éclairée par la flamme, le Kaw-djer attendit ses adversaires de pied ferme. Ceux-ci avaient tiré leurs couteaux. Il ne leur laissa pas le temps de s’en servir. Saisis à la gorge par des mains de fer, le crâne de l’un heurta rudement la tête de l’autre. Ensemble, ils tombèrent, assommés.

Kennedy avait son compte, comme on dit. Il demeura étendu, inerte, tandis que William Moore se relevait en chancelant.

Sans s’occuper de lui, le Kaw-djer fit un premier pas vers Dorick…

Celui-ci, affolé par la foudroyante rapidité de ces événements, avait assisté à la bataille sans y prendre part. Il était resté en arrière, tenant à la main sa bombe d’où pendaient quelques centimètres de mèche. Paralysé par la surprise, il n’avait pas eu le temps d’intervenir, et le résultat de la lutte lui montrait maintenant de quelle inutilité serait une plus longue résistance. Au mouvement que fit le Kaw-djer, il comprit que tout était perdu…

Alors, une folie le saisit… Une vague de sang monta à son cerveau : selon l’énergique expression populaire, il vit rouge… Une fois au moins dans sa vie, il vaincrait… Dût-il périr, l’autre périrait !…

Il bondit vers le feu et saisit un tison qu’il approcha de la mèche, puis son bras ramené en arrière se détendit pour lancer le terrible projectile…

Le temps manqua à son geste de meurtre. Fut-ce par suite d’une maladresse, d’une défectuosité de la mèche, ou pour toute autre cause ? La bombe éclata dans ses mains. Soudain, une violente détonation retentit… Le sol trembla. La gueule béante de la grotte vomit une gerbe de feu…

À l’explosion, un cri d’angoisse répondit au dehors. Hartlepool et ses hommes, ayant enfin reconnu leur erreur, arrivaient au pas de course, juste à temps pour assister au drame. Ils virent la flamme, divisée en deux langues ardentes, jaillir de part et d’autre du Kaw-djer, dont le petit Dick terrifié embrassait les genoux, et qui demeurait debout, immobile comme un marbre, au milieu de ce cercle de feu. Ils s’élancèrent au secours de leur chef.

Mais celui-ci n’avait pas besoin d’être secouru. L’explosion l’avait miraculeusement épargné. L’air déplacé s’était séparé en deux courants qui l’avaient frôlé sans l’atteindre. Immobile et debout comme on l’avait aperçu au moment du péril, on le trouva, le péril passé. Il arrêta de la main ceux qui accouraient à son aide.

« Gardez l’entrée, Hartlepool », ordonna-t-il de sa voix habituelle.

Stupéfaits de cet incroyable sang-froid, Hartlepool et ses hommes obéirent, et une barrière humaine se tendit en travers de l’ouverture de la grotte. La fumée se dissipait peu à peu, mais, le feu ayant été éteint par l’explosion, l’obscurité était profonde.

« De la lumière, Hartlepool », dit le Kaw-djer.

Une torche fut allumée. On pénétra dans la caverne.

Aussitôt, profitant de la solitude et de l’obscurité revenues, une ombre se détacha des roches de l’entrée. Sirdey était renseigné maintenant. Dorick tué ou pris, il jugeait opportun, dans tous les cas, de se mettre à l’abri. Lentement, d’abord, il s’éloigna. Puis, quand il estima la distance suffisante, il accéléra sa fuite. Il disparut dans la nuit.

Pendant ce temps, le Kaw-djer et ses hommes exploraient le théâtre du drame. Le spectacle y était affreux. Sur le sol éclaboussé de sang, traînaient partout d’effroyables débris. On eut peine à identifier Dorick, dont les bras et la tête avaient été emportés par l’explosion. À quelques pas, gisait William Moore, le ventre ouvert. Plus loin, Kennedy, sans blessure apparente, semblait dormir. Le Kaw-djer s’approcha de ce dernier.

« Il vit », dit-il.

Vraisemblablement, l’ancien matelot, à demi étranglé par le Kaw-djer et incapable par suite de se relever, avait dû le salut à cette circonstance.

« Je ne vois pas Sirdey, fit observer le Kaw-djer en regardant autour de lui. Il en était, pourtant, paraît-il. »

La grotte fut en vain méticuleusement visitée. On ne releva aucune trace du cuisinier du Jonathan. Par contre, sous l’amas de branches qui le dissimulait, Hartlepool découvrit le baril de poudre dont Dorick n’avait prélevé qu’une faible partie.

« Voilà l’autre baril !… » s’écria-t-il triomphalement. Ce sont nos gens de l’autre fois.

À ce moment, une main saisit celle du Kaw-djer, tandis qu’une faible voix gémissait doucement.

« Sand !… gouverneur !… Sand !… »

Dick avait raison. Tout n’était pas fini. Il restait encore à trouver Sand, puisque, d’après son ami, il était mêlé à cette affaire.

« Conduis-nous, mon garçon », dit le Kaw-djer.

Dick s’engagea dans le passage intérieur, et sauf un homme qui fut laissé à la garde de Kennedy, tout le monde s’y engagea derrière lui. À sa suite, on traversa la seconde grotte, puis on remonta la galerie, jusqu’au point où l’éboulement s’était produit.

« Là !… » fit Dick en montrant de la main l’amoncellement de rochers.

Il semblait en proie à une affreuse douleur, et son air égaré fit pitié à ces hommes forts dont il implorait l’assistance. Il ne pleurait plus, mais ses yeux secs brûlaient de fièvre, et ses lèvres avaient peine à prononcer les mots.

« Là ?… répondit le Kaw-djer avec douceur. Mais tu vois bien, mon petit, qu’on ne peut avancer plus loin.

– Sand ! répéta Dick avec obstination en tendant dans la même direction sa main tremblante.

– Que veux-tu dire, mon garçon ? insista le Kaw-djer. Tu ne prétends pas, je suppose, que ton ami Sand soit là-dessous ?

– Si !… articula péniblement Dick. Avant, on passait… Ce soir… Dorick m’avait pris… Je me suis sauvé… Sand était derrière moi… Fred Moore allait nous attraper… Alors Sand… a fait tomber tout… et tout s’est écroulé… sur lui… pour me sauver !… »

Dick s’arrêta, et, se jetant aux pieds du Kaw-djer.

« Oh !… gouverneur… implora-t-il, Sand !… »

Le Kaw-djer, vivement ému, s’efforça d’apaiser l’enfant.

« Calme-toi, mon garçon, dit-il avec bonté, calme-toi !… Nous tirerons ton ami de là, sois tranquille… Allons ! à l’œuvre, nous autres !… » commanda-t-il, en se tournant vers Hartlepool et ses hommes.

On se mit fiévreusement au travail. Un à un, les rochers furent arrachés et évacués en arrière. Les blocs fort heureusement n’étaient pas de grande taille, et ces bras robustes pouvaient les mouvoir.

Dick, obéissant aux instructions du Kaw-djer, s’était docilement retiré dans la première grotte, où Kennedy, surveillé par son gardien, reprenait conscience de lui-même. Là, il s’était assis sur une pierre, près de l’entrée, et, le regard fixe, sans faire un mouvement, il attendait que la promesse du gouverneur fût accomplie.

Pendant ce temps, à la lueur des torches, on travaillait avec acharnement dans la galerie. Dick n’avait pas menti. Il y avait des corps là-dessous. À peine les premiers rochers eurent-ils été enlevés qu’on aperçut un pied. Ce n’était pas un pied d’enfant, et il ne pouvait appartenir à Sand. C’était un pied d’homme et même d’un homme de grande taille.

On se hâta. Après le pied, une jambe, puis un torse, et enfin le corps d’un homme allongé sur le ventre apparurent. Mais lorsqu’on voulut tirer l’homme à la lumière, on rencontra une résistance. Sans doute, son bras, étendu en avant et s’enfonçant entre les pierres, était accroché à quelque chose. Il en était ainsi, en effet, et, quand le bras fut complètement dégagé, on vit que la main étreignait une cheville d’enfant.

La main détachée, l’homme fut retourné sur le dos. On reconnut Fred Moore. La tête en bouillie, la poitrine défoncée, il était mort.

Alors, on travailla plus fiévreusement encore. Ce pied, que tenait Fred Moore dans ses doigts crispés ne pouvait être que celui de Sand.

Les découvertes se succédèrent dans le même ordre que tout à l’heure. Après le pied, la jambe apparut. Toutefois, elles se succédaient plus vite, la seconde victime étant moins grande que la première.

Le Kaw-djer tiendrait-il la promesse qu’il avait faite à Dick de lui rendre son ami ? Cela paraissait peu croyable, à en juger par ce qu’on voyait déjà du malheureux enfant. Meurtries, écrasées, aplaties, les os brisés, ses jambes n’étaient plus que d’informes lambeaux, et l’on pouvait prévoir par là dans quel état on allait trouver le reste du corps.

Quelque grande que fût leur hâte, les travailleurs durent cependant s’arrêter et prendre le temps de la réflexion, au moment de s’attaquer à un bloc plus gros que les précédents qui broyait de sa masse énorme les genoux du pauvre Sand. Ce bloc soutenant ceux qui l’entouraient, il importait d’agir avec prudence afin d’éviter un nouvel éboulement.

La durée du travail fut augmentée par cette complication, mais enfin, centimètre par centimètre, le bloc fut enlevé à son tour…

Les sauveteurs poussèrent une exclamation de surprise. Derrière, c’était le vide, et, dans ce vide, Sand gisait comme dans un tombeau. De même que Fred Moore, il était couché sur le ventre, mais des rochers, en s’arc-boutant les uns contre les autres, avaient protégé sa poitrine. La partie supérieure de son corps semblait intacte, et, n’eût été l’état pitoyable de ses jambes, il fût sorti sans dommage de sa terrible aventure.

Avec mille précautions, il fut tiré en arrière et étendu sous la lumière de la torche. Ses yeux étaient clos, ses lèvres blanches et fortement serrées, son visage d’une pâleur livide. Le Kaw-djer se pencha sur l’enfant…

Longtemps, il écouta. Si un souffle restait à cette poitrine, le souffle était à peine perceptible…

« Il respire !… » dit-il enfin.

Deux hommes soulevèrent le léger fardeau et l’on descendit la galerie en silence. Sinistre descente sur cette route souterraine dont la torche fuligineuse semblait rendre tangibles les profondes ténèbres ! La tête inerte oscillait lamentablement, et plus lamentablement encore les jambes broyées, d’où coulait, à grosses gouttes, du sang.

Quand le triste cortège apparut dans la grotte extérieure, Dick se leva en sursaut et regarda avidement. Il vit les jambes mortes, le visage exsangue…

Alors, dans ses yeux exorbités passa un regard d’agonie, et, poussant un cri rauque, il s’écroula sur le sol.

VI – Pendant dix-huit mois

 

L’aube du 31 mars se leva sans que le Kaw-djer, agité par les rudes émotions de la veille, eût trouvé le sommeil. Quelles épreuves il venait de traverser ! Quelle expérience il venait de faire ! Il avait touché le fond de l’âme humaine capable à la fois du meilleur et du pire, des instincts les plus féroces et de la plus pure abnégation.

Avant de s’occuper des coupables, il s’était hâté de secourir les innocentes victimes de cet épouvantable drame. Deux brancards improvisés les avaient rapidement transportées au gouvernement.

Lorsque Sand fut déshabillé et reposa sur sa couchette, son état parut plus effrayant encore. Les jambes, littéralement en bouillie, n’existaient plus. Le spectacle de ce jeune corps martyrisé était si pitoyable qu’Hartlepool en eut le cœur chaviré, et que de grosses larmes coulèrent sur ses joues tannées par toutes les brises de la mer.

Avec une patience maternelle, le Kaw-djer pansa cette pauvre chair en lambeaux. De ses jambes terriblement laminées, Sand était condamné, de toute évidence, à ne jamais plus se servir, et, jusqu’à son dernier jour, il lui faudrait mener une vie d’infirme. À cela, rien à faire, mais ce serait quand même un résultat appréciable, si l’on pouvait éviter une amputation qui eût risqué d’être fatale à ce frêle organisme.

Le pansement terminé, le Kaw-djer fit couler quelques gouttes d’un cordial entre les lèvres décolorées du blessé qui commença à pousser de faibles plaintes et à murmurer de confuses paroles.

Dick, dont le Kaw-djer s’occupa en second lieu, paraissait également en grand danger. Ses yeux clos, son visage d’un rouge brique parcouru de frémissements nerveux, une respiration courte sifflant entre ses dents serrées, il brûlait d’une fièvre intense. Le Kaw-djer, en constatant ces divers symptômes, hocha la tête d’un air inquiet. En dépit de l’intégrité de ses membres et de son aspect moins impressionnant, l’état de Dick était en réalité beaucoup plus grave que celui de son sauveur.

Les deux enfants couchés, le Kaw-djer, malgré l’heure tardive, se rendit chez Harry Rhodes et le mit au courant des événements. Harry Rhodes fut bouleversé par ce récit et ne marchanda pas le concours des siens. Il fut convenu que Mme Rhodes et Clary, Tullia Ceroni et Graziella, veilleraient à tour de rôle au chevet des deux enfants, les jeunes filles pendant le jour, et leurs mères pendant la nuit. Mme Rhodes prit la garde la première. Habillée en un instant, elle partit avec le Kaw-djer.

Alors seulement celui-ci, ayant paré de cette manière au plus pressé, alla chercher un repos qu’il ne devait pas réussir à trouver. Trop d’émotions agitaient son cœur, un trop grave problème était posé devant sa conscience.

Des cinq assassins, trois étaient morts, mais deux subsistaient. Il fallait prendre un parti à leur sujet. Si l’un, Sirdey, avait disparu et errait à travers l’île, où on ne tarderait pas sans doute à le reprendre, l’autre, Kennedy, attendait, solidement verrouillé dans la prison, que l’on statuât sur son sort.

Le bilan de l’affaire se soldant par trois hommes tués, un autre en fuite et deux enfants en péril de mort, il ne pouvait, cette fois, être question de l’étouffer. Pour que l’on pût espérer la tenir secrète, trop de personnes, d’ailleurs, étaient dans la confidence. Il fallait donc agir. Dans quel sens ?

Certes les moyens d’action adoptés par les gens qu’il venait de combattre n’avaient rien de commun avec ceux que le Kaw-djer était enclin à employer, mais, au fond, le principe était le même. Il se réduisait en somme à ceci, que ces gens, comme lui-même, répugnaient à la contrainte et n’avaient pu s’y résigner. La différence des tempéraments avait fait le reste. Ils avaient voulu abattre la tyrannie, tandis qu’il s’était contenté de la fuir. Mais, au demeurant, leur besoin de liberté, quelque opposé qu’il fût dans ses manifestations, était pareil dans son essence, et ces hommes n’étaient après tout que des révoltés comme il avait été lui-même un révolté. Alors qu’il se reconnaissait en eux, allait-il, sous prétexte qu’il était le plus fort, s’arroger le droit de punir ?

Le Kaw-djer, dès qu’il fut levé, se rendit à la prison, où Kennedy avait passé la nuit, effondré sur un banc. Celui-ci se leva avec empressement à son approche, et, non content de cette marque de respect, il retira humblement son béret. Pour faire ce geste, l’ancien matelot dut élever ensemble ses deux mains qu’unissait une courte et solide chaîne de fer. Après quoi, il attendit, les yeux baissés.

Kennedy ressemblait ainsi à un animal pris au piège. Autour de lui, c’était l’air, l’espace, la liberté… Il n’avait plus droit à ces biens naturels dont il avait voulu priver d’autres hommes et dont d’autres hommes le privaient à son tour.

Sa vue fut intolérable au Kaw-djer.

« Hartlepool !… » appela-t-il en avançant la tête dans le poste.

Hartlepool accourut.

« Retirez cette chaîne, dit le Kaw-djer en montrant les mains entravées du prisonnier.

– Mais, monsieur… commença Hartlepool.

– Je vous prie… » interrompit le Kaw-djer d’un ton sans réplique.

Puis, s’adressant à Kennedy, lorsque celui-ci fut libre.

« Tu as voulu me tuer. Pourquoi ? » interrogea-t-il.

Kennedy, sans relever les yeux, haussa les épaules, en se dandinant gauchement et en roulant entre les doigts son béret de marin, par manière de dire qu’il n’en savait rien.

Le Kaw-djer, après l’avoir considéré un instant en silence, ouvrit toute grande la porte donnant sur le poste, et, s’effaçant :

« Va-t’en ! » dit-il.

Puis, Kennedy le regardant d’un air indécis :

« Va-t’en ! » dit-il une seconde fois d’une voix calme.

Sans se faire prier, l’ancien matelot sortit en arrondissant le dos. Derrière lui, le Kaw-djer referma la porte, et se rendit auprès de ses deux malades, en abandonnant à ses réflexions Hartlepool fort perplexe.

L’état de Sand était stationnaire, mais celui de Dick semblait très aggravé. En proie à un furieux délire, ce dernier, s’agitait sur sa couche en prononçant des paroles sans suite. On ne pouvait plus en douter, l’enfant avait une congestion cérébrale d’une telle violence qu’une terminaison fatale était à craindre. La médication habituelle était inapplicable dans la circonstance présente. Où se fût-on procuré de la glace pour rafraîchir son front brûlant ? Les progrès réalisés sur l’île Hoste n’étaient pas tels encore qu’il fût possible d’y trouver cette substance, en dehors de la période hivernale.

Cette glace, dont le Kaw-djer déplorait l’absence, la nature n’allait pas tarder à la lui fournir en quantités illimitées. L’hiver de l’année 1884 devait être d’une extrême rigueur et fut aussi exceptionnellement précoce. Il débuta dès les premiers jours d’avril par de violentes tempêtes qui se succédèrent pendant un mois, presque sans interruption. À ces tempêtes fit suite un excessif abaissement de température qui provoqua finalement des chutes de neige telles que le Kaw-djer n’en avait jamais vu de pareilles depuis qu’il s’était fixé en Magellanie. Tant que cela fut au pouvoir des hommes, on lutta courageusement contre cette neige, mais, dans le courant du mois de juin, les implacables flocons tombèrent en tourbillons si épais qu’il fallut se reconnaître vaincu. Malgré tous les efforts, la couche neigeuse atteignit, vers le milieu de juillet, une épaisseur de plus de trois mètres, et Libéria fut ensevelie sous un linceul glacé. Aux portes habituelles furent substituées les fenêtres des premiers étages. Quant aux maisons limitées à un simple rez-de-chaussée, elles n’eurent plus d’autre issue qu’un trou percé dans le toit. La vie publique fut, on le conçoit, entièrement arrêtée, et les relations sociales réduites au minimum indispensable pour assurer la subsistance de chacun.

La santé générale se ressentit nécessairement de cette rigoureuse claustration. Quelques maladies épidémiques firent de nouveau leur apparition, et le Kaw-djer dut venir en aide à l’unique médecin de Libéria qui ne suffisait plus à la peine.

Heureusement pour le repos de son esprit, il n’avait plus, à ce moment d’inquiétudes pour Dick ni pour Sand. Des deux, Sand avait été le premier à s’acheminer vers la guérison. Une dizaine de jours après le drame dont il avait été la victime volontaire, on fut en droit de le considérer comme hors de danger, et il n’y eut plus de motif de mettre en doute que l’amputation serait évitée. Les jours suivants, en effet, la cicatrisation gagna de proche en proche avec cette rapidité, on peut dire cette fougue qui est l’apanage des tissus jeunes. Deux mois ne s’étaient pas écoulés que Sand fut autorisé à quitter le lit.

Quitter le lit ?… L’expression est impropre, à vrai dire. Sand ne pouvait plus, ne pourrait plus jamais quitter le lit, ni se mouvoir d’aucune manière sans un secours étranger. Ses jambes mortes ne supporteraient jamais plus son corps d’infirme condamné désormais à l’immobilité.

Le jeune garçon ne semblait pas, d’ailleurs, s’en affecter outre mesure. Lorsqu’il eut repris conscience des choses, sa première parole ne fut pas pour gémir sur lui-même, mais pour s’informer du sort de Dick, au salut duquel il s’était si héroïquement dévoué. Un pâle sourire entrouvrit ses lèvres quand on lui donna l’assurance que Dick était sain et sauf, mais bientôt cette assurance ne lui suffit plus, et, à mesure que les forces lui revenaient, il commença à réclamer son ami avec une insistance grandissante.

Longtemps, il fut impossible de le satisfaire. Pendant plus d’un mois, Dick ne sortit pas du délire. Son front fumait littéralement, malgré la glace que le Kaw-djer pouvait maintenant employer sans ménagement. Puis, lorsque cette période aiguë se résolut enfin, le malade était si faible que sa vie paraissait ne tenir qu’à un fil.

À dater de ce jour, toutefois, la convalescence fit de rapides progrès. Le meilleur des remèdes fut, pour lui, d’apprendre que Sand était également sauvé. À cette nouvelle, le visage de Dick s’illumina d’une joie céleste, et, pour la première fois depuis tant de jours, il s’endormit d’un paisible sommeil.

Dès le lendemain, il put assurer lui-même Sand qu’on ne l’avait pas trompé, et celui-ci, à partir de cet instant, fut délivré de tout souci. Quant à son malheur personnel, il en faisait bon marché. Rassuré sur le sort de Dick, il réclama aussitôt son violon, et, lorsqu’il tint entre ses bras l’instrument chéri, il parut au comble du bonheur.

Quelques jours plus tard, il fallut céder aux instances des deux enfants et les réunir dans la même pièce. Dès lors, les heures coulèrent pour eux avec la rapidité d’un rêve. Dans leurs couchettes placées proches l’une de l’autre, Dick lisait tandis que Sand faisait de la musique, et, de temps en temps, pour se reposer, ils se regardaient en souriant. Ils s’estimaient parfaitement heureux.

Un triste jour fut celui où Sand quitta le lit. La vue de son ami ainsi martyrisé jeta Dick, alors levé depuis une semaine, dans un abîme de désespoir. L’impression qu’il reçut de ce spectacle fut aussi durable que profonde. Il fut transformé soudainement, comme s’il eût été touché par une baguette de fée. Un autre Dick naquit, plus déférent, plus réfléchi, d’allures moins effrontées et moins combatives.

On était alors au début du mois de juin, c’est-à-dire au moment où la neige commençait à bloquer les Libériens dans leurs demeures. Un mois plus tard, on entra dans la période la plus froide de ce rude hiver. Il n’y avait plus à compter sur le dégel avant le printemps.

Le Kaw-djer s’efforça de réagir contre les effets déprimants de ce long emprisonnement. Sous sa direction, des jeux en plein air furent organisés. Par une saignée faite à grand renfort de bras dans la berge de la rivière, l’eau, prise au-dessous de la glace, se répandit sur la plaine marécageuse, qui fut ainsi transformée en un admirable champ de patinage. Les adeptes de ce sport, très pratiqué en Amérique, purent s’en donner à cœur joie. Pour ceux auxquels il n’était pas familier, on institua des courses de skis ou des glissades vertigineuses en traîneaux le long des pentes des collines du Sud.

Peu à peu, les hivernants s’endurcirent à ces sports de la glace et y prirent goût. La gaieté et en même temps la santé publique en reçurent la plus heureuse influence. Vaille que vaille, on atteignit ainsi le 5 octobre.

Ce fut à cette date qu’apparut le dégel. La neige qui recouvrait la plaine située du côté de la mer fondit tout d’abord. Le lendemain celle qui encombrait Libéria fondit à son tour, changeant les rues en torrents, tandis que la rivière brisait sa prison de glace. Puis, le phénomène se généralisant, la fonte des premières pentes du Sud alimenta pendant plusieurs jours les torrents boueux qui s’écoulaient à travers la ville, et enfin, le dégel continuant à se propager dans l’intérieur, la rivière se mit à gonfler rapidement. En vingt-quatre heures, elle atteignit le niveau des rives. Bientôt, elle se déverserait sur la ville. Il fallait intervenir, sous peine de voir détruite l’œuvre de tant de jours.

Le Kaw-djer mit à contribution tous les bras. Une armée de terrassiers éleva un barrage suivant un angle qui embrassait la ville, et dont le sommet fut placé au Sud-Ouest. L’une des branches de cet angle se dirigeait obliquement vers les monts du Sud, tandis que l’autre, tracée à une certaine distance de la rivière, en épousait sensiblement le cours. Un petit nombre de maisons, et notamment celle de Patterson, édifiées trop près de la rive, restaient hors du périmètre de protection. On avait dû se résigner à ce sacrifice nécessaire.

En quarante-huit heures, ce travail poursuivi de jour et de nuit fut terminé. Il était temps. De l’intérieur, un déluge accourait vers la mer. Le barrage fendit comme un coin cette immense nappe d’eau. Une partie en fut rejetée dans l’Ouest, vers la rivière, tandis que, dans l’Est, l’autre s’écoulait en grondant vers la mer.

Malgré l’inclinaison du sol, Libéria devint en quelques heures une île dans une île. De tous côtés on n’apercevait que de l’eau, d’où, vers l’Est et le Sud, émergeaient les montagnes, et, vers le Nord-Ouest, les maisons du Bourg-Neuf protégé par son altitude relative. Toutes communications étaient coupées. Entre la ville et son faubourg, la rivière précipitait en mugissant des flots centuplés.

Huit jours plus tard, l’inondation ne montrait encore aucune tendance à décroître, quand se produisit un grave accident. À la hauteur du clos de Patterson, la berge, minée par les eaux furieuses, s’écroula tout à coup, en entraînant la maison de l’Irlandais. Celui-ci et Long disparurent avec elle et furent emportés dans un irrésistible tourbillon.

Depuis le commencement du dégel, Patterson, sourd à toutes les objurgations, s’était énergiquement refusé à quitter sa demeure. Il n’avait pas cédé en se voyant exclu de la protection du barrage, ni même quand le bas de son enclos eut été envahi. Il ne céda pas davantage lorsque l’eau vint battre le seuil de sa maison.

En un instant, sous les yeux de quelques spectateurs qui, du haut du barrage, assistaient impuissants à la scène, maison et habitants furent engloutis.

Comme si le double meurtre eût satisfait sa colère, l’inondation montra bientôt après une tendance à décroître. Le niveau de l’eau baissa peu à peu, et enfin, le 5 novembre, un mois jour pour jour après le commencement du dégel, la rivière reprit son lit habituel.

Mais quels ravages le phénomène laissait après lui ! Les rues de Libéria étaient ravinées comme si la charrue y avait passé. Des routes, emportées par endroits, et recouvertes en d’autres points par une épaisse couche de boue, il ne restait que des vestiges.

On s’occupa tout d’abord de rétablir les communications supprimées. Construite en plein marécage, la route qui conduisait au Bourg-Neuf était celle qui avait subi les plus sérieux dommages. Ce fut elle aussi qui revint au jour la dernière. Plus de trois semaines furent nécessaires pour rendre le passage de nouveau praticable.

À la surprise générale, la première personne qui l’utilisa fut précisément Patterson. Aperçu par les pêcheurs du Bourg-Neuf, au moment où, désespérément cramponné à un morceau de bois, il arrivait à la mer, l’Irlandais avait eu la chance d’être sorti sain et sauf de ce mauvais pas. Par contre, Long n’avait pas eu le même bonheur. Toutes les recherches faites pour retrouver son corps étaient restées infructueuses.

Ces renseignements, on les eut ultérieurement des sauveteurs, mais non de Patterson, qui, sans donner la plus mince explication, s’était rendu en droite ligne à l’ancien emplacement de sa maison. Quand il vit qu’il n’en subsistait aucune trace, son désespoir fut immense. Avec elle, disparaissait tout ce qu’il avait possédé sur la terre. Ce qu’il avait apporté à l’île Hoste, ce qu’il avait accumulé depuis, à force de labeur, de privations, d’impitoyable dureté envers les autres et envers lui-même, tout était perdu sans retour. À lui, dont l’or était l’unique passion, dont le seul but avait toujours été d’amasser et d’amasser plus encore, il ne restait rien, et il était le plus pauvre parmi les plus pauvres de ceux qui l’entouraient. Nu et démuni de tout comme en arrivant sur la terre, il lui fallait recommencer sa vie.

Quel que fût son accablement, Patterson ne se permit ni gémissements, ni plaintes. En silence, il médita d’abord, les yeux fixés sur la rivière qui avait emporté son bien, puis il alla délibérément trouver le Kaw-djer. L’ayant abordé avec une humble politesse, et après s’être excusé de la liberté grande, il exposa que l’inondation, après avoir failli lui coûter la vie, le réduisait à la plus affreuse misère.

Le Kaw-djer, à qui le requérant inspirait une profonde antipathie, répondit d’une voix froide :

« C’est fort regrettable, mais que puis-je à cela ? Est-ce un secours que vous demandez ? »

Contrepartie de son implacable avarice, Patterson avait une qualité : l’orgueil. Jamais il n’avait imploré personne. S’il s’était montré peu scrupuleux sur le choix des moyens, du moins avait-il à lui seul tenu tête au reste du monde, et sa lente ascension vers la fortune, il ne la devait qu’à lui-même.

« Je ne demande pas la charité, répliqua-t-il en redressant son échine courbée. Je réclame justice.

– Justice !… répéta le Kaw-djer surpris. Contre qui ?

– Contre la ville de Libéria, répondit Patterson, contre l’État hostelien tout entier.

– À propos de quoi ? » demanda le Kaw-djer de plus en plus étonné.

Reprenant son attitude obséquieuse, Patterson expliqua sa pensée en termes doucereux. À son sens, la responsabilité de la Colonie était engagée, d’abord parce qu’il s’agissait d’un malheur général et public, dont le dommage devait être supporté proportionnellement par tous, ensuite parce qu’elle avait gravement manqué à son devoir, en n’élevant pas le barrage, qui avait sauvé la ville, en bordure même de la rivière, de manière à protéger toutes les maisons sans exception.

Le Kaw-djer eut beau répliquer que le tort dont il se plaignait était imaginaire, que, si la digue avait été élevée plus près de la rivière, elle se fût écroulée avec la berge, et que le reste de la ville eût été par conséquent envahi, Patterson ne voulut rien entendre, et s’entêta à ressasser ses précédents arguments. Le Kaw-djer, à bout de patience, coupa court à cette discussion stérile.

Patterson n’essaya pas de la prolonger. Tout de suite, il alla reprendre sa place parmi les travailleurs du port. Sa vie détruite, il s’employait, sans perdre une heure, à la réédifier.

Le Kaw-djer, considérant cet incident comme clos, avait immédiatement cessé d’y penser. Le lendemain, il fallut déchanter. Non, l’incident n’était pas clos, ainsi que le prouvait une plainte reçue par Ferdinand Beauval en sa qualité de président du Tribunal. Puisqu’on avait une première fois démontré à l’Irlandais qu’il y avait une justice à l’île Hoste, il y recourait une seconde fois.

Bon gré, mal gré, on fut obligé de plaider ce singulier procès, que Patterson perdit, bien entendu. Sans montrer la colère que devait lui faire éprouver son échec, sourd aux brocards qu’on ne ménageait pas à une victime universellement détestée, il se retira, la sentence rendue, et retourna paisiblement à son poste de travailleur.

Mais un levain nouveau fermentait dans son âme. Jusqu’alors il avait vu la terre divisée en deux camps : lui d’un côté, le reste de l’humanité de l’autre. Le problème à résoudre consistait uniquement à faire passer le plus d’or possible du second camp dans le premier. Cela impliquait une lutte perpétuelle, cela n’impliquait pas la haine. La haine est une passion stérile ; ses intérêts ne se paient pas en monnaie ayant cours. Le véritable avare ne la connaît pas. Or, Patterson haïssait désormais. Il haïssait le Kaw-djer qui lui refusait justice ; il haïssait tout le peuple hostelien qui avait allégrement laissé périr le produit si durement acquis de tant de peines et tant d’efforts.

Sa haine, Patterson l’enferma en lui-même, et, dans cette âme, serre chaude favorable à la végétation des pires sentiments, elle devait prospérer et grandir. Pour le moment, il était impuissant contre ses ennemis. Mais les temps pouvaient changer… Il attendrait.

La plus grande partie de la belle saison fut employée à réparer les dommages causés par l’inondation. On procéda à la réfection des routes, au relèvement des fermes quand il y avait lieu. Dès le mois de février 1885, il ne restait plus trace de l’épreuve que la colonie venait de subir.

Pendant que ces travaux s’accomplissaient, le Kaw-djer sillonna l’île en tous sens selon sa coutume. Il pouvait maintenant multiplier ces excursions, qu’il faisait à cheval, une centaine de ces animaux ayant été importés. Au hasard de ses courses, il eut, à plusieurs reprises, l’occasion de s’informer de Sirdey. Les renseignements qu’il obtint furent des plus vagues. Rares étaient les émigrants qui pouvaient donner la moindre nouvelle du cuisinier du Jonathan. Quelques-uns seulement se rappelèrent l’avoir aperçu, l’automne précédent, remontant à pied vers le Nord. Quant à dire ce qu’il était devenu, personne n’en fut capable.

Dans le dernier mois de 1884, un navire apporta les deux cents fusils commandés après le premier attentat de Dorick. L’État hostelien possédait désormais près de deux cent cinquante armes à feu, non compris celles qu’un petit nombre de colons pouvaient s’être procurées.

Un mois plus tard, au début de l’année 1885, l’île Hoste reçut la visite de plusieurs familles fuégiennes. Comme chaque année, ces pauvres Indiens venaient demander secours et conseils au Bienfaiteur, puisque telle était la signification du nom indigène que leur reconnaissance avait décerné au Kaw-djer. S’il les avait abandonnés, eux n’avaient pas oublié et n’oublieraient jamais celui qui leur avait donné tant de preuves de son dévouement et de sa bonté.

Toutefois, quel que fût l’amour que lui portaient les Fuégiens, le Kaw-djer n’avait jamais réussi jusqu’alors à décider un seul d’entre eux à se fixer à l’île Hoste. Ces peuplades sont trop indépendantes pour se plier à une règle quelconque. Pour elles, il n’est pas d’avantage matériel qui vaille la liberté. Or, avoir une demeure, c’est déjà être esclave. Seul est vraiment libre l’homme qui ne possède rien. C’est pourquoi, à la certitude du lendemain, ils préfèrent leurs courses vagabondes à la poursuite d’une nourriture rare et incertaine.

Pour la première fois, le Kaw-djer décida, cette année-là, trois familles de Pêcherais à planter leur tente et à faire l’essai d’une vie sédentaire. Ces trois familles, comptant parmi les plus intelligentes de celles qui erraient à travers l’archipel, se fixèrent sur la rive gauche de la rivière, entre Libéria et le Bourg-Neuf, et fondèrent un hameau, qui fut l’amorce des villages indigènes qui devaient s’établir par la suite.

Cet été vit encore s’accomplir deux événements remarquables à des titres divers.

L’un de ces événements est relatif à Dick.

Depuis le 15 juin précédent, les deux enfants pouvaient être considérés comme rétablis. Dick, en particulier était complètement guéri, et, s’il était encore un peu maigre, ce reste d’amaigrissement ne pouvait résister longtemps au formidable appétit dont il faisait preuve. Quant à Sand, son état général ne laissait plus rien à désirer, et, pour le surplus, il n’y avait pas lieu de s’en préoccuper, car la science humaine était impuissante à empêcher qu’il fût condamné à l’immobilité jusqu’à la fin de ses jours. Le petit infirme acceptait, d’ailleurs, fort paisiblement cet inévitable malheur. La nature lui avait donné une âme douce et aussi peu encline à la révolte que son ami Dick y était porté. Sa douceur le servit dans cette circonstance. Non, en vérité, il ne regrettait pas les jeux violents auxquels il se livrait autrefois, plutôt pour faire plaisir aux autres que pour satisfaire ses goûts personnels. Cette vie de reclus lui plaisait et elle lui plairait toujours, à la condition qu’il eût son violon et que son ami Dick fût près de lui, lorsque l’instrument cessait exceptionnellement de chanter.

À cet égard, il n’avait pas à se plaindre. Dick s’était constitué son garde-malade de tous les instants. Il n’eût cédé sa place à personne pour aider Sand à sortir du lit et à gagner le fauteuil sur lequel celui-ci passait ses longues journées. Il restait ensuite près du blessé, attentif à ses moindres désirs, faisant montre d’une patience inaltérable, dont on n’eût pas cru capable le bouillant petit garçon de jadis.

Le Kaw-djer assistait à ce touchant manège. Pendant la maladie des deux enfants, il avait eu tout le loisir de les observer, et il s’était également attaché à eux. Mais Dick, outre l’affection paternelle qu’il lui portait, l’intéressait en même temps. Jour par jour, il avait pu reconnaître quelle âme droite, quelle exquise sensibilité et quelle vive intelligence possédait ce jeune garçon, et, peu à peu, il en était arrivé à trouver lamentable que des dons aussi rares demeurassent improductifs.

Pénétré de cette idée, il résolut de s’occuper tout particulièrement de cet enfant qui deviendrait ainsi l’héritier de ses connaissances dans les diverses branches de l’activité humaine. C’est ce qu’il avait fait pour Halg. Mais, avec Dick, les résultats seraient tout autres. Sur ce terrain préparé par une longue suite d’ascendants civilisés, la semence lèverait plus énergiquement, à la seule condition que Dick voulût bien mettre en œuvre les dons exceptionnels que la nature lui avait départis.

C’est vers la fin de l’hiver, que le Kaw-djer avait commencé son rôle d’éducateur. Un jour, emmenant Dick avec lui, il fit appel à son cœur.

« Voilà Sand guéri, lui dit-il, alors qu’ils étaient seuls tous deux dans la campagne. Mais il restera infirme. Il ne faudra jamais oublier, mon garçon, que c’est pour sauver ta vie qu’il a perdu ses jambes. »

Dick leva vers le Kaw-djer un regard déjà mouillé. Pourquoi le gouverneur lui parlait-il ainsi ? Ce qu’il devait à Sand, il n’y avait aucun danger qu’il l’oubliât jamais.

« Tu n’as qu’une bonne manière de le remercier, reprit le Kaw-djer, c’est de faire en sorte que son sacrifice serve à quelque chose, en rendant ta vie utile à toi-même et aux autres. Jusqu’ici, tu as vécu en enfant. Il faut te préparer à être un homme. »

Les yeux de Dick brillèrent. Il comprenait ce langage.

« Que faut-il faire pour cela, gouverneur ? demanda-t-il.

– Travailler, répondit le Kaw-djer d’une voix grave. Si tu veux me promettre de travailler avec courage, c’est moi qui serai ton professeur. La science est un monde que nous parcourrons ensemble.

– Ah ! Gouverneur !… » fit Dick, incapable d’ajouter autre chose.

Les leçons commencèrent immédiatement. Chaque jour, le Kaw-djer consacrait une heure à son élève. Après quoi, Dick étudiait auprès de Sand. Tout de suite, il fit des progrès merveilleux qui frappaient d’étonnement son professeur. Les leçons achevaient la transformation que le sacrifice de Sand avait commencée. Il n’était plus question maintenant de jouer au restaurant, ni au lion, ni à aucun autre jeu de l’enfance. L’enfant était mort, engendrant un homme prématurément mûri par la douleur.

Le second événement remarquable fut le mariage de Halg et de Graziella Ceroni. Halg avait alors vingt-deux ans, et Graziella approchait de ses vingt ans.

Ce mariage n’était pas, de beaucoup, le premier célébré à l’île Hoste. Dès le début de son gouvernement, le Kaw-djer avait organisé l’état civil, et l’établissement de la propriété avait eu pour conséquence immédiate de donner aux jeunes gens en âge de le faire, le désir de fonder des familles. Mais celui de Halg avait une importance toute particulière aux yeux du Kaw-djer. C’était la conclusion de l’une de ses œuvres, de celle qui, pendant longtemps, avait été la plus chère à son cœur. Le sauvage transformé par lui en créature pensante allait se perpétuer dans ses enfants.

L’avenir du nouveau ménage était largement assuré. L’entreprise de pêche conduite par Halg avec son père Karroly donnait les meilleurs résultats. Il était même question d’installer à proximité du Bourg-Neuf une fabrique de conserves, d’où les produits maritimes de l’île Hoste se répandraient sur le monde entier. Mais, quand bien même ce projet encore vague ne dût jamais être réalisé, Halg et Karroly trouvaient sur place des débouchés assez larges pour ne pas redouter la gêne.

Vers la fin de l’été, le Kaw-djer reçut du gouvernement chilien une réponse à ses propositions relatives au cap Horn. Rien de décisif dans cette réponse. On demandait à réfléchir. On ergotait. Le Kaw-djer connaissait trop bien les usages officiels pour s’étonner de ces atermoiements. Il s’arma de patience et se résigna à continuer une conversation diplomatique, qui, en raison des distances, n’était pas près d’arriver à sa conclusion.

Puis l’hiver revint, ramenant les frimas. Les cinq mois qu’il dura n’eussent rien présenté de saillant, si, pendant cette période, une agitation d’ordre politique, au demeurant assez anodine, ne se fût révélée dans la population.

Circonstance curieuse, l’auteur occasionnel de cette agitation n’était autre que Kennedy. Le rôle de l’ancien marin n’était ignoré de personne. La mort de Lewis Dorick et des frères Moore, l’héroïque dévouement de Sand, la longue maladie de Dick, la disparition de Sirdey n’avaient pu passer inaperçus. Toute l’histoire était connue, y compris la manière quasi miraculeuse dont le Kaw-djer avait échappé à la mort.

Aussi, quand Kennedy revint se mêler aux autres colons, l’accueil qu’il en reçut ne fut pas des plus chauds. Mais, peu à peu, l’impression première s’effaça, tandis que, par un étrange phénomène de cristallisation, tous les mécontentements épars s’amalgamaient autour de lui. En somme, son aventure n’était pas ordinaire. C’était un personnage en vue. Criminel pour l’immense majorité des Hosteliens, nul du moins ne pouvait contester qu’il fût un homme d’action, prêt aux résolutions énergiques. Cette qualité fit de lui le chef naturel des mécontents.

Des mécontents, il y en a toujours et partout. Satisfaire tout le monde est, pour le moment du moins, un rêve irréalisable. Il y en avait donc à Libéria.

Outre les paresseux, qui formaient, bien entendu, le gros de cette armée, on y comptait ceux qui n’avaient pas réussi à sortir de l’ornière, ou qui, après en être sortis, y étaient retombés pour une cause quelconque. Les uns et les autres rendaient, comme c’est l’usage, l’administration de la colonie responsable de leur déception. À ce premier noyau, venaient s’ajouter ceux que leur tempérament entraînait à se nourrir de verbiage, les politiques purs, ceux-ci professant ces mêmes doctrines, considérées malheureusement d’un point de vue moins élevé, qui avaient eu jadis les préférences du Kaw-djer, ceux-là communistes à l’exemple de Lewis Dorick, ou collectivistes selon l’évangile de Karl Marx et de Ferdinand Beauval.

Ces divers éléments, quelque hétérogènes qu’ils fussent, s’accordaient très bien entre eux, pour cette raison qu’il ne s’agissait que de faire œuvre d’opposition. Tant qu’il n’est question que de détruire, toutes les ambitions s’allient aisément. C’est au jour de la curée que les appétits se donnent libre carrière et transforment en implacables adversaires les alliés de la veille.

Pour le moment, l’accord était donc complet, et il en résultait une agitation, d’ailleurs superficielle, qui, au cours de l’hiver, se traduisit par des réunions et des meetings de protestation. Les citoyens présents à ces séances n’étaient jamais très nombreux, une centaine tout au plus, mais ils faisaient du bruit comme mille, et le Kaw-djer les entendit nécessairement.

Loin de s’indigner de cette nouvelle preuve de l’ingratitude humaine, il examina froidement les revendications formulées, et, sur un point tout au moins, il les trouva fondées. Les mécontents avaient raison, en effet, en soutenant que le gouverneur ne tenait son mandat de personne et, qu’en se l’attribuant de sa propre volonté, il avait commis un acte de tyran.

Certes, le Kaw-djer ne regrettait nullement d’avoir violenté la liberté. Les circonstances ne permettaient pas alors l’hésitation. Mais la situation était fort différente aujourd’hui. Les Hosteliens s’étaient canalisés d’eux-mêmes, chacun dans sa direction préférée, et la vie sociale battait son plein. La population était peut-être mûre pour qu’une organisation plus démocratique pût être tentée sans imprudence.

Il résolut donc de donner satisfaction aux protestations, en se soumettant de lui-même à l’épreuve de l’élection et en faisant nommer en même temps par les électeurs un Conseil de trois membres qui assisterait le gouverneur dans l’exercice de ses fonctions.

Le collège électoral fut convoqué pour le 20 octobre 1885, c’est-à-dire dans les premiers jours du printemps. La population totale de l’île Hoste s’élevait alors à plus de deux mille âmes, dont douze cent soixante-quinze hommes majeurs ; mais, certains électeurs trop éloignés de Libéria ne s’étant pas rendus à la convocation, mille vingt-sept suffrages seulement furent exprimés, sur lesquels neuf cent soixante-huit firent masse sur le nom du Kaw-djer. Pour former le Conseil, les électeurs eurent le bon sens de choisir Harry Rhodes par huit cent trente-deux voix, Hartlepool qui le suivit de près avec huit cent quatre bulletins, et enfin Germain Rivière qui fut désigné par sept cent dix-huit votants. C’étaient là d’écrasantes majorités, et, quelle que fût sa mauvaise humeur, le parti de l’opposition dut reconnaître son impuissance.

Le Kaw-djer mit à profit la liberté relative que lui assurait la collaboration du Conseil pour accomplir un voyage qu’il désirait faire depuis longtemps. En vue de la discussion engagée avec le Chili au sujet du cap Horn, il n’estimait pas inutile de parcourir l’archipel et d’examiner tout particulièrement l’île formant l’objet des négociations en cours.

Le 25 novembre, il partit sur la Wel-Kiej en compagnie de Karroly, pour ne revenir, ses idées définitivement fixées, que le 10 décembre, après quinze jours de navigation qui n’avait pas toujours été des plus faciles.

Au moment où il débarquait, un cavalier entrait dans Libéria par la route du Nord. À la poussière dont ce cavalier était couvert, on pouvait connaître qu’il venait de loin et qu’il avait couru à toute bride.

Ce cavalier se dirigea directement vers le gouvernement et l’atteignit en même temps que le Kaw-djer. S’annonçant porteur de graves nouvelles, il demanda une audience particulière qui lui fut accordée sur-le-champ.

Un quart d’heure plus tard, le Conseil était réuni et des émissaires partaient de tous côtés à la recherche des hommes de la police. Une heure ne s’était pas écoulée depuis l’arrivée du Kaw-djer, que celui-ci, à la tête de vingt-cinq cavaliers, s’élançait vers l’intérieur de l’île à toute vitesse.

Le motif de ce départ précipité ne fut pas longtemps un secret. Bientôt les bruits les plus sinistres commencèrent à courir. On disait que l’île Hoste était envahie, et qu’une armée de Patagons, ayant traversé le canal du Beagle, avait débarqué sur la côte nord de la presqu’île Dumas et marchait sur Libéria.

VII – L’invasion

 

Ces bruits étaient justifiés, mais la rumeur publique exagérait. Comme d’usage, la vérité s’amplifiait en passant de bouche en bouche. La horde de Patagons, qui, au nombre de sept cents environ, avait débarqué, vingt-quatre heures plus tôt, sur le rivage nord de l’Île ne méritait nullement l’appellation d’armée.

Sous le nom de Patagons, on comprend, dans le langage courant, l’ensemble des peuplades, en réalité fort différentes les unes des autres au point de vue ethnologique, qui vivent dans les pampas de l’Amérique du Sud. De ces peuplades, les plus septentrionales, c’est-à-dire les plus voisines de la République Argentine, sont relativement pacifiques. Adonnées à l’agriculture, elles ont formé de nombreux villages, et leur pays n’est même pas dépourvu de villes d’une importance plus ou moins grande. Mais, à mesure qu’on descend vers le Sud, elles tendent à changer de caractère. Les plus australes sont à la fois moins sédentaires et infiniment plus redoutables. Vivant surtout du produit de leur chasse, les indigènes qui les composent, les Patagons proprement dits, sont en général d’habiles tireurs et d’incomparables cavaliers. Ils pratiquent encore l’esclavage, que de perpétuels pillages alimentent. Chez eux, les guerres de tribu à tribu sont incessantes, et ils n’épargnent guère les rares étrangers qui s’aventurent dans ces régions presque inexplorées. Ce sont des sauvages.

L’absence de tout gouvernement régulier, une complète anarchie entretenue jusque dans ces dernières années par la rivalité des États civilisés limitrophes, ont permis à cette sauvagerie et à ce brigandage de se perpétuer trop longtemps. Nul doute que la République Argentine et le Chili enfin d’accord ne sachent y mettre un terme, mais il ne faut pas se dissimuler que l’œuvre sera longue et laborieuse, dans une contrée immense, à population clairsemée, sans moyens de communications, et qui, depuis l’origine du monde, a joui d’une indépendance illimitée.

Les envahisseurs de l’île Hoste appartenaient à cette catégorie d’Indiens. Comme on l’a déjà vu au début de ce récit, les Patagons sont coutumiers de ces incursions en territoires voisins, et bien souvent ils franchissent le détroit de Magellan pour razzier avec une cruauté impitoyable cette grande île de la Magellanie à laquelle appartient plus spécialement le nom de Terre de Feu. Toutefois, ils ne s’étaient jamais aventurés aussi loin jusqu’alors.

Pour arriver à l’île Hoste, ils avaient dû, soit traverser la Terre de Feu de part en part et ensuite le canal du Beagle, soit suivre depuis le littoral américain les canaux sinueux de l’archipel. Dans tous les cas, ils n’avaient accompli un pareil exode qu’au prix des plus grandes difficultés, tant pour se ravitailler pendant leur route terrestre, que pour naviguer dans les bras de mer, au risque de voir chavirer leurs légères pirogues sous le poids des chevaux.

Tout en galopant à la tête de ses vingt-cinq compagnons, le Kaw-djer se demandait quel motif avait décidé les Patagons à une entreprise si en dehors de leurs habitudes séculaires ? Sans doute, la fondation de Libéria pouvait expliquer dans une certaine mesure ce fait anormal. Il est à croire que la réputation de la cité nouvelle s’était répandue dans les contrées environnantes et que la renommée lui avait attribué de merveilleuses richesses. L’imagination sauvage les amplifiant encore, rien de plus naturel qu’elles eussent excité des convoitises.

Oui, les choses pouvaient à la rigueur s’expliquer ainsi. Mais malgré tout, cependant, l’audace des envahisseurs demeurait surprenante, et, quelle que soit leur rapacité bien connue, il était difficile de concevoir qu’ils se fussent risqués à affronter une si nombreuse agglomération d’hommes blancs. Pour se lancer dans une telle aventure, ils avaient eu vraisemblablement des raisons particulières que le Kaw-djer cherchait sans les trouver.

Il ignorait en quel point de l’île il rencontrerait les ennemis. Peut-être ceux-ci étaient-ils déjà en marche. Peut-être n’avaient-ils pas quitté le lieu de leur débarquement. Dans ce cas, en s’en référant aux renseignements fournis par le porteur de la nouvelle, il s’agissait d’un parcours de cent vingt à cent vingt-cinq kilomètres. Les grandes vitesses étant interdites sur les routes hosteliennes, qui laissaient encore beaucoup à désirer au point de vue de la viabilité, le voyage exigerait au moins deux jours. Parti de bonne heure le 10 décembre, le Kaw-djer n’arriverait au but que le 11 dans la soirée.

À quelque distance de Libéria, la route, après avoir traversé la presqu’île Hardy dans sa largeur, s’orientait vers le Nord-Ouest et en suivait d’abord pendant une trentaine de kilomètres le rivage ouest battu par les flots du Pacifique, puis elle remontait au Nord, et, traversant une seconde fois l’île en sens contraire selon le caprice des vallées, elle allait frôler, trente-cinq kilomètres plus loin, le fond du Tekinika Sound, profonde indentation de l’Atlantique délimitant le sud de la presqu’île Pasteur, qu’un autre golfe plus profond encore, le Ponsonby Sound, sépare au Nord de la presqu’île Dumas. Au-delà, la route, faisant de nombreux lacets, empruntait un col élevé de l’importante chaîne de montagnes qui, venues de l’Ouest, se prolongent jusqu’à l’extrémité orientale de la presqu’île Pasteur, puis elle s’infléchissait de nouveau dans l’Ouest à la hauteur de l’isthme qui réunit cette presqu’île à l’ensemble de l’île Hoste. Enfin, après avoir laissé en arrière le fond du Ponsonby Sound, elle se recourbait dans l’Est, et, franchissant, à quatre vingt-quinze kilomètres de Libéria, l’isthme étroit de la presqu’île Dumas, elle en côtoyait ensuite le rivage nord baigné par les eaux du canal du Beagle.

Telle est la route que dut suivre le Kaw-djer. Chemin faisant, la troupe qu’il commandait s’accrut de quelques unités. Ceux des colons qui possédaient un cheval se joignirent à elle. Quant aux autres, le Kaw-djer leur donnait ses instructions au passage. Ils devaient battre le rappel et réunir le plus possible de combattants. Ceux qui avaient un fusil se porteraient de part et d’autre de la chaussée, en choisissant les endroits les plus inaccessibles, de telle sorte que des cavaliers ne pussent les y poursuivre. De là, ils enverraient du plomb aux envahisseurs, quand ceux-ci apparaîtraient, et battraient aussitôt en retraite vers un point plus élevé de la montagne. La consigne était de viser de préférence les chevaux, un Patagon démonté cessant d’être à redouter. Quant aux colons qui n’avaient que leurs bras, ils couperaient la route par des tranchées aussi rapprochées que possible et se retireraient en ne laissant derrière eux qu’un désert. Sur une étendue d’un kilomètre de part et d’autre du chemin, les champs devaient être saccagés dans les vingt-quatre heures, les fermes vidées de leurs ustensiles et de leurs provisions. Ainsi serait rendu plus difficile le ravitaillement des envahisseurs. Tout le monde irait ensuite s’enfermer dans l’enclos des Rivière, ceux qui pouvaient faire parler la poudre comme ceux n’ayant d’autres armes que la hache et la faux. Cet enclos, entouré d’une solide palissade et défendu par cette nombreuse garnison, deviendrait une véritable place forte qui ne courrait aucun risque d’être enlevée d’assaut.

Conformément à ses prévisions, le Kaw-djer atteignit l’isthme de la presqu’île Dumas le 11 décembre vers six heures du soir. On n’avait encore aperçu nulle trace des Patagons. Mais, à partir de ce point, on approchait du lieu de leur débarquement, et une extrême prudence était nécessaire. On se trouvait, en effet, dans la période des longs jours, et on n’aurait que très tard la protection de l’obscurité. On mit près de cinq heures pour arriver en vue du camp adverse. Il était alors près de minuit, et une obscurité relative couvrait la terre. On apercevait nettement la lueur des foyers. Les Patagons n’avaient pas bougé de place. Par nécessité sans doute de laisser reposer les chevaux, ils étaient restés à l’endroit même où ils avaient atterri.

La petite armée du Kaw-djer comptait maintenant trente-deux fusils, le sien compris. Mais, en arrière, des centaines de bras s’employaient à défoncer la route, à y accumuler des troncs d’arbres, à y élever des barricades, de manière à compliquer le plus possible la marche des envahisseurs.

Le camp de ceux-ci reconnu, on rétrograda, et on fit halte cinq ou six kilomètres en avant de l’isthme de la presqu’île Dumas. Les chevaux furent alors ramenés en deçà de cet isthme par quelques colons qui les tiendraient en réserve dans les montagnes, puis les cavaliers devenus piétons, dissimulés sur les pentes abruptes qui bordaient le sud de la route, attendirent l’ennemi.

Le Kaw-djer n’avait pas l’intention d’engager une bataille franche, que la disproportion des forces eût rendue insensée. Une tactique de guérillas était tout indiquée. De leurs postes élevés les défenseurs de l’île tireraient à loisir leurs adversaires, puis, pendant que ceux-ci perdraient leur temps à se dépêtrer des obstacles accumulés devant eux, ils se replieraient de crête en crête, par échelons qui s’assureraient successivement une mutuelle protection. On ne courrait aucun danger sérieux tant que les Patagons ne se résoudraient pas à abandonner leurs montures pour se lancer à la poursuite des tirailleurs. Mais cette éventualité n’était pas à craindre. Les Patagons ne renonceraient évidemment pas à leur habitude invétérée de ne combattre qu’à cheval, pour s’aventurer sur un terrain chaotique, où chaque rocher pouvait dissimuler une embuscade.

Il était neuf heures du matin, quand, le lendemain 12 décembre, les premiers d’entre eux apparurent. Partis à six heures, ils avaient employé trois heures à parcourir vingt-cinq kilomètres. Inquiets de se voir si loin de leur pays dans une contrée totalement inconnue, ils suivaient avec circonspection cette route bordée d’un côté par la mer et, de l’autre, par d’abruptes montagnes. Ils marchaient coude à coude, dans une formation serrée qui allait rendre plus facile la tâche des tireurs.

Trois détonations éclatant sur leur gauche jetèrent tout à coup le trouble parmi eux. La tête de colonne recula, mettant le désordre dans les rangs suivants. Mais, d’autres détonations n’ayant pas suivi les trois premières, ils reprirent confiance et s’ébranlèrent de nouveau. Tous les coups avaient porté. Un homme se tordait sur le bord du chemin dans les convulsions de l’agonie. Deux chevaux gisaient, l’un le poitrail troué, l’autre une jambe cassée.

Cinq cents mètres plus loin, les Patagons se heurtaient à une barricade de troncs d’arbres amoncelés. Pendant qu’ils s’occupaient de la détruire, des coups de fusils résonnèrent encore. L’une des balles fut efficace et mit un troisième cheval hors de service.

Dix fois, on avait renouvelé la manœuvre avec succès, quand la tête de colonne parvint à l’isthme de la presqu’île Dumas. En ce point, où la route encaissée n’avait d’autre issue qu’une gorge étroite, la défense s’était faite plus sérieuse. En avant d’une barricade plus épaisse et plus haute que les précédentes, une large et profonde excavation coupait la route. Au moment où les Patagons abordaient cet ouvrage, la fusillade crépita sur leur flanc gauche. Après un mouvement de recul, ils revinrent à la charge et ripostèrent au jugé, tandis qu’une centaine des leurs faisaient de leur mieux pour rétablir le passage.

Aussitôt la fusillade redoubla d’intensité. Une véritable pluie de balles siffla en travers du chemin et le rendit intenable. Les premiers qui s’aventurèrent dans la zone dangereuse ayant été frappés sans merci, cela donna à réfléchir à leurs compagnons, et la horde tout entière parut hésiter à pousser plus avant.

Les tireurs hosteliens la découvraient de bout en bout. Elle occupait plus de six cents mètres de route. Parcourue de violents remous, elle oscillait parfois en masse, tandis que des cavaliers galopaient d’une extrémité à l’autre, comme s’ils eussent été porteurs des ordres d’un chef.

Chaque fois qu’un de ces cavaliers arrivait à la tête de la colonne, une nouvelle tentative était faite contre la barricade, tentative bientôt suivie d’un nouveau recul quand un homme ou un cheval, blessé ou tué, démontrait en tombant combien la place était périlleuse.

Les heures s’écoulèrent ainsi. Enfin, aux approches du soir, la barricade fut renversée. Seule, la pluie des balles barrait désormais la route. Les Patagons prirent alors une résolution désespérée. Soudain, ils rassemblèrent leurs chevaux, et, partant au galop de charge, foncèrent en trombe dans la trouée. Trois hommes et douze chevaux y restèrent, mais la horde passa.

Cinq kilomètres plus loin, profitant d’un endroit découvert, où elle n’avait à redouter aucune surprise, elle fit halte et prit ses dispositions pour la nuit. Les Hosteliens, sans s’accorder un instant de repos, continuèrent au contraire leur retraite savante et allèrent se mettre en position pour le lendemain. La journée était bonne. Elle coûtait aux envahisseurs trente chevaux et cinq hommes hors combat, contre un seul des leurs légèrement blessé. Il n’y avait pas à s’occuper des hommes démontés. Mauvais marcheurs, ils resteraient en arrière, et on aurait facilement raison de ces traînards.

Le jour suivant, la même manœuvre fut adoptée. Vers deux heures de l’après-midi, les Patagons, ayant fait au total une soixantaine de kilomètres depuis qu’ils s’étaient ébranlés, atteignirent le sommet du col emprunté par la route pour franchir la chaîne centrale de l’île. Depuis près de trois heures, ils montaient alors sans interruption. Gens et bêtes étaient pareillement exténués. Au moment de s’engager dans le défilé qui commençait en cet endroit, ils firent halte. Le Kaw-djer en profita pour se poster à quelque distance en avant.

Sa troupe, grossie de tirailleurs ralliés pendant la retraite et de ceux qui se trouvaient déjà au sommet, comptait alors près de soixante fusils. Ces soixante hommes, il les disposa sur une centaine de mètres, au point où la tranchée était la plus profonde, tous du même côté de la route. Bien abrités derrière les énormes rocs qui la surplombaient, les Hosteliens se riraient des projectiles ennemis. Ils allaient tirer presque à bout portant, comme à l’affût.

Dès que les Patagons se remirent en mouvement, le plomb jaillit de la crête et faucha leurs premiers rangs. Ils reculèrent en désordre, puis revinrent à la charge sans plus de succès. Pendant deux heures, cette alternative se renouvela. Si les Patagons étaient braves, ils ne brillaient pas précisément par l’intelligence. Ce fut seulement quand ils eurent vu tomber un grand nombre des leurs, qu’ils s’avisèrent de la manœuvre qui leur avait si bien réussi la veille. Des appels retentirent. Les chevaux se rapprochèrent les uns des autres. Les naseaux touchant les croupes, la horde fut un bloc. Puis, prête enfin pour la charge, elle s’ébranla tout entière à la fois et partit dans un galop furieux. Les sabots frappaient le sol avec un bruit de tonnerre, la terre tremblait. Aussitôt les fusils hosteliens crachèrent plus hâtivement la mort.

C’était un spectacle admirable. Rien n’arrêtait ces cavaliers changés en météores. L’un d’eux vidait-il les arçons ? Ceux qui venaient à sa suite le piétinaient sans pitié. Un cheval blessé ou tué tombait-il ? Les autres bondissaient par-dessus l’obstacle et continuaient sans arrêt leur course enragée.

Les Hosteliens ne songeaient guère à admirer ces prouesses. Pour eux, c’était une question de vie ou de mort. Ils ne pensaient qu’à ceci : charger, viser, tirer, puis charger, et viser, et tirer, et ainsi de suite, sans un instant d’interruption. Les canons brûlaient leurs mains ; ils tiraient toujours. Dans la folie de la bataille, ils en oubliaient toute prudence. Ils s’écartaient de leurs abris, s’offraient aux coups de l’ennemi. Celui-ci aurait eu la partie belle, s’il lui eût été possible de riposter.

Mais, au train qu’ils menaient, les Patagons ne pouvaient faire usage de leurs armes. À quoi bon, d’ailleurs ? La médiocre étendue du front de bataille révélant le petit nombre des adversaires, leur seul objectif était de franchir la zone dangereuse, quitte à faire pour cela les sacrifices qui seraient nécessaires.

Ils la franchirent en effet. Bientôt les balles ne sifflèrent plus. Ils ralentirent alors leur allure et suivirent au grand trot la route qui, après avoir dépassé le point culminant du col, descendait maintenant en lacets. Tout était tranquille autour d’eux. De loin en loin, un coup de feu éclatait sur leur gauche ou sur leur droite, lorsque des rochers surplombaient la chaussée. D’ailleurs, ce coup de feu, tiré par l’un des colons transformés en guérillas, manquait généralement le but. Dans tous les cas, les Patagons ripostaient par une grêle de balles qu’ils envoyaient au jugé, et ils poursuivaient leur chemin.

Instruits par l’expérience, ils ne commirent pas, cette fois, la faute de s’arrêter à trop faible distance du lieu du dernier combat. Jusqu’à une heure avancée de la nuit, ils dévalèrent rapidement la pente et ne s’arrêtèrent pour camper que parvenus en terrain plat.

C’était pour eux une rude journée. Ils avaient franchi soixante-cinq kilomètres, dont trente-cinq depuis le sommet du col. À leur droite, ils apercevaient les flots du Pacifique venant battre un rivage sablonneux. À leur gauche, c’était un pays de plaine, où les surprises cessaient d’être à craindre. Le lendemain, ils seraient de bonne heure au but, devant Libéria, éloigné de trente kilomètres à peine.

Désormais, il ne pouvait plus être question pour le Kaw-djer de se porter en avant des envahisseurs. Outre que la nature du pays ne se prêtait plus à la manœuvre qui lui avait si bien réussi jusque-là, trop grande était la distance qui le séparait d’eux. Sur son ordre, on ne s’entêta pas dans une poursuite inutile, et l’on prit, couchés sur la terre nue, à la lueur des étoiles, quelques heures d’un repos que rendaient nécessaire les fatigues supportées pendant trois nuits consécutives.

Le Kaw-djer n’avait pas lieu d’être mécontent du résultat de sa tactique. Au cours de cette dernière journée, les ennemis avaient perdu au moins cinquante chevaux et une quinzaine d’hommes. C’est donc diminuée d’une centaine de cavaliers et moralement ébranlée que leur troupe arriverait devant Libéria. Contrairement à son attente sans doute, elle n’y entrerait pas sans peine.

Le lendemain matin, on fit rallier les chevaux, mais on ne put les avoir avant le milieu du jour. Il était près de midi quand les tirailleurs redevenus cavaliers, et réduits par conséquent au nombre de trente-deux, purent à leur tour commencer la descente.

Rien ne s’opposait à ce qu’on avançât rapidement. La prudence n’était plus nécessaire. On était renseigné par ceux des colons qui, en embuscade sur les bords de la route, avaient salué l’ennemi au passage. On savait que les Patagons avaient continué leur marche en avant et qu’on ne courait pas le risque de se heurter tout à coup à la queue de leur colonne.

Vers trois heures, on atteignit l’endroit où la horde avait campé. Nombreuses étaient ses traces, et on ne pouvait s’y méprendre. Mais, depuis les premières heures du matin, elle s’était remise en mouvement, et, selon toute probabilité, elle devait être maintenant sous Libéria.

Deux heures plus tard, on commençait à longer la palissade limitant l’enclos des Rivière, quand on aperçut, sur la route, un fort parti d’hommes à pied. Leur nombre dépassait certainement la centaine. Lorsqu’on en fut plus près, on vit qu’il s’agissait des Patagons démontés au cours des rencontres précédentes.

Soudain, des coups de feu furent tirés de l’enclos. Une dizaine de Patagons tombèrent. Des survivants, les uns ripostèrent et envoyèrent contre la palissade des balles inoffensives, les autres esquissèrent un mouvement de fuite. Ils découvrirent alors les trente-deux cavaliers qui leur interdisaient la retraite et dont les rifles se mirent à leur tour à parler.

Au bruit de ces détonations, plus de deux cents hommes armés de fourches, de haches et de faux firent irruption hors de l’enclos, barrant la route vers Libéria. Cernés de toutes parts, à droite par des rocs infranchissables, en avant par les paysans que leur nombre rendait redoutables, à gauche par les fusils dont les canons luisaient au-dessus de la palissade, en arrière enfin par le Kaw-djer et ses cavaliers, les Patagons perdirent courage et jetèrent leurs armes sur le sol. On les captura sans autre effusion de sang. Pieds et mains entravés, ils furent enfermés dans une grange à la porte de laquelle on plaça des factionnaires.

C’était une opération merveilleuse. Non seulement les envahisseurs avaient perdu une centaine de cavaliers, mais aussi une centaine de fusils, et ces fusils, de médiocre valeur assurément, allaient au contraire accroître la force des Hosteliens. Ceux-ci pourraient disposer de trois cent cinquante armes à feu, contre six cents environ qui leur étaient opposées. La partie devenait presque égale.

La garnison réunie à l’enclos des Rivière put renseigner le Kaw-djer sur la marche des Patagons. En passant devant la palissade au cours de la matinée, ils n’avaient fait que de timides tentatives pour la franchir. Dès les premiers coups de fusils, ils y avaient renoncé et s’étaient contentés d’envoyer quelques balles sans se livrer à une attaque plus sérieuse. Décidément, ces sauvages étaient peut-être des guerriers, mais sûrement ils n’étaient pas des hommes de guerre. Leur objectif étant Libéria, ils y allaient tout droit, sans inquiéter des ennemis qu’ils laissaient derrière eux.

Puisqu’on avait la chance d’avoir fait d’aussi nombreux prisonniers, le Kaw-djer ne voulut pas s’éloigner sans essayer de les interroger. Il se rendit donc au milieu d’eux.

Dans la grange où on les avait enfermés régnait un silence profond. Accroupis le long des murailles, cette centaine d’hommes attendaient, dans une immobilité farouche, que l’on décidât de leur sort. Vainqueurs, ils eussent des vaincus fait des esclaves. Vaincus, ils estimaient naturel qu’un pareil traitement leur fût infligé. Pas un seul d’entre eux ne daigna remarquer la présence du Kaw-djer.

« Quelqu’un de vous comprend-il l’espagnol ? demanda celui-ci à voix haute.

– Moi, dit un des prisonniers en relevant la tête.

– Ton nom ?

– Athlinata.

– Qu’es-tu venu faire dans ce pays ? »

L’Indien, sans un geste, répondit :

« La guerre.

– Pourquoi nous faire la guerre ? objecta le Kaw-djer. Nous ne sommes pas tes ennemis. »

Le Patagon garda le silence. Le Kaw-djer reprit :

« Jamais tes frères ne sont venus jusqu’ici. Pourquoi sont-ils allés, cette fois, si loin de leur pays ?

– Le chef a commandé, dit l’Indien avec calme. Les guerriers ont obéi.

– Mais enfin, insista le Kaw-djer, quel est votre but ?

– La grande ville du Sud, répondit le prisonnier. Là, sont des richesses, et les Indiens sont pauvres.

– Mais ces richesses, il faut les prendre, répliqua le Kaw-djer, et les habitants de cette ville se défendront. »

Le Patagon sourit ironiquement.

« La preuve, c’est que toi et tes frères êtes maintenant prisonniers, ajouta le Kaw-djer sous forme d’argument ad hominem.

– Les guerriers patagons sont nombreux, riposta l’Indien sans se laisser troubler. Les autres retourneront dans leur patrie en traînant tes frères à la queue de leurs chevaux. »

Le Kaw-djer haussa les épaules.

« Tu rêves, mon garçon, dit-il. Pas un de vous n’entrera dans Libéria. »

Le Patagon sourit de nouveau d’un air incrédule.

« Tu ne me crois pas ? interrogea le Kaw-djer.

– L’homme blanc a promis, répliqua l’Indien avec assurance. Il donnera la grande ville aux Patagons.

– L’homme blanc ?… répéta le Kaw-djer étonné. Il y a donc un blanc parmi vous ? »

Mais toutes ses questions demeurèrent vaines. L’Indien avait dit évidemment tout ce qu’il savait, et il fut impossible d’en obtenir plus de détails.

Le Kaw-djer se retira soucieux. Quel était cet homme blanc, traître à sa race, qui s’alliait contre d’autres blancs à une bande de sauvages ? En tous cas, c’était une nouvelle raison de se hâter. Bien qu’Hartlepool, se conformant aux ordres reçus, eût sûrement pris les mesures les plus urgentes, il n’était pas sans intérêt d’apporter du renfort à la garnison de Libéria.

Vers huit heures du soir, on partit. La troupe commandée par le Kaw-djer comptait maintenant cent cinquante-six hommes, dont cent deux armés aux dépens des Patagons. Des fantassins la composaient exclusivement, les chevaux ayant été laissés à l’enclos des Rivière. Pour s’introduire dans Libéria et franchir la ligne des ennemis, le Kaw-djer n’avait pas l’intention, en effet, d’appliquer la méthode, assurément courageuse, mais insensée, que ceux-ci avaient mise en pratique lorsqu’il s’était agi de forcer les passages difficiles. Son plan étant d’employer la ruse plutôt que la force, les chevaux eussent été plus gênants qu’utiles.

En trois heures de marche, on arriva en vue de la ville. Dans la nuit alors complètement tombée, une ligne de feux dessinait le camp des Patagons, établi selon un vaste demi-cercle, qui à droite, s’arrêtait au commencement du marécage et s’appuyait, à gauche, sur la rivière. L’investissement était complet. Se glisser inaperçus entre les postes espacés de cent en cent mètres était impraticable.

Le Kaw-djer fit faire halte à son monde. Avant de pousser plus loin, il fallait décider quelle tactique il convenait d’adopter.

Mais les envahisseurs n’étaient pas tous sur la rive droite de la rivière. Quelques-uns au moins avaient dû traverser l’eau en amont de la ville. Tandis que le Kaw-djer réfléchissait, une vive lumière éclata tout à coup dans le Nord-Ouest. C’étaient les maisons du Bourg-Neuf qui brûlaient.

VIII – Un traître

 

Harry Rhodes et Hartlepool, auxquels, en l’absence du Kaw-djer, revenait naturellement l’autorité, n’avaient pas perdu leur temps, pendant que celui-ci retardait de son mieux la marche des Patagons. Les quatre jours de répit qu’ils devaient à la tactique savante de leur chef leur avaient suffi pour mettre la ville en état de défense.

Deux larges et profonds fossés, en arrière desquels les terres rejetées formaient un épaulement à l’épreuve de la balle, rendaient un coup de main impossible. L’un de ces fossés, celui du Sud, long de deux mille pas environ, partait de la rivière, puis, se recourbant en demi-cercle, embrassait la ville et allait jusqu’au marécage, qui constituait à lui seul un obstacle infranchissable. L’autre, celui du Nord, long de cinq cents pas à peine, naissait pareillement à la rivière pour aller mourir au marécage, en traversant la route réunissant Libéria au Bourg-Neuf.

La ville était ainsi défendue sur toutes les faces. Au Nord et au Nord-Est, par le marais, où un cheval se fût enlisé jusqu’au ventre ; au Nord-Ouest, et du Sud-Ouest à l’Est par les remparts improvisés ; à l’Ouest, par le cours d’eau qui opposait sa barrière liquide aux assiégeants.

Le Bourg-Neuf avait été évacué. Les habitants s’étaient réfugiés à Libéria avec tout ce qu’ils possédaient, laissant leurs maisons condamnées à une destruction certaine.

Dès le premier soir, avant même que les travaux fussent achevés et alors que le péril n’avait rien d’imminent, on commença à monter autour de la ville une garde vigilante. Une cinquantaine d’hommes étaient constamment affectés à ce service. Espacés de trente en trente mètres au sommet des épaulements et sur la berge de la rivière, ils surveillaient les environs et devaient appeler à leur aide au premier signe de danger. Cent soixante-quinze hommes, armés du reste des fusils et massés au cœur de la ville, se tenaient en réserve, prêts à se porter du côté où l’alarme serait donnée. Le surplus de la population dormait pendant ce temps. Tous les citoyens figuraient à tour de rôle dans ces trois groupes.

La défense n’aurait pu être mieux organisée. En avant, la ligne de couverture formée par les cinquante sentinelles que relevaient à intervalles fixes les cent soixante-quinze hommes de la réserve centrale. En troisième plan, le reste des Libériens, qui ne seraient pas longs à prêter main forte à la moindre alerte. Ces derniers, il est vrai, ne possédaient guère, en fait d’armes offensives, que des haches, des barres d’anspect ou des couteaux, mais ces armes n’eussent pas été négligeables dans le cas d’un assaut amenant un combat corps à corps.

L’obligation de la garde était générale. Personne ne pouvait s’y soustraire. Patterson y était donc astreint comme les autres. D’ailleurs, quels que fussent ses sentiments, il avait paru se résigner de bonne grâce à cette corvée, et, en vérité, ses pensées intimes étaient si contradictoires qu’il eût été incapable de dire s’il en était fâché ou satisfait.

Pendant ses heures de faction, il réfléchissait à ce problème, et, pour la première fois de sa vie, il faisait de l’analyse.

L’animosité qu’il avait conçue contre ses concitoyens, contre la ville de Libéria, contre l’île Hoste tout entière, était toujours aussi vivante au fond de son cœur, et il lui semblait dur, par conséquent, de contribuer dans une mesure quelconque au salut de gens qu’il exécrait. Considérée à ce point de vue, sa faction l’exaspérait.

Mais la haine ne venait qu’en troisième ligne chez Patterson. Pour la haine franche, comme pour l’amour véritable, il faut des cœurs ardents et vastes, et l’âme étriquée d’un avare ne saurait loger d’aussi amples passions. Après la cupidité, le sentiment dominant chez lui, c’était la peur.

Or, son sort étant lié à celui de ses concitoyens, et tous les Libériens étant solidaires, la peur lui conseillait d’étouffer sa haine. S’il lui eût été agréable de voir flamber une ville qu’il abhorrait, c’était à la condition qu’il en fût sorti au préalable, et il n’y avait aucune possibilité de la quitter. Dans l’île, erraient des bandes de Patagons dont la férocité était légendaire et qui seraient bientôt en vue de Libéria. En la défendant, Patterson, après tout, se défendait lui-même.

Tout compte fait, il préférait donc, en somme, monter la garde, bien qu’elle fût pour lui la source des plus pénibles sensations. Il n’éprouvait aucun plaisir, en effet, à rester seul, parfois la nuit, au premier rang, au risque d’être surpris par un ennemi. Aussi, la peur faisait-elle de lui une excellente sentinelle. Avec quelle énergie il ouvrait les yeux dans l’ombre ! Avec quelle conscience il fouillait les ténèbres, le fusil à l’épaule et le doigt sur la gâchette au moindre bruit suspect !

Les quatre premiers jours se passèrent sans incident, mais il n’en fut pas de même du cinquième. Vers midi, ce jour-là, on avait vu les Patagons apparaître et installer leur camp au sud de la ville. La faction devenait tout à fait sérieuse. Désormais, l’ennemi était là, sans cesse menaçant.

Le soir de ce jour, Patterson venait de prendre la garde sur l’épaulement du Nord, entre la rivière et la route du Bourg-Neuf, quand une lueur intense brilla dans la direction du port. Il n’y avait pas à se faire d’illusion, les Patagons commençaient la danse. Peut-être allaient-ils donner l’assaut sans plus attendre, et vraisemblablement en face de lui, puisque sa mauvaise étoile l’avait placé tout près de la route du Bourg-Neuf.

Quelle ne fut pas sa terreur lorsque, précisément sur cette route, un vacarme éclata tout à coup. Une troupe qui paraissait nombreuse courait sur la chaussée et approchait rapidement. Certes, et Patterson le savait, la route était coupée par un fossé qu’une dérivation de la rivière avait rempli d’eau. Mais combien cette défense, qui lui inspirait tant de confiance pendant le jour, lui parut faible au moment du danger ! Il vit le fossé traversé, l’épaulement escaladé, la ville envahie…

Cependant les assaillants présumés avaient fait halte au bord du fossé. Patterson, placé trop loin pour entendre les mots, comprit qu’on parlementait. Puis il y eut un remue-ménage. On apportait des planches, des madriers, des perches, afin d’établir un passage de fortune. Quelques instants plus tard, Patterson rassuré vit de loin défiler les nouveaux venus. Ils étaient nombreux, en effet, et leurs fusils jetaient de faibles éclairs sous la lumière de la lune qui allait entrer dans son dernier quartier. À leur tête marchait un homme de haute taille autour duquel on se pressait. Son nom courait de bouche en bouche. C’était le Kaw-djer.

Patterson en conçut à la fois de la joie et de la colère. De la colère, parce que c’était le Kaw-djer qu’il détestait par-dessus tous les autres. De la joie aussi, parce qu’il était rassuré par l’appoint de si importants renforts.

Si le Kaw-djer arrivait de ce côté, c’est qu’il venait effectivement du Bourg-Neuf. En apercevant dans la nuit la lumière de l’incendie qui dévorait le faubourg, il avait improvisé un plan d’action. Passant, à l’exemple des Patagons, la rivière à trois kilomètres en amont avec sa petite armée, il s’était dirigé, à travers la campagne, vers la flamme qui le guidait comme un phare.

D’après le nombre des feux de bivouac qui brillaient au sud de la ville, il supposait justement que le gros des envahisseurs y était campé. Dans ce cas, on n’en rencontrerait, dans la direction du Bourg-Neuf, qu’un faible parti qu’il serait aisé de dispenser. Cela fait, on entrerait dans Libéria tout bonnement par la route.

Les événements s’étaient déroulés conformément à ses prévisions. On surprit les incendiaires du port, alors que, dans leur rage de n’y avoir rien découvert qui valût la peine d’être pillé, ils étaient encore fort occupés à en activer la destruction. Arrivés sans rencontrer la plus légère résistance jusqu’à cette agglomération de maisons et l’ayant trouvée complètement déserte, ils étaient si tranquilles qu’ils n’avaient même pas jugé utile de se garder.

Le Kaw-djer tomba sur eux comme la foudre. Autour d’eux, la fusillade crépita soudain de tous côtés. Les Patagons éperdus prirent la fuite, en laissant entre les mains du vainqueur quinze nouveaux fusils et cinq prisonniers. On n’essaya pas de les poursuivre. Les coups de feu avaient pu être entendus de l’autre côté de la rivière, et un retour offensif était à redouter. Sans s’attarder, les Hosteliens se replièrent sur Libéria. La bataille n’avait pas duré dix minutes.

Le retour inopiné du Kaw-djer ne fut pas la seule émotion que le sort ménageait à Patterson. Trois jours plus tard, il en éprouva une seconde beaucoup plus intense et dont les conséquences devaient être autrement graves.

Son tour de garde le plaçait, cette fois, de six heures du soir à deux heures du matin, sur la berge de la rivière, à une centaine de mètres du point où l’épaulement du Nord venait s’appuyer. Entre cet épaulement et lui, trois autres sentinelles s’échelonnaient. Cette place n’était pas mauvaise. On s’y trouvait gardé soi-même de tous côtés.

Quand Patterson arriva à son poste, il faisait jour encore, et la situation lui parut des plus rassurantes. Mais, peu à peu, la nuit tomba, et il fut repris alors de ses habituelles terreurs. De nouveau, il prêta l’oreille au moindre bruit et jeta des coups d’œil rapides dans toutes les directions, en s’efforçant de voir si un mouvement suspect ne se dessinait pas quelque part.

Il regardait bien loin, alors que le danger était tout près. Quelle ne fut pas son épouvante, quand il s’entendit tout à coup appelé à mi-voix !

« Patterson !… » murmurait-on à deux pas de lui.

Il étouffa un cri prêt à jaillir de ses lèvres, car déjà, sur un ton menaçant, on commandait sourdement :

« Silence ! »

La voix demanda :

« Me reconnais-tu ? »

Et comme l’Irlandais, incapable d’articuler un mot, ne répondait pas.

« Sirdey », dit-on dans la nuit.

Patterson reprit sa respiration. Celui qui parlait était un camarade. Le dernier, par exemple, qu’il se fût attendu à trouver là.

« Sirdey ?… répéta-t-il d’un ton interrogateur en se mettant au diapason.

– Oui… Sois prudent… Parle bas… Es-tu seul ?… N’y a-t-il personne autour de toi ? »

Patterson fouilla la nuit des yeux.

« Personne, dit-il.

– Ne bouge pas… recommanda Sirdey. Reste debout… Qu’on te voie… Je vais m’approcher, mais ne te retourne pas de mon côté. Il y eut un glissement dans l’herbe de la berge.

– M’y voici, dit Sirdey, qui resta étendu sur le sol. Malgré la défense faite, Patterson risqua un coup d’œil du côté de son visiteur inattendu, et constata que celui-ci était trempé des pieds à la tête.

– D’où viens-tu ? demanda-t-il en reprenant son attitude précédente.

– De la rivière… Je suis avec les Patagons.

– Avec les Patagons !… s’exclama sourdement Patterson.

– Oui !… Il y a dix-huit mois, quand j’ai quitté l’île Hoste, des Indiens m’ont fait passer le canal du Beagle. Je voulais aller à Punta-Arenas et, de là, en Argentine ou ailleurs. Mais les Patagons m’ont cueilli en route.

– Qu’ont-ils fait de toi ?

– Un esclave.

– Un esclave !… répéta Patterson. Tu es libre, cependant, il me semble.

– Regarde », répondit simplement Sirdey.

Patterson, obéissant à l’invitation, distingua une corde que son interlocuteur lui montrait et qui paraissait fixée à sa ceinture. Mais celui-ci ayant agité cette prétendue corde, il reconnut que c’était une mince chaîne de fer.

« Voilà comme je suis libre, reprit Sirdey. Sans compter que j’ai là, à dix pas, deux Patagons qui me guettent, cachés dans l’eau jusqu’au cou. Quand même j’arriverais à briser cette chaîne dont ils tiennent l’autre bout, ils sauraient bien me rattraper avant que je sois loin. »

Patterson trembla d’une manière si évidente que Sirdey s’en aperçut.

« Qu’as-tu ? demanda-t-il.

– Des Patagons… bégaya Patterson épouvanté.

– N’aie pas peur, dit Sirdey. Ils ne te feront rien. Ils ont besoin de nous. Je leur ai dit que je pouvais compter sur toi, et c’est pourquoi ils m’ont envoyé ici en ambassadeur.

– Qu’est-ce qu’ils veulent ? » balbutia Patterson.

Il y eut un instant de silence avant que Sirdey se décidât à répondre :

« Que tu les fasses entrer dans la ville.

– Moi !… protesta Patterson.

– Oui, toi. Il le faut… Écoute !… C’est pour moi une question de vie ou de mort. Quand je suis tombé entre leurs mains, je suis devenu leur esclave, je te l’ai dit. Ils m’ont torturé de cent façons. Un jour, ils ont appris, par quelques mots qui m’ont échappé, que j’arrivais de Libéria. Ils ont eu l’idée de se servir de moi pour piller la ville qu’ils connaissaient déjà de réputation, et ils m’ont offert la liberté si je pouvais les y aider. Moi, tu comprends…

– Chut ! » interrompit Patterson.

Une des sentinelles voisines, lassée de son immobilité, s’avançait de leur côté. Mais, à une quinzaine de mètres des causeurs, elle s’arrêta, parvenue à la limite du secteur dont la surveillance lui était attribuée.

« Un peu frisquet, ce soir, dit l’Hostelien avant de retourner sur ses pas.

– Oui, répondit Patterson d’une voix étranglée.

– Bonsoir, camarade !

– Bonsoir ! »

La sentinelle fit volte-face, s’éloigna et disparut dans l’ombre. Sirdey reprit aussitôt :

« Moi, tu comprends, j’ai promis… Alors ils ont organisé cette expédition, et ils m’ont traîné avec eux en me surveillant nuit et jour. Maintenant, ils me somment de tenir ma promesse. Au lieu de trouver un passage facile, ils ont perdu beaucoup de monde, et on leur a fait plus de cent prisonniers. Ils sont furieux… Ce soir, je leur ai dit que j’avais des intelligences dans la place, un camarade qui ne me refuserait pas un coup de main… Je t’avais reconnu de loin… S’ils découvrent que je les ai trompés, mon affaire est claire ! »

Pendant que Sirdey le mettait au courant de son histoire. Patterson réfléchissait. Certes il aurait eu plaisir à voir cette ville détruite, et tous ses habitants, y compris spécialement leur chef, massacrés ou dispersés. Mais que de risques à courir dans une pareille aventure ! Tous comptes faits, Patterson opta pour la sécurité.

« Que puis-je à cela ? demanda-t-il froidement.

– Nous aider à passer, répondit Sirdey.

– Vous n’avez pas besoin de moi, objecta Patterson. La preuve, c’est que tu es là.

– Un homme seul passe sans être vu, répliqua Sirdey. Cinq cents hommes, c’est autre chose.

– Cinq cents !…

– Parbleu !… T’imagines-tu que c’est dans le but de faire une promenade dans la ville que je m’adresse à toi ? Pour moi, Libéria est aussi malsaine que la compagnie des Patagons… À propos…

– Silence ! » commanda brusquement Patterson.

On entendait un bruit de pas qui s’approchait. Bientôt, trois hommes sortirent de l’ombre. L’un deux aborda Patterson, et, démasquant une lanterne qu’il tenait cachée sous son manteau, en projeta un instant la lumière sur le visage de la sentinelle.

« Rien de neuf ? demanda le nouveau venu qui n’était autre qu’Hartlepool.

– Rien.

– Tout est tranquille ?

– Oui. »

La ronde continua son chemin.

« Tu disais ?… interrogea Patterson, quand elle fut suffisamment éloignée.

– Je disais : à propos, que sont devenus les autres ?

– Quels autres ?

– Dorick ?

– Mort.

– Fred Moore ?

– Mort.

– William Moore ?

– Mort.

– Bigre !… Et Kennedy ?

– Il se porte comme toi et moi.

– Pas possible !… Il a donc réussi à s’en tirer ?

– Probable.

– Sans être même soupçonné ?

– C’est à croire, car il n’a jamais cessé de circuler librement.

– Où est-il maintenant ?

– Il monte la garde quelque part, d’un côté ou de l’autre… Je ne sais où.

– Tu ne pourrais pas t’en informer ?

– Impossible. Il m’est interdit de quitter mon poste. D’ailleurs, que lui veux-tu, à Kennedy ?

– M’adresser à lui, puisque ma proposition ne semble pas te plaire.

– Et tu crois que je t’y aiderai ? protesta Patterson. Tu crois que j’aiderai les Patagons à venir nous massacrer tous ?

– Pas de danger, affirma Sirdey. Les camarades n’auront rien à craindre. Au contraire, ils auront leur part du pillage. C’est convenu.

– Hum !… » fit Patterson qui ne semblait pas convaincu.

Il était ébranlé cependant. Se venger des Hosteliens et s’enrichir en même temps de leurs dépouilles, c’était tentant… Mais se fier à la parole de ces sauvages !… Une fois de plus, la prudence l’emporta.

« Tout ça, c’est des mots en l’air, dit-il d’un ton décidé. Quand même on le voudrait, ni Kennedy ni moi ne pourrions faire entrer cinq cents hommes incognito.

– Pas besoin qu’ils entrent tous à la fois, objecta Sirdey. Une cinquantaine, trente même, ce serait suffisant. Pendant que les premiers tiendraient le coup, les autres passeraient.

– Cinquante, trente, vingt, dix, c’est encore trop.

– C’est ton dernier mot ?

– Le premier et le dernier.

– C’est non ?

– C’est non.

– N’en parlons plus », conclut Sirdey qui commença à ramper dans la direction de la rivière.

Mais presque aussitôt il s’arrêta, et, relevant les yeux vers Patterson :

« Les Patagons paieraient, tu sais.

– Combien ? »

Le mot jaillit tout seul des lèvres de Patterson. Sirdey se rapprocha.

« Mille piastres », dit-il.

Mille piastres !… Cinq mille francs !… Malgré l’importance de la somme, Patterson autrefois n’en eût pas été ébloui. La rivière lui avait pris bien davantage. Mais, maintenant, il ne possédait plus rien. À peine si, depuis un an, au prix d’un travail acharné, il avait réussi à économiser vingt-cinq piastres. Ces vingt-cinq misérables piastres constituaient à cette heure toute sa fortune. Sans doute elle croîtrait désormais plus vite. Les occasions de l’augmenter ne manqueraient pas. Le plus dur, il le savait par expérience, c’est la première mise. Mais mille piastres !… Gagner en un instant quarante fois le produit de dix-huit mois d’efforts !… Sans compter qu’il était peut-être possible d’obtenir mieux encore, car, dans tout marché, il est classique de marchander.

« Ce n’est pas lourd, dit-il d’un air dégoûté. Pour une affaire où on risque sa peau, il faudrait jusqu’à deux mille…

– Dans ce cas, bonsoir, répliqua Sirdey en esquissant un nouveau mouvement de retraite.

– Ou au moins jusqu’à quinze cents », poursuivit Patterson sans se laisser intimider par cette menace de rupture.

Il était maintenant sur son terrain : le terrain du négoce. Il avait l’expérience de ces transactions. Que l’objet enjeu fût une marchandise ou une conscience, c’était toujours d’un achat et d’une vente qu’il s’agissait. Or, les achats et les ventes sont soumis à des règles immuables qu’il connaissait dans leurs détails. Il est d’usage, tout le monde le sait bien, que le vendeur demande trop, et que l’acheteur n’offre pas assez. La discussion établit l’équilibre. À marchander, il y a toujours quelque chose à gagner et jamais rien à perdre. Le temps pressant, Patterson s’était exceptionnellement résigné à doubler les étapes, et c’est pourquoi il était descendu d’un seul coup de deux mille piastres à quinze cents.

« Non, dit Sirdey d’un ton ferme.

– Si c’était au moins quatorze cents, soupira Patterson, on pourrait voir !… Mais mille piastres !…

– C’est mille et pas une de plus », affirma Sirdey en continuant son mouvement de recul.

Patterson eut, comme on dit, de l’estomac.

« Alors, ça ne va pas », déclara-t-il tranquillement.

Ce fut au tour de Sirdey d’être inquiet. Une affaire si bien emmanchée !… Allait-il la faire échouer pour quelques centaines de piastres ?… Il se rapprocha.

« Coupons la poire en deux, proposa-t-il. On arrivera à douze cents. »

Patterson s’empressa d’accepter.

« C’est uniquement pour te faire plaisir, acquiesça-t-il enfin. Va pour douze cents piastres !

– Convenu ?… demanda Sirdey.

– Convenu », affirma Patterson.

Il restait, cependant, à régler les détails.

« Qui me paiera ? reprit Patterson. Les Patagons sont donc riches pour semer comme ça des douze cents piastres ?

– Très pauvres au contraire, répliqua Sirdey, mais ils sont nombreux. Ils se saigneront aux quatre veines pour réunir la somme. S’ils le font, c’est qu’ils n’ignorent pas que le sac de Libéria leur en donnera cent fois plus.

– Je ne dis pas non, accorda Patterson. Ça ne me regarde pas. Mon affaire, c’est d’être payé. Comment me paiera-t-on ? Avant ou après ?

– Moitié avant, moitié après.

– Non, déclara Patterson. Voici mes conditions, dès demain soir, huit cents piastres…

– Où ? interrompit Sirdey.

– Où je serai de garde. Cherche moi… Pour le reste, au jour convenu, dix hommes passeront d’abord, et l’un deux me versera la somme. Si on ne paie pas, j’appelle. Si on paie, bouche cousue, et je file d’un autre côté.

– Entendu, accorda Sirdey. Pour quand, le passage ?

– La cinquième nuit après celle-ci. La lune sera nouvelle.

– Où ?

– Chez moi… Dans mon enclos.

– Au fait !… dit Sirdey, je n’ai plus aperçu ta maison.

– La rivière l’a emportée, il y a un an, expliqua Patterson. Mais nous n’avons pas besoin de maison. La palissade suffira.

– Elle est aux trois quarts démolie.

– Je la réparerai.

– Parfait ! approuva Sirdey. À demain !

– À demain », répondit Patterson.

Il entendit un glissement dans l’herbe puis un faible gouglou lui fit comprendre que Sirdey entrait prudemment dans la rivière, et rien ne troubla plus le silence de la nuit.

Le lendemain, on fut très étonné de voir Patterson commencer à réparer la palissade à demi renversée qui limitait son ancien enclos.

La circonstance parut, en général, singulièrement choisie pour se livrer à un semblable travail. Mais le terrain lui appartenait, après tout. Il en avait en poche les titres de propriété, dont un duplicata lui avait été délivré, sur sa demande, après l’inondation. C’était, par conséquent, son droit de l’utiliser à sa convenance.

Toute la journée, il s’activa à ce travail. Du matin au soir, il releva les pieux, les réunit à l’aide de solides traverses, obtura les fentes par des couvre-joints, indifférent aux réflexions que sa conduite pouvait susciter.

Le soir, le hasard du roulement voulut qu’il fût placé en sentinelle sur l’épaulement Sud, face aux montagnes qui s’élevaient de ce côté. Il prit la garde sans mot dire, et attendit patiemment les événements.

Son tour étant venu plus tôt que la veille, il était de bonne heure et il faisait encore grand jour au début de sa faction. Mais celle-ci ne s’achèverait pas avant que la nuit fût complète, et Sirdey aurait, par conséquent, toutes facilités pour s’approcher de l’épaulement. À moins…

À moins que la proposition de l’ancien maître coq du Jonathan ne fût pas sérieuse. Était-il impossible, en effet, qu’ont eût tendu un piège à Patterson, et qu’il s’y fût stupidement laissé prendre ? L’Irlandais fut bientôt rassuré à ce sujet. Sirdey était là, en face de lui, tapi entre les herbes, invisible pour tous, mais visible pour un regard prévenu.

Peu à peu, la nuit tomba. La lune, dans son dernier quartier, n’élèverait qu’à l’aube son mince croissant au-dessus de l’horizon. Dès que l’obscurité fut profonde, Sirdey rampa jusqu’à son complice, puis repartit sans éveiller l’attention.

Tout s’était passé conformément aux conventions. Les deux parties étaient d’accord.

« La quatrième nuit après celle-ci, avait murmuré Patterson dans un souffle.

– Entendu, avait répondu Sirdey.

– Qu’on n’oublie pas les piastres !… Sans ça, rien de fait !

– Sois tranquille. »

Ce court dialogue échangé, Sirdey s’était éloigné. Mais, auparavant, il avait déposé aux pieds du traître un sac qui, en touchant le sol, rendit un son cristallin. C’étaient les huit cents piastres promises. C’était le salaire de Judas.

IX – La patrie hostelienne

 

Le lendemain, Patterson continua à réparer sa palissade. Toutefois, il n’était pas sans deviner les commentaires que son insolite occupation était de nature à provoquer. Ces commentaires, il avait, maintenant qu’il était en partie payé, grand intérêt à les éviter. C’est pourquoi il profita de la première occasion qui lui fut offerte pour donner de sa conduite une explication très simple.

Il fit même naître cette occasion, en allant trouver Hartlepool de bon matin et en lui demandant hardiment d’être placé désormais en faction exclusivement dans son enclos. Propriétaire riverain, il était plus logique qu’il fût de garde chez lui et qu’un autre ne vînt pas l’y remplacer, tandis qu’il serait envoyé ailleurs.

Hartlepool, qui n’éprouvait pas une vive sympathie pour le personnage, n’avait cependant aucun reproche précis à formuler contre lui. À certains égards même, Patterson méritait l’estime. C’était un homme paisible et un travailleur infatigable. D’ailleurs, il n’y avait pas d’inconvénient à accueillir favorablement sa requête.

« C’est un drôle de moment que vous avez choisi pour faire vos réparations », fit cependant observer Hartlepool.

L’Irlandais lui répondit tranquillement qu’il n’aurait pu en trouver de plus propice. Les travaux publics étant arrêtés, il en profitait pour s’occuper de ses intérêts personnels. Ainsi, il ne perdrait pas son temps. L’explication était des plus naturelles, et cadrait avec les habitudes laborieuses de Patterson. Hartlepool en fut satisfait.

« Pour le reste, c’est entendu », conclut-il sans insister.

Il attachait si peu d’importance à sa décision qu’il ne jugea même pas utile d’en informer le Kaw-djer.

Fort heureusement pour l’avenir de la colonie hostelienne, un autre se chargeait au même instant de faire naître les soupçons de son gouverneur.

La veille, au moment où Patterson arrivait à son poste de faction, il ne s’y trouvait pas seul, comme il le croyait à tort. À moins de vingt mètres, Dick était couché dans l’herbe. Ce n’était, d’ailleurs, nullement pour espionner l’Irlandais qu’il était là. Le hasard avait tout fait. Dick ne s’inquiétait guère de Patterson. Quand celui-ci vint se poster à quelques pas de lui, il n’eut à son adresse qu’un regard distrait, et, tout de suite, il se remit à son absorbante occupation, qui consistait à surveiller – oh ! à titre officieux, car son âge le dispensait de la garde – les faits et gestes des Patagons, ces ennemis farouches qui faisaient énormément travailler sa jeune imagination. Si l’Irlandais eût été moins appliqué à distinguer Sirdey dans le lointain, il eût peut-être vu l’enfant, car celui-ci ne se cachait pas, et les broussailles ne le dissimulaient qu’à demi.

Par contre, Dick, ainsi qu’il a été dit, vit parfaitement Patterson, mais sans le remarquer plus qu’il n’eût remarqué une autre sentinelle hostelienne. Bientôt, du reste, il oublia sa présence, car il venait de faire une découverte extraordinaire qui absorbait toute son attention.

Qu’avait-il donc aperçu, là bas, très loin, du côté des Patagons, caché derrière un des innombrables taillis qui parsemaient les premières pentes des montagnes ? Un homme ?… Non, pas un homme, un visage. Pas même un visage, rien qu’un front et deux yeux ouverts dans la direction de Libéria. Appartenaient-ils, ce front et ces yeux, à un des Indiens dont on voyait au-delà évoluer des groupes nombreux ? Sans hésiter, Dick répondait négativement. Et non seulement il avait la certitude que ce front et ces deux yeux-là n’étaient pas ceux d’un Indien, mais encore il mettait un nom sur cette fraction de visage, un nom qui était le vrai, le nom de Sirdey.

Parbleu ! il le connaissait bien, il l’eût reconnu entre mille, ce Sirdey qui était avec les autres dans la grotte, le jour où le pauvre Sand avait failli mourir. Que venait faire là cet être abominable ? Instinctivement, Dick s’était aplati derrière les touffes d’herbes. Sans savoir très bien pourquoi, il ne voulait pas être vu maintenant.

Les heures passèrent ; le long crépuscule des hautes latitudes devint peu à peu une nuit profonde. Dick resta obstinément tapi dans sa cachette, l’œil et l’oreille aux aguets. Mais le temps s’écoula sans qu’il aperçût aucune lueur, sans qu’il entendît aucun bruit. À un certain moment, cependant, il crut distinguer dans l’ombre une ombre mouvante qui rampait sur le sol et s’approchait de Patterson, il crut entendre des frôlements, des voix chuchotantes, un tintement métallique comme en produiraient des pièces d’or entrechoquées… Mais ce n’était là qu’une impression, une sensation vague et imprécise.

À la relève, l’Irlandais s’éloigna. Dick ne quitta pas son poste et, jusqu’à l’aube, tint les oreilles et les yeux ouverts aux surprises des ténèbres. Persévérance inutile. La nuit s’écoula tranquillement. Quand le soleil se leva, rien d’insolite n’était survenu.

Le premier soin de Dick fut alors d’aller trouver le Kaw-djer. Toutefois, ne sachant pas au juste si passer la nuit à la belle étoile était ou non une chose licite, avant de le mettre au courant, il tâta le terrain avec prudence. Il annonça tout d’abord :

« gouverneur, j’ai quelque chose à vous dire… »

Puis, après une suspension savante, il ajouta précipitamment :

« Mais vous ne me gronderez pas !…

– Ça dépend, répondit le Kaw-djer en souriant. Pourquoi ne te gronderais-je pas, si tu as fait quelque chose de mal ? »

À une question, Dick répondit par une question. C’était un fin politique que maître Dick.

« Passer toute la nuit sur l’épaulement du Sud, est-ce mal, gouverneur ?

– Ça dépend encore, dit le Kaw-djer. C’est selon ce que tu y faisais, sur l’épaulement du Sud.

– Je regardais les Patagons, gouverneur.

– Toute la nuit ?

– Toute la nuit, gouverneur.

– Pour quoi faire ?

– Pour les surveiller, gouverneur.

– Et pourquoi surveillais-tu les Patagons ? Il y a des hommes de garde pour cela.

– Parce que j’avais vu quelqu’un que je connais avec eux, gouverneur.

– Quelqu’un que tu connais avec les Patagons !… s’écria le Kaw-djer au comble de la stupeur.

– Oui, gouverneur.

– Qui donc ?

– Sirdey, gouverneur. »

Sirdey !… Le Kaw-djer pensa sur-le-champ à ce que lui avait dit Athlinata. Sirdey serait-il donc l’homme blanc dans les promesses duquel l’Indien avait tant de confiance ?

« Tu en es sûr ? demanda-t-il vivement.

– Sûr, gouverneur, affirma Dick. Mais le reste je n’en suis pas sûr… Je crois seulement, gouverneur.

– Le reste ? Qu’y a-t-il encore ?

– Quand il a fait nuit, gouverneur, j’ai cru voir quelqu’un s’approcher de l’épaulement…

– Sirdey ?

– Je ne sais pas, gouverneur… Quelqu’un… Après, il m’a semblé qu’on parlait et qu’on remuait quelque chose… comme qui dirait des dollars… Mais je ne suis pas sûr…

– Qui était de garde à cet endroit ?

– Patterson, gouverneur. »

Ce nom-là était de ceux qui sonnaient le plus mal aux oreilles du Kaw-djer, que ces étranges nouvelles plongeaient en de profondes réflexions. Ce qu’avait vu et entendu Dick, ce qu’il avait cru voir et entendre plutôt, avait-il quelque rapport avec le travail entrepris par Patterson ? Cela pouvait-il expliquer, d’autre part, l’inaction des assiégeants, inaction dont les assiégés commençaient à être grandement surpris ? Les Patagons comptaient-ils donc sur d’autres moyens que la force pour se rendre maîtres de Libéria, et poursuivaient-ils dans l’ombre l’exécution de quelque plan ténébreux ?

Autant de questions qui restaient encore sans réponse. En tous cas, les renseignements étaient trop vagues et trop incertains pour qu’il fût possible de prendre une résolution dans un sens quelconque. Il fallait attendre, et surtout surveiller Patterson, puisque, injustement peut-être, son attitude semblait louche et prêtait aux soupçons.

« Je n’ai pas à te gronder, dit le Kaw-djer à Dick qui attendait son arrêt. Tu as très bien fait. Mais, il me faut ta parole de ne répéter à personne ce que tu m’as raconté. »

Dick étendit solennellement la main.

« Je le jure, gouverneur. »

Le Kaw-djer sourit.

« C’est bon, dit-il. Va te coucher, maintenant, pour regagner le temps perdu. Mais n’oublie pas. À personne, tu m’entends. Ni à Hartlepool, ni à Rhodes… J’ai dit : à personne.

– Puisque c’est juré, gouverneur », fit remarquer Dick avec importance.

Désireux d’obtenir quelques informations complémentaires sans rien révéler de ce qu’il avait appris, le Kaw-djer se mit à la recherche d’Hartlepool.

« Rien de neuf ? lui demanda-t-il en l’abordant.

– Rien, monsieur, répondit Hartlepool.

– La garde est faite régulièrement ?… C’est le point important, vous le savez. Il faut procéder vous-même à des rondes, et vous assurer personnellement que chacun remplit son devoir.

– Je n’y manque pas, monsieur, affirma Hartlepool. Tout va bien.

– On ne récrimine pas contre ce service fatigant ?

– Non, monsieur. Tout le monde y a trop d’intérêt.

– Même pas Kennedy ?

– Lui… C’est un des meilleurs. Une vue excellente. Et une attention !… On a beau être un pas grand-chose, le matelot se retrouve toujours quand il le faut, monsieur.

– Ni Patterson ?

– Non plus. Rien à dire… Ah ! à propos de Patterson, ne soyez pas étonné si vous ne l’apercevez plus. Il montera désormais la garde chez lui, puisqu’il est en bordure de la rivière.

– Pourquoi cela ?

– Il vient de me le demander. Je n’ai pas cru devoir refuser.

– Vous avez bien fait, Hartlepool, approuva le Kaw-djer en s’éloignant. Continuez à veiller. Mais, si d’ici à quelques jours les Patagons font toujours les morts, c’est nous qui irons les chercher. »

Les choses se corsaient décidément. Patterson avait eu un but en présentant à Hartlepool une requête, à laquelle celui-ci, n’étant pas prévenu, ne pouvait trouver aucun caractère suspect. Pour le Kaw-djer, il en allait autrement. La réapparition de Sirdey, les conciliabules probables entre les deux hommes, la réfection de la palissade, et enfin cette demande de Patterson qui montrait son désir de ne pas quitter son enclos et d’en éloigner les autres, tous ces faits convergeaient et tendaient à prouver… Mais non, ils ne prouvaient rien, en somme. Tout cela n’était pas suffisant pour incriminer l’Irlandais. On ne pouvait que redoubler de prudence et veiller au grain plus attentivement que jamais.

Ignorant des soupçons qui pesaient sur lui, Patterson continuait tranquillement l’œuvre qu’il avait commencée. Les pieux se redressaient, s’ajoutaient les uns aux autres. Les derniers furent enfin plantés dans l’eau même de la rivière et rendirent l’enclos impénétrable aux regards.

Au jour fixé par lui, le quatrième après sa seconde entrevue avec Sirdey, ce travail était achevé. En loyal commerçant il avait tenu ses engagements à bonne date. Les acheteurs n’avaient plus qu’à prendre livraison.

Le soleil se coucha. La nuit vint. C’était une nuit sans lune pendant laquelle l’obscurité serait profonde. Derrière la palissade de son enclos, Patterson, fidèle au rendez-vous, attendit.

Mais on ne saurait penser à tout. Cette clôture si opaque qui le mettait à l’abri des regards des autres, mettait en même temps les autres à l’abri des siens. Si nul ne pouvait voir ce qui se passait chez lui, il ne pouvait pas voir davantage ce qui se passait à l’extérieur. Port attentif à surveiller le bord opposé de la rivière, il ne s’aperçut donc pas qu’une troupe nombreuse cernait silencieusement son enclos, ni que des hommes prenaient position aux deux extrémités de la palissade.

L’achèvement des travaux de Patterson avait été, pour le Kaw-djer, le signal du danger. En admettant que l’Irlandais projetât quelque traîtrise, l’heure de l’action ne tarderait pas à sonner.

Il était près de minuit, quand dix premiers Patagons, ayant traversé la rivière à la nage, abordèrent dans l’enclos. Personne n’avait pu les voir, ils le croyaient tout au moins. Derrière eux, quarante guerriers, et, derrière ces quarante guerriers, toute la horde suivait. Peu importait qu’elle fût découverte avant d’avoir atterri tout entière, pourvu qu’assez d’hommes eussent passé à ce moment pour donner à leurs frères le temps de passer à leur tour. Dussent les premiers se faire tuer, la moisson serait pour les autres.

L’un des Indiens tendit à Patterson une poignée d’or que celui-ci trouva bien légère.

« Il n’y a pas le compte », dit-il à tout hasard.

Le Patagon n’eut pas l’air de comprendre.

Patterson s’efforça d’expliquer par gestes qu’on n’était pas d’accord, et, à titre d’argument probant, il se mit en devoir de contrôler la somme, en faisant glisser une à une de la main droite dans la gauche les pièces qu’il suivait du regard, la tête baissée.

Un choc violent sur la nuque l’assomma tout à coup. Il tomba. Bâillonné, ligoté, il fut jeté dans un coin sans autre forme de procès. Était-il mort ? Les Indiens n’en avaient cure. S’il vivait encore, c’était partie remise, voilà tout. Pour le moment, le temps de s’en assurer manquait. Plus tard, on achèverait le traître à loisir, s’il en était besoin, après quoi on dépouillerait son cadavre du prix de la trahison.

Les Patagons se rapprochèrent de la rive en rampant. Élevant leurs armes au-dessus de l’eau, d’autres fantômes abordaient les uns après les autres et remplissaient l’enclos. Leur nombre dépassa bientôt deux cents.

Soudain, venant des deux extrémités de la palissade, une violente fusillade éclata. Les Hosteliens étaient entrés dans l’eau jusqu’à mi-corps et prenaient l’ennemi à revers. Frappés de stupeur, les Indiens, d’abord, demeurèrent immobiles, puis, les balles ouvrant dans leur masse des sillons sanglants, ils coururent vers la palissade. Mais, aussitôt, sa crête fut couronnée de fusils qui vomirent la mort à leur tour. Alors, épouvantés, affolés, éperdus, ils se mirent à tourner stupidement en rond dans l’enclos, gibier qui s’offrait au plomb du chasseur. En quelques minutes, ils perdirent la moitié de leur effectif. Enfin, retrouvant un peu de sang-froid, les survivants se ruèrent vers la rivière, malgré les feux convergents qui en défendaient l’approche, et nagèrent vers l’autre bord de toute la vigueur de leurs bras.

À ces coups de fusils, d’autres détonations avaient répondu au loin, écho d’un second combat dont la route était le théâtre.

Supposant que les Patagons concentreraient tout leur effort au point où ils croyaient pénétrer sans coup férir et qu’ils ne laisseraient par conséquent que des forces insignifiantes à la garde de leur camp, le Kaw-djer avait arrêté son plan en conséquence. Tandis que le plus grand nombre des hommes dont il pouvait disposer étaient réunis sous ses ordres directs autour de l’enclos de Patterson, où il prévoyait que se déroulerait l’action principale, et guettaient les Indiens qui allaient tomber dans un piège, une autre expédition se tenait prête à franchir l’épaulement du Sud sous le commandement d’Hartlepool, pour opérer une diversion au camp des Patagons.

C’est cette deuxième troupe qui signalait maintenant sa présence. Sans doute, elle était aux prises avec les rares guerriers laissés à la garde des chevaux. Cette fusillade ne dura d’ailleurs que peu d’instants. Les deux combats avaient été aussi brefs l’un et l’autre.

Les Patagons disparus, le Kaw-djer se porta dans la direction du Sud. Il rencontra la troupe commandée par Hartlepool comme elle franchissait de nouveau l’épaulement pour rentrer dans la ville.

L’expédition avait merveilleusement réussi. Hartlepool n’avait pas perdu un seul homme. Les pertes de l’ennemi étaient d’ailleurs également nulles. Mais, résultat beaucoup plus utile, on avait capturé près de trois cents chevaux qu’on ramenait avec soi.

La leçon reçue par les Patagons était trop sévère pour qu’un retour offensif de leur part fût dans l’ordre des événements probables. La garde toutefois fut organisée comme les soirs précédents. Ce fut seulement après avoir ainsi assuré la sécurité générale que le Kaw-djer retourna dans l’enclos de Patterson. À la pâle lueur des étoiles, le sol lui en apparut jonché de cadavres. De blessés aussi, car des plaintes s’élevaient dans la nuit. On s’occupa de les secourir.

Mais où était Patterson ? On le découvrit enfin, sous un tas de corps amoncelés, bâillonné, ligoté, évanoui. N’était-il donc qu’une victime ? Le Kaw-djer se reprochait déjà de l’avoir jugé injustement, quand, au moment où on relevait l’Irlandais, des pièces d’or coulèrent de sa ceinture et tombèrent sur le sol. Le Kaw-djer, écœuré, détourna les yeux. À la surprise générale, Patterson fut transporté à la prison, où le médecin de Libéria dut aller lui donner des soins. Celui-ci ne tarda pas à venir rendre compte de sa mission au gouverneur. L’Irlandais n’était pas en danger et serait complètement remis à bref délai.

Le Kaw-djer fut peu satisfait de la nouvelle. Il eût préféré de beaucoup que cette lamentable affaire fût réglée par la mort du coupable. Celui-ci vivant, au contraire, elle allait avoir nécessairement des suites. Il ne pouvait être question de la résoudre, en effet, par une mesure de clémence, comme celle dont avait bénéficié Kennedy. Cette fois, la population entière était intéressée, et personne n’eût compris l’indulgence à l’égard du misérable qui avait froidement sacrifié un si grand nombre d’hommes à son insatiable cupidité. Il faudrait donc procéder à un jugement et punir, faire acte de juge et de maître. Or, malgré l’évolution de ses idées, c’étaient là besognes qui répugnaient fort au Kaw-djer.

La nuit s’écoula sans autre incident. Néanmoins, il est superflu de le dire, on dormit peu cette nuit-là à Libéria. On s’entretenait fébrilement dans les maisons et dans les rues des graves événements qui venaient de se dérouler, en s’applaudissant de la manière dont ils avaient tourné. On en faisait remonter l’honneur au Kaw-djer qui avait si exactement deviné le plan des ennemis.

On touchait au solstice d’été. À peine si la nuit franche durait quatre heures. Dès deux heures du matin, le ciel fut éclairé par les premières lueurs de l’aube. D’un même élan, les Hosteliens se portèrent alors sur l’épaulement du Sud, d’où on apercevait la longue ligne du camp ennemi.

Une heure plus tard, des hourras sortaient de toutes les poitrines. Il n’y avait pas à en douter, les Patagons faisaient leurs préparatifs de départ. On n’en était pas surpris, la tuerie de la nuit précédente ayant dû leur prouver qu’il n’y avait rien à faire pour eux à l’île Hoste. Avec une joie orgueilleuse, on dressait à satiété le bilan de leurs pertes. Plus de quatre cent vingt chevaux, dont trois cents pris et les autres tués pendant l’invasion ou lors de l’escarmouche du Bourg-Neuf. À peine, s’il en restait trois cents à ces intrépides cavaliers. Plus de deux cents hommes, soit une centaine de prisonniers à la ferme Rivière, et un plus grand nombre tués ou blessés dans les rencontres successives et notamment dans l’hécatombe dont l’enclos de Patterson avait été le théâtre. Réduits de près d’un tiers de leur effectif, près de la moitié des survivants transformés en fantassins, il était naturel que les Indiens ne fussent pas désireux de s’éterniser dans une contrée lointaine où ils avaient reçu un si rude accueil.

Vers huit heures, un grand mouvement parcourut la horde, et la brise apporta jusqu’à Libéria d’effroyables vociférations. Tous les guerriers se pressaient au même point, comme s’ils eussent voulu assister à un spectacle que les Hosteliens ne pouvaient voir. La distance ne permettait pas, en effet, de distinguer les détails. On apercevait seulement le grouillement général de la horde, et tous ses cris individuels se fondaient en une immense clameur.

Que faisaient-ils ? Dans quelle discussion violente étaient-ils engagés ?

Cela dura longtemps. Une heure au moins. Puis la colonne parut s’organiser. Elle se divisa en trois groupes, les guerriers démontés au centre, précédés et suivis par un escadron de cavaliers. Un des cavaliers d’avant-garde portait haut par-dessus les têtes quelque chose dont on ne pouvait reconnaître la nature. C’était une chose ronde… On eût dit une boule fichée sur un bâton…

La horde s’ébranla vers dix heures. Se réglant sur la vitesse de ses piétons, elle défila lentement sous les yeux des Libériens. Le silence était profond, maintenant, de part et d’autre. Plus de vociférations du côté des vaincus, plus de hourras parmi les vainqueurs.

Au moment où l’arrière-garde des Patagons se mettait en marche, un ordre courut parmi les Hosteliens. Le Kaw-djer demandait à tous les colons sachant monter à cheval de se faire immédiatement connaître. Qui eût jamais cru que Libéria possédât un si grand nombre d’habiles écuyers ? Chacun brûlant de jouer un rôle dans le dernier acte du drame, presque tout le monde se présentait. Il fallut procéder à une sélection. En moins d’une heure, une petite armée de trois cents hommes fut réunie. Elle comprenait cent piétons et deux cents cavaliers. Le Kaw-djer en tête, les trois cents hommes s’ébranlèrent, gagnèrent le chemin, disparurent, en route pour le Nord, à la suite de la horde en retraite. Sur des brancards, ils transportaient les quelques blessés recueillis dans l’enclos de Patterson, et dont la plupart n’atteindraient pas vivants le littoral américain.

Ils firent une première halte à la ferme des Rivière. Trois quarts d’heure plus tôt, les Patagons étaient passés le long de la palissade, sans essayer, cette fois, de la franchir. Abritée derrière les pieux de la clôture, la garnison les avait regardés défiler, et, bien qu’elle ne fût pas au courant des événements de la nuit précédente, personne de ceux qui la composaient n’avait eu la pensée d’envoyer un coup de fusil aux Indiens. Ils avançaient, l’air si déprimé et si las qu’on ne douta pas de leur défaite. Ils n’avaient plus rien de redoutable. Ce n’étaient plus des ennemis, mais seulement des hommes malheureux qui n’inspiraient que la pitié.

Un des cavaliers de tête portait toujours au bout d’une pique cette chose ronde que l’on avait aperçue de l’épaulement. Mais, pas plus que les Libériens au moment du départ, la garnison de la ferme Rivière n’avait pu reconnaître la nature de cet objet singulier.

Sur l’ordre du Kaw-djer, on débarrassa les prisonniers patagons de leurs entraves, et, devant eux, les portes furent ouvertes toutes grandes. Les Indiens ne bougèrent pas. Évidemment, ils ne croyaient pas à la liberté, et, jugeant les autres d’après eux-mêmes, ils redoutaient de tomber dans un piège.

Le Kaw-djer s’approcha de cet Athlinata, avec lequel il avait déjà échangé quelques mots.

« Qu’attendez-vous ? demanda-t-il.

– De connaître le sort qu’on nous réserve, répondit Athlinata.

– Vous n’avez rien à craindre, affirma le Kaw-djer. Vous êtes libres.

– Libres !… répéta l’Indien surpris.

– Oui, les guerriers patagons ont perdu la bataille et retournent dans leurs pays. Partez avec eux : vous êtes libres. Vous direz à vos frères que les hommes blancs n’ont pas d’esclaves et qu’ils savent pardonner. Puisse cet exemple les rendre plus humains ! »

Le Patagon regarda le Kaw-djer d’un air indécis, puis, suivi de ses compagnons, il se mit en marche à pas lents. La troupe désarmée passa entre la double haie de la garnison silencieuse, sortit de l’enceinte, et prit à droite, vers le Nord. À cent mètres en arrière, le Kaw-djer et ses trois cents hommes l’escortaient, barrant la route du Sud.

Aux approches du soir, on aperçut le gros des envahisseurs campé pour la nuit. Personne ne les avait inquiétés pendant leur retraite, pas un coup de fusil n’avait été tiré. Mais cette preuve de la miséricorde de leurs adversaires ne les avait pas rassurés, et ils manifestèrent une vive inquiétude, en voyant approcher une masse si importante de cavaliers et de fantassins. Afin de leur donner confiance, les Hosteliens firent halte à deux kilomètres, tandis que les prisonniers libérés, emmenant avec eux les blessés, continuaient leur marche et allaient se réunir à leurs compatriotes.

Quelles durent être les pensées de ces Indiens sauvages, lorsque revinrent librement ceux qu’ils pensaient réduits en esclavage ? Athlinata fut-il un fidèle mandataire, et connurent-ils les paroles qu’il avait mission de leur redire ? Ses frères comparèrent-ils, ainsi que l’espérait son libérateur, leur conduite habituelle avec celle de ces blancs qu’ils avaient voulu détruire et qui les traitaient avec tant de clémence ?

Le Kaw-djer l’ignorerait toujours, mais, dût sa générosité être inutile, il n’était pas homme à la regretter. C’est à force de répandre le bon grain qu’une semence finit par tomber dans un sillon fertile.

Pendant trois jours encore, la marche vers le Nord se continua sans incident. Sur les pentes, des colons apparaissaient parfois et, tant qu’elles étaient visibles, suivaient des yeux la horde et la troupe attachée à ses pas. Le soir du quatrième jour, on arriva enfin au point même où les Patagons avaient débarqué. Le lendemain, dès l’aube, ils poussèrent à l’eau les pirogues qu’ils avaient cachées dans les rochers du littoral. Les unes, chargées seulement d’hommes, mirent le cap à l’Ouest afin de contourner la Terre de Feu, les autres, franchissant le canal du Beagle, allèrent directement aborder la grande île que les cavaliers traverseraient. Mais, derrière eux, ils laissaient quelque chose. Au bout d’une longue perche plantée dans le sable du rivage, ils abandonnaient cette chose ronde qu’ils avaient portée depuis Libéria avec une si étrange obstination.

Lorsque la dernière pirogue fut hors de portée, les Hosteliens s’approchèrent du bord de la mer et virent alors avec horreur que la chose ronde était une tête humaine. Quelques pas de plus, et ils reconnurent la tête de Sirdey.

Cette découverte les remplit d’étonnement. On ne s’expliquait pas comment Sirdey, disparu depuis de longs mois, pouvait se trouver avec les Patagons. Seul, le Kaw-djer ne fut pas surpris. Il connaissait, en partie tout au moins, le rôle joué par l’ancien cuisinier du Jonathan, et le drame était clair pour lui. Sirdey, c’était l’homme blanc, en qui les Indiens avaient eu tant de confiance. Ils s’étaient vengés de leur déception.

Le lendemain matin, le Kaw-djer se mit en route pour Libéria. Il y entrait le soir du 30 décembre avec son escorte exténuée.

L’île Hoste avait connu la guerre. Grâce à lui, elle sortait indemne de l’épreuve, les envahisseurs chassés jusqu’au dernier de son territoire. Mais le point final de la terrible aventure n’était pas apposé. Un devoir cruel restait à remplir.

Dans la prison où il était détenu, Patterson avait éprouvé une succession de sentiments divers. Le premier de tous fut l’étonnement de se voir sous les verrous. Que lui était-il donc arrivé ? Puis, la mémoire lui revenant peu à peu, il se rappela Sirdey, les Patagons et leur abominable trahison.

Ensuite, que s’était-il passé ? Si les Patagons avaient été vainqueurs, ils eussent sans doute achevé ce qu’ils avaient commencé, et il serait mort à l’heure actuelle. Puisqu’il se réveillait en prison, il en devait conclure qu’ils avaient été repoussés.

S’il en était effectivement ainsi, puisqu’on l’avait incarcéré, c’est donc que sa trahison était connue ? Dans ce cas, que n’avait-il pas à craindre ? Patterson alors trembla.

Toutefois, à la réflexion, il se rassura. Que l’on eût des soupçons, soit ! mais non pas une certitude. Personne ne l’avait vu, personne ne l’avait pris sur le fait, cela était sûr. Il sortirait donc indemne d’une aventure qui ne laisserait pas de se solder par un sérieux profit.

Patterson chercha son or et ne le trouva pas. Il n’avait pas rêvé pourtant ! Cet or, il l’avait reçu. Combien ? Il ne le savait pas exactement. Pas les douze cents piastres stipulées, à la vérité, puisque ces gredins l’avaient volé, mais neuf cents au moins, ou même mille. Qui lui avait enlevé son or ? Les Patagons ? Peut-être. Mais plus vraisemblablement ceux qui l’avaient emprisonné.

Le cœur de Patterson fut alors gonflé de colère et de haine. Indiens et colons, rouges et blancs, tous pareillement voleurs et lâches, il les détesta avec une égale fureur.

Dès lors, il ne connut plus le repos. Angoissé, ne vivant que pour haïr, hésitant entre cent hypothèses, il attendit dans une impatience fébrile que la vérité lui fût révélée. Mais ceux qui le tenaient ne se souciaient guère de sa rage impuissante. Les jours s’ajoutèrent aux jours, sans que sa situation fût modifiée. On semblait l’avoir oublié.

Ce fut seulement le 31 décembre, plus d’une semaine après son incarcération, que, sous la garde de quatre hommes armés, il sortit enfin de la prison. Il allait donc savoir !… En arrivant sur la place du gouvernement, Patterson s’arrêta, interdit.

Le spectacle était imposant, en effet, le Kaw-djer ayant voulu entourer de solennité le jugement qu’on allait rendre contre le traître. Les circonstances venaient de lui démontrer quelle force donne à une collectivité la communauté des sentiments et des intérêts. Les Patagons auraient-ils été repoussés avec cette facilité, si chacun, au lieu de se plier à des lois générales, avait tiré de son côté et n’en avait fait qu’à sa tête ? Il cherchait à donner une impulsion nouvelle à ce sentiment naissant de solidarité, en flétrissant avec apparat un crime commis contre tous. On avait adossé au gouvernement une estrade élevée sur laquelle prirent place, outre le Kaw-djer, les trois membres du Conseil et le juge titulaire Ferdinand Beauval. Au pied du tribunal, une place était réservée pour l’accusé. En arrière, contenue par des barrières, se pressait la population entière de Libéria.

Lorsque Patterson apparut, un immense cri de réprobation jaillit de ces centaines de poitrines. Un geste du Kaw-djer imposa le silence. L’interrogatoire de l’accusé commença.

L’Irlandais eut beau nier systématiquement. Il était trop facile de le convaincre de mensonge. Les unes après les autres, le Kaw-djer énuméra les charges qui pesaient sur lui. D’abord, la présence de Sirdey parmi les Patagons. Sirdey avait été aperçu, en effet, et d’ailleurs sa présence n’était pas douteuse, puisque les Indiens, furieux de leur échec, avaient arboré sa tête comme un trophée de vengeance.

À la nouvelle de la mort de son complice, Patterson tressaillit. Cette mort, c’était pour lui un funèbre présage.

Le Kaw-djer continua son réquisitoire.

Non seulement Sirdey était parmi les Patagons, mais il s’était abouché avec Patterson, et c’est à la suite d’un accord conclu entre eux que celui-ci avait repris possession de son terrain, qu’il en avait relevé la clôture, et qu’il avait demandé enfin à y être exclusivement de garde. La preuve de cette criminelle entente, les Patagons eux-mêmes l’avaient donnée en abordant dans l’enclos, et l’or saisi sur Patterson en donnait une autre preuve plus forte encore. Pouvait-il indiquer, lui qui, de son propre aveu, avait, un an auparavant, perdu tout ce qu’il possédait, la provenance de cet or trouvé en sa possession ?

Patterson baissa la tête. Il se sentait perdu.

L’interrogatoire terminé, le Tribunal délibéra, puis le Kaw-djer prononça la sentence. Les biens du coupable étaient confisqués. Son terrain, de même que la somme dont on avait payé son crime, faisaient retour à l’État. En outre, Patterson était condamné au bannissement perpétuel, et le territoire de l’île Hoste lui était à jamais interdit.

La sentence reçut une exécution immédiate. L’Irlandais fut conduit en rade à bord d’un navire en partance. Jusqu’au moment du départ, il y resterait prisonnier, les pieds bridés par des fers qui ne lui seraient enlevés que hors des eaux hosteliennes.

Pendant que la foule s’écoulait, le Kaw-djer se retira dans le gouvernement. Il avait besoin d’être seul pour apaiser son âme troublée. Qui eût dit, autrefois, qu’il en arriverait, lui, le farouche égalitaire, à s’ériger en juge des autres hommes, lui, l’amant passionné de la liberté, à morceler d’une division de plus la terre, cette propriété commune de l’humanité, à se décréter le maître d’une fraction du vaste monde, à s’arroger le droit d’en interdire l’accès à un de ses semblables ? Il avait fait tout cela, cependant, et, s’il en était ému, il n’éprouvait pas de regret. Cela était bon, il en était sûr. La condamnation du traître achevait le miracle commencé par la lutte contre les Patagons. L’aventure coûtait le Bourg-Neuf réduit en cendres, mais c’était payer bon marché la transformation accomplie. Le danger que tous avaient couru, les efforts accomplis en commun avaient créé un lien entre les émigrants, dont eux-mêmes ne soupçonnaient pas la force. Avant cette succession d’événements, l’île Hoste n’était qu’une colonie où se trouvaient fortuitement réunis des hommes de vingt nationalités différentes. Maintenant, les colons avaient fait place aux Hosteliens. L’île Hoste, désormais, c’était la patrie.

X – Cinq ans après

 

Cinq ans après les événements qui viennent d’être racontés, la navigation dans les parages de l’île Hoste ne présentait plus les difficultés ni les dangers d’autrefois. À l’extrémité de la presqu’île Hardy, un feu lançait au large ses multiples éclats, non pas un feu de Pêcherais tel que ceux des campements de la terre fuégienne, mais un vrai phare éclairant les passes et permettant d’éviter les écueils pendant les sombres nuits de l’hiver.

Par contre, celui que le Kaw-djer projetait d’élever au cap Horn n’avait reçu aucun commencement d’exécution. Depuis six ans, il poursuivait en vain la solution de cette affaire avec une inlassable persévérance, sans arriver à la faire aboutir. D’après les notes échangées entre les deux gouvernements, il semblait que le Chili ne pût se résigner à l’abandon de l’îlot du cap Horn et que cette condition essentielle posée par le Kaw-djer fût un obstacle invincible.

Celui-ci s’étonnait fort que la République Chilienne attachât tant d’importance à un rocher stérile dénué de la moindre valeur. Il aurait eu plus de surprise encore s’il avait connu la vérité, s’il avait su que la longueur démesurée des négociations était due, non à des considérations patriotiques, défendables en somme, fussent-elles erronées, mais simplement à la légendaire nonchalance des bureaux.

Les bureaux chiliens se comportaient dans cette circonstance comme tous les bureaux du monde. La diplomatie a pour coutume séculaire de faire traîner les choses, d’abord parce que l’homme s’inquiète assez mollement, d’ordinaire, des affaires qui ne sont pas les siennes propres, et ensuite parce qu’il a une tendance naturelle à grossir de son mieux la fonction dont il est investi. Or, de quoi dépendrait l’ampleur d’une décision, si ce n’est de la durée des pourparlers qui l’ont précédée, de la masse de paperasses noircies à son sujet, de la sueur d’encre qu’elle a fait couler ? Le Kaw-djer, qui formait à lui seul le gouvernement hostelien, et qui, par conséquent, n’avait pas de bureaux, ne pouvait évidemment attribuer un pareil motif, le vrai cependant, à cette interminable discussion.

Toutefois, le phare de la presqu’île Hardy n’était pas l’unique feu qui éclairât ces mers. Au Bourg-Neuf, relevé de ses ruines et triplé d’importance, un feu de port s’allumait chaque soir et guidait les navires vers le musoir de la jetée.

Cette jetée, entièrement terminée, avait transformé la crique en un port vaste et sûr. À son abri, les bâtiments pouvaient charger ou décharger en eau tranquille leurs cargaisons sur le quai également achevé. Aussi le Bourg-Neuf était-il maintenant des plus fréquentés. Peu à peu, des relations commerciales s’étaient établies avec le Chili, l’Argentine, et jusqu’avec l’Ancien Continent. Un service mensuel régulier avait même été créé, reliant l’île Hoste à Valparaiso et à Buenos-Ayres. Sur la rive droite du cours d’eau, Libéria s’était énormément développée. Elle était en passe de devenir une ville de réelle importance dans un avenir peu éloigné. Ses rues symétriques, se coupant à angle droit suivant la mode américaine, étaient bordées de nombreuses maisons en pierre ou en bois, avec cour par devant et jardinets en arrière. Quelques places étaient ombragées de beaux arbres, pour la plupart des hêtres antarctiques à feuilles persistantes. Libéria avait deux imprimeries et comptait même un petit nombre de monuments véritables. Entre autres, elle possédait une poste, une église, deux écoles et un tribunal moins modeste que la salle décorée de ce nom dont Lewis Dorick avait tenté jadis de provoquer la destruction. Mais, de tous ces monuments, le plus beau était le gouvernement. La maison improvisée qu’on désignait autrefois sous ce nom avait été abattue et remplacée par un édifice considérable, où continuait à résider le Kaw-djer et dans lequel tous les services publics étaient centralisés.

Non loin du gouvernement s’élevait une caserne, où plus de mille fusils et trois pièces de canon étaient entreposés. Là, tous les citoyens majeurs venaient à tour de rôle passer un mois, de temps à autre. La leçon des Patagons n’avait pas été perdue. Une armée, qui eût compté tous les Hosteliens dans ses rangs, se tenait prête à défendre la patrie.

Libéria avait même un théâtre, fort rudimentaire, il est vrai, mais de proportions assez vastes, et, qui plus est, éclairé à l’électricité.

Le rêve du Kaw-djer était réalisé. D’une usine hydro-électrique, installée à trois kilomètres en amont, arrivaient à la ville la force et la lumière à profusion.

La salle du théâtre rendait de grands services, surtout pendant les longs jours de l’hiver. Elle servait aux réunions, et le Kaw-djer ou Ferdinand Beauval, bien assagi maintenant et devenu un personnage, y faisaient parfois des conférences. On y donnait aussi des concerts sous la direction d’un chef comme il ne s’en rencontre pas souvent.

Ce chef, vieille connaissance du lecteur, n’était autre que Sand, en effet. À force de persévérance et de ténacité, il avait réussi à recruter parmi les Hosteliens les éléments d’un orchestre symphonique qu’il conduisait d’un bâton magistral. Les jours de concert, on le transportait à son pupitre, et, quand il dominait le bataillon des musiciens, son visage se transfigurait, et l’ivresse sacrée de l’art faisait de lui le plus heureux des hommes. Les œuvres anciennes et modernes alimentaient ces concerts, où figuraient de temps à autre des œuvres de Sand lui-même, qui n’étaient ni les moins remarquables, ni les moins applaudies.

Sand était alors âgé de dix-huit ans. Depuis le drame terrible qui lui avait coûté l’usage de ses jambes, tout bonheur autre que celui de l’art lui étant à jamais interdit, il s’était jeté dans la musique à plein cœur. Par l’étude attentive des maîtres, il avait appris la technique de cet art difficile, et, appuyés sur cette base solide, ses dons naturels commençaient à mériter le nom de génie. Il ne devait pas en rester là. Un jour prochain devait venir, où les chants de cet infirme inspiré, perdu aux confins du monde, ces chants aujourd’hui célèbres bien que nul ne puisse en désigner l’auteur, seraient sur toutes les lèvres et feraient la conquête de la terre.

Il y avait un peu plus de neuf ans que le Jonathan s’était perdu sur les récifs de la presqu’île Hardy. Tel était le résultat obtenu en ces quelques années, grâce à l’énergie, à l’intelligence, à l’esprit pratique de l’homme qui avait pris en charge la destinée des Hosteliens, alors que l’anarchie menait l’île à sa ruine. De cet homme, on continuait à ne rien savoir, mais personne ne songeait à lui demander compte de son passé. La curiosité publique, si tant est qu’elle eût jamais existé, s’était émoussée par l’habitude, et l’on se disait avec raison que, pour ne pas ignorer ce qu’il était essentiel de connaître, il suffisait de se souvenir des innombrables services rendus.

Les accablants soucis de ces neufs ans de pouvoir pesaient lourdement sur le Kaw-djer. S’il conservait intacte sa vigueur herculéenne, si la fatigue de l’âge n’avait pas fléchi sa stature quasi gigantesque, sa barbe et ses cheveux avaient maintenant la blancheur de la neige et des rides profondes sillonnaient son visage toujours majestueux et déjà vénérable.

Son autorité était sans limite. Les membres qui composaient le Conseil dont il avait lui-même provoqué la formation, Harry Rhodes, Hartlepool et Germain Rivière, régulièrement réélus à chaque élection, ne siégeaient que pour la forme. Ils laissaient à leur chef et ami carte blanche, et se bornaient à donner respectueusement leur avis quand ils en étaient priés par lui.

Pour le guider dans l’œuvre entreprise, le Kaw-djer, d’ailleurs, ne manquait pas d’exemples. Dans le voisinage immédiat de l’île Hoste, deux méthodes de colonisation opposées étaient concurremment appliquées. Il pouvait les comparer et en apprécier les résultats.

Depuis que la Magellanie et la Patagonie avaient été partagées entre le Chili et l’Argentine, ces deux États avaient très diversement procédé pour la mise en valeur de leurs nouvelles possessions. Faute de bien connaître ces régions, l’Argentine faisait des concessions comprenant jusqu’à dix ou douze lieues carrées, ce qui revenait à décréter qu’il y avait lieu de les laisser en friche. Quand il s’agissait de ces forêts qui comptent jusqu’à quatre mille arbres à l’hectare, il aurait fallu trois mille ans pour les exploiter. Il en était de même pour les cultures et les pâturages, trop largement concédés, et qui eussent nécessité un personnel, un matériel agricole et, par suite, des capitaux trop considérables.

Ce n’est pas tout. Les colons argentins étaient tenus à des relations lentes, difficiles et coûteuses avec Buenos-Ayres. C’est à la douane de cette ville, c’est-à-dire à quinze cents milles de distance, que devait être envoyé le connaissement d’un navire arrivant en Magellanie, et six mois au moins se passaient avant qu’il pût être retourné, les droits de douane liquidés, droits qu’il fallait alors payer au change du jour à la Bourse de la capitale ! Or, ce cours du change, quel moyen de le connaître à la Terre de Feu, dans un pays où parler de Buenos-Ayres, c’est parler de la Chine ou du Japon ?

Qu’a fait le Chili, au contraire, pour favoriser le commerce, pour attirer les émigrants, en dehors de cette hardie tentative de l’île Hoste ? Il a déclaré Punta-Arenas port franc, de telle sorte que les navires y apportent le nécessaire et le superflu, et qu’on y trouve de tout en abondance dans d’excellentes conditions de prix et de qualité. Aussi, les productions de la Magellanie argentine affluent-elles aux maisons anglaises ou chiliennes dont le siège est à Punta-Arenas et qui ont établi, sur les canaux, des succursales en voie de prospérité.

Le Kaw-djer connaissait depuis longtemps le procédé du gouvernement chilien, et lors de ses excursions à travers les territoires de la Magellanie, il avait pu constater que leurs produits prenaient tous le chemin de Punta-Arenas. À l’exemple de la colonie chilienne, le Bourg-Neuf fut donc déclaré port franc, et cette mesure fut la cause première du rapide enrichissement à l’île Hoste.

Le croirait-on ? La République Argentine, qui a fondé Ushaia sur la Terre de Feu, de l’autre côté du canal du Beagle, ne devait pas profiter de ce double exemple. Comparée à Libéria et à Punta-Arenas, cette colonie, de nos jours encore, est restée en arrière, à cause des entraves que le gouvernement apporte au commerce, de la cherté des droits de douane, des formalités excessives auxquelles est subordonnée l’exploitation des richesses naturelles, et de l’impunité dont jouissent forcément les contrebandiers, l’administration locale étant dans l’impossibilité matérielle de surveiller les sept cents kilomètres de côtes soumises à sa juridiction.

Les événements dont l’île Hoste avait été le théâtre, l’indépendance que lui avait accordée le Chili, sa prospérité qui allait toujours en croissant sous la ferme administration du Kaw-djer, la signalèrent à l’attention du monde industriel et commercial. De nouveaux colons y furent attirés, auxquels on concéda libéralement des terres à des conditions avantageuses. On ne tarda pas à savoir que ses forêts, riches en bois de qualité supérieure à celle des bois d’Europe, rendaient jusqu’à quinze et vingt pour cent, ce qui amena l’établissement de plusieurs scieries. En même temps, on trouvait preneur de terrains à mille piastres la lieue superficielle pour des faire-valoir agricoles, et le nombre des têtes de bétail atteignit bientôt plusieurs milliers sur les pâturages de l’île.

La population s’était rapidement augmentée. Aux douze cents naufragés du Jonathan étaient venus s’ajouter, en nombre triple et quadruple du leur, des émigrants de l’ouest des États-Unis, du Chili et de l’Argentine. Neuf ans après la proclamation d’indépendance, huit ans après le coup d’état du Kaw-djer, cinq ans après l’invasion de la horde patagone, Libéria comptait plus de deux mille cinq cents âmes, et l’île Hoste plus de cinq mille.

Il va de soi qu’il s’était fait bien des mariages depuis que Halg avait épousé Graziella. Il convient de citer entre autres ceux d’Edward et de Clary Rhodes. Le jeune homme avait épousé la fille de Germain Rivière, et la jeune fille le Dr Samuel Arvidson. D’autres unions avaient créé des liens entre les familles.

Maintenant, pendant la belle saison, le port recevait de nombreux navires. Le cabotage faisait d’excellentes affaires entre Libéria et les différents comptoirs fondés sur d’autres points de l’île, soit aux environs de la pointe Roons, soit sur les rivages septentrionaux que baigne le canal du Beagle. C’étaient, pour la plupart, des bâtiments de l’archipel des Falkland, dont le trafic prenait chaque année une extension nouvelle.

Et non seulement l’importation et l’exportation s’effectuaient par ces bâtiments des îles anglaises de l’Atlantique, mais de Valparaiso, de Buenos-Ayres, de Montevideo, de Rio de Janeiro, venaient des voiliers et des steamers, et, dans toutes les passes voisines, à la baie de Nassau, au Darwin Sound, sur les eaux du canal du Beagle, on voyait les pavillons danois, norvégien et américain.

Le trafic, pour une grande part, s’alimentait aux pêcheries qui, de tout temps, ont donné d’excellents résultats dans les parages magellaniques. Il va de soi que cette industrie avait dû être sévèrement réglementée par les arrêtés du Kaw-djer. En effet, il ne fallait pas provoquer à court délai, par une destruction abusive, la disparition, l’anéantissement des animaux marins qui fréquentent si volontiers ces mers. Sur le littoral, il s’était fondé, en divers points, des colonies de louvetiers, gens de toute origine, de toute espèce, des sans-patrie, qu’Hartlepool eut, au début, le plus grand mal à tenir en bride. Mais, peu à peu, les aventuriers s’humanisèrent, se civilisèrent sous l’influence de leur nouvelle vie. À ces vagabonds sans feu ni lieu, une existence sédentaire donna progressivement des mœurs plus douces. Ils étaient plus heureux, d’ailleurs, ayant moins de misère à souffrir en exerçant leur rude métier. Ils opéraient, en effet, dans de meilleures conditions qu’autrefois. Il ne s’agissait plus de ces expéditions entreprises à frais communs qui les amènent sur quelque île déserte où, trop souvent, ils périssent de froid et de faim. À présent, ils étaient assurés d’écouler les produits de leur pêche, sans avoir à attendre pendant de longs mois le retour d’un navire qui ne revient pas toujours. Par exemple, la manière d’abattre les inoffensifs amphibies n’avait pas été modifiée. Rien de plus simple : salir a dar una paliza, aller donner des coups de bâton, comme les louvetiers le disent eux-mêmes, telle était encore la méthode usitée, car il n’y a pas lieu d’employer d’autre arme contre ces pauvres animaux.

À ces pêcheries alimentées par l’abattage des loups marins, il y a lieu d’ajouter les campagnes des baleiniers, qui sont des plus lucratives en ces parages. Les canaux de l’archipel peuvent fournir annuellement un millier de baleines. Aussi, les bâtiments armés pour cette pêche, certains de trouver maintenant à Libéria les avantages que leur offrait Punta-Arenas, fréquentaient-ils assidûment, pendant la belle saison, les passes voisines de l’île Hoste.

Enfin, l’exploitation des grèves, que couvrent par milliards des coquillages de toute espèce, avait donné naissance à une autre branche de commerce. Parmi ces coquillages, une mention est due à ces myillones, mollusques de qualité excellente et d’une telle abondance qu’on ne saurait l’imaginer. Les navires en exportaient de pleins chargements, qu’ils vendaient jusqu’à cinq piastres le kilogramme dans les villes du Sud-Amérique. Aux mollusques s’ajoutaient les crustacés. Les criques de l’île Hoste sont particulièrement recherchées par un crabe gigantesque habitué des algues sous-marines, le centoya, dont deux suffisent à la nourriture quotidienne d’un homme de grand appétit.

Mais ces crabes ne sont pas les uniques représentants du genre. Sur la côte, on trouvait également en abondance les homards, les langoustes et les moules. Ces richesses étaient largement exploitées. Réalisation de l’un des projets autrefois formés par le Kaw-djer, Halg dirigeait au Bourg-Neuf une usine prospère, d’où, sous forme de conserves, on expédiait ces crustacés dans le monde entier. Halg, alors âgé de près de vingt-huit ans, réunissait toutes les conditions de bonheur. Femme aimante, trois beaux enfants : deux filles et un garçon, santé parfaite, fortune rapidement ascendante, rien ne lui manquait. Il était heureux, et le Kaw-djer pouvait s’applaudir dans son œuvre achevée.

Quant à Karroly, non seulement il n’était pas associé à son fils dans la direction de l’usine du Bourg-Neuf, mais il avait même renoncé à la pêche. Étant donné l’importance maritime du port de l’île Hoste, situé entre le Darwin Sound et la baie de Nassau, les navires y venaient nombreux, et de préférence même à Punta-Arenas. Ils y trouvaient une excellente relâche, plus sûre que celle de la colonie chilienne, surtout fréquentée, d’ailleurs, par les steamers qui passent d’un océan à l’autre en suivant le détroit de Magellan. Karroly avait été pour cette raison amené à reprendre son ancien métier. Devenu capitaine de port et pilote-chef de l’île Hoste, il était très demandé par les bâtiments à destination de Punta-Arenas ou des comptoirs établis sur les canaux de l’archipel, et l’occupation ne lui manquait pas.

Il avait maintenant à son service un côtre de cinquante tonneaux, construit à l’épreuve des plus violents coups de mer. C’est avec ce solide bateau, que manœuvrait un équipage de cinq hommes, et non avec la chaloupe, qu’il se portait par tous les temps à la rencontre des navires. La Wel-Kiej existait toujours cependant, mais on ne l’utilisait plus guère. En général, elle restait au port, vieille et fidèle servante qui avait bien gagné le repos.

Comme ces bons ouvriers qui s’empressent d’entreprendre un nouveau travail aussitôt que le précédent est terminé, le Kaw-djer, quand le temps fut arrivé de laisser Halg, devenu un homme à son tour, librement évoluer dans la vie, s’était imposé les devoirs d’une seconde adoption. Dick n’avait pas remplacé Halg, il s’y était ajouté dans son cœur agrandi. Dick avait alors près de dix-neuf ans, et depuis plus de six ans il était l’élève du Kaw-djer. Le jeune homme avait tenu les promesses de l’enfant. Il s’était assimilé sans effort la science du maître et commençait à mériter pour son propre compte le nom de savant. Bientôt le professeur, qui admirait la vivacité et la profondeur de cette intelligence, n’aurait plus rien à apprendre à l’élève.

Déjà ce nom d’élève ne convenait plus à Dick. Précocement mûri par la rude école de ses premiers ans et par les terribles drames auxquels il avait été mêlé, il était, malgré son jeune âge, plutôt que l’élève, le disciple et l’ami du Kaw-djer, qui avait en lui une confiance absolue, et qui se plaisait à le considérer comme son successeur désigné. Germain Rivière et Hartlepool étaient de braves gens assurément, mais le premier n’aurait jamais consenti à délaisser son exploitation forestière, qui donnait des résultats merveilleux, pour se consacrer exclusivement à la chose publique, et Hartlepool, admirable et fidèle exécuteur d’ordres, n’était à sa place qu’au deuxième plan. Tous deux, au surplus, manquaient par trop d’idées générales et de culture intellectuelle pour gouverner un peuple qui avait d’autres intérêts que des intérêts matériels. Harry Rhodes eût été mieux qualifié peut-être. Mais Harry Rhodes, vieillissant, et manquant, d’ailleurs, de l’énergie nécessaire, se fût récusé de lui-même.

Dick réunissait, au contraire, toutes les qualités d’un chef. C’était une nature de premier ordre. Comme savoir, intelligence et caractère, il avait l’étoffe d’un homme d’État, et il y avait lieu seulement de regretter que de si brillantes facultés fussent destinées à être utilisées dans un si petit cadre. Mais une œuvre n’est jamais petite quand elle est parfaite, et le Kaw-djer estimait avec raison que, si Dick pouvait assurer le bonheur des quelques milliers d’êtres dont il était entouré, il aurait accompli une tâche qui ne le céderait en beauté à nulle autre.

Au point de vue politique, la situation était également des plus favorables. Les relations entre l’île Hoste et le gouvernement chilien étaient excellentes de part et d’autre. Le Chili ne pouvait que s’applaudir chaque année davantage de sa détermination. Il obtenait des profits moraux et matériels qui manqueront toujours à la République Argentine, tant qu’elle ne modifiera pas ses méthodes administratives et ses principes économiques.

Tout d’abord, en voyant à la tête de l’île Hoste ce mystérieux personnage, dont la présence dans l’archipel magellanique lui avait paru à bon droit suspecte, le gouvernement chilien n’avait pas dissimulé son mécontentement et ses inquiétudes. Mécontentement forcément platonique. Sur cette île indépendante où il s’était réfugié, on ne pouvait plus rechercher la personne du Kaw-djer, ni vérifier son origine, ni lui demander compte de son passé. Que ce fût un homme incapable de supporter le joug d’une autorité quelconque, qu’il eût été jadis en rébellion contre toutes les lois sociales, qu’il eût peut-être été chassé de tous les pays soumis sous n’importe quel régime aux lois nécessaires, son attitude autorisait ces hypothèses, et s’il fût resté sur l’île Neuve, il n’eût pas échappé aux enquêtes de la police chilienne. Mais, lorsqu’on vit, après les troubles provoqués par l’anarchie du début, la tranquillité parfaite due à la ferme administration du Kaw-djer, le commerce naître et grandir, la prospérité largement s’accroître, il n’y eut plus qu’à laisser faire. Et, au total, il ne s’éleva jamais aucun nuage entre le gouverneur de l’île Hoste et le gouverneur de Punta-Arenas.

Cinq ans s’écoulèrent ainsi, pendant lesquels les progrès de l’île Hoste ne cessèrent de se développer. En rivalité avec Libéria, mais une rivalité généreuse et féconde, trois bourgades s’étaient fondées, l’une sur la presqu’île Dumas, une autre sur la presqu’île Pasteur, et la troisième à l’extrême pointe occidentale de l’île, sur le Darwin Sound, en face de l’île Gordon. Elles relevaient de la capitale, et le Kaw-djer s’y transportait, soit par mer, soit par les routes tracées à travers les forêts et les plaines de l’intérieur.

Sur les côtes, plusieurs familles de Pêcherais s’étaient également établies et y avaient fondé des villages fuégiens, à l’exemple de ceux qui, les premiers, avaient consenti à rompre avec leurs séculaires habitudes de vagabondage pour se fixer dans le voisinage du Bourg-Neuf.

Ce fut à cette époque, au mois de décembre de l’année 1890, que Libéria reçut pour la première fois la visite du gouverneur de Punta-Arenas, M. Aguire. Celui-ci ne put qu’admirer cette nation si prospère, les sages mesures prises pour en augmenter les ressources, la parfaite homogénéité d’une population d’origines différentes, l’ordre, l’aisance, le bonheur qui régnaient dans toutes les familles. On le comprend, il observa de près l’homme qui avait accompli de si belles choses, et auquel il suffisait d’être connu sous ce titre de Kaw-djer.

Il ne lui marchanda pas ses compliments.

« Cette colonie hostelienne, c’est votre œuvre, monsieur le gouverneur, dit-il, et le Chili ne peut que se féliciter de vous avoir fourni l’occasion de l’accomplir.

– Un traité, se contenta de répondre le Kaw-djer, avait fait entrer sous la domination chilienne cette île qui n’appartenait qu’à elle-même. Il était juste que le Chili lui restituât son indépendance. »

M. Aguire sentit bien ce que cette réponse contenait de restrictif. Le Kaw-djer ne considérait pas que cet acte de restitution dût valoir au gouvernement chilien un témoignage de reconnaissance.

« Dans tous les cas, reprit M. Aguire en se tenant prudemment sur la réserve, je ne crois pas que les naufragés du Jonathan puissent regretter leur concession africaine de la baie de Lagoa…

– En effet, monsieur le gouverneur, puisque là ils eussent été sous la domination portugaise, alors qu’ici ils ne dépendent de personne.

– Ainsi tout est pour le mieux.

– Pour le mieux, approuva le Kaw-djer.

– Nous espérons, d’ailleurs, ajouta obligeamment M. Aguire, voir se continuer les bons rapports entre le Chili et l’île Hoste.

– Nous l’espérons aussi, répondit le Kaw-djer, et peut-être, en constatant les résultats du système appliqué à l’île Hoste, la République Chilienne sera-t-elle portée à l’étendre aux autres îles de l’archipel magellanique. »

M. Aguire ne répondit que par un sourire qui signifiait tout ce qu’on voulait.

Désireux d’entraîner la conversation hors de ce terrain brûlant, Harry Rhodes, qui assistait à l’entrevue avec ses deux collègues du Conseil, aborda un autre sujet.

« Notre île Hoste, dit-il, comparée aux possessions argentines de la Terre de Feu, peut donner matière à intéressantes réflexions. Comme vous le voyez, monsieur, d’un côté la prospérité, de l’autre le dépérissement. Les colons argentins reculent devant les exigences du gouvernement de Buenos-Ayres, et, devant les formalités qu’il impose, les navires font de même. Malgré les réclamations de son gouverneur, la Terre de Feu ne fait aucun progrès.

– J’en conviens, répondit M. Aguire. Aussi le gouvernement chilien a-t-il agi tout autrement avec Punta-Arenas. Sans aller jusqu’à rendre une colonie complètement indépendante, il est possible de lui accorder bon nombre de privilèges qui assurent son avenir.

– Monsieur le gouverneur, intervint le Kaw-djer, il est cependant une des petites îles de l’archipel, un simple rocher stérile, un îlot sans valeur, dont je demande au Chili de nous consentir l’abandon.

– Lequel ? interrogea M. Aguire.

– L’îlot du cap Horn.

– Que diable voulez-vous en faire ? s’écria M. Aguire étonné.

– Y établir un phare qui est de toute nécessité à cette dernière pointe du continent américain. Éclairer ces parages serait d’un grand avantage pour les navires, non seulement ceux qui viennent à l’île Hoste, mais aussi ceux qui cherchent à doubler le cap entre l’Atlantique et le Pacifique. »

Harry Rhodes, Hartlepool et Germain Rivière, qui étaient au courant des projets du Kaw-djer, appuyèrent sa remarque, en faisant valoir la réelle importance, que M. Aguire n’avait, d’ailleurs, nulle envie de contester.

« Ainsi, demanda-t-il, le gouvernement de l’île Hoste serait disposé à construire ce phare ?

– Oui, dit le Kaw-djer.

– À ses frais ?

– À ses frais, mais sous la condition formelle que le Chili lui concéderait l’entière propriété de l’île Horn. Voilà plus de six ans que j’ai fait cette proposition à votre gouvernement, sans arriver à un résultat quelconque.

– Que vous a-t-on répondu ? demanda M. Aguire.

– Des mots, rien que des mots. On ne dit pas non, mais on ne dit pas oui. On ergote. La discussion ainsi comprise peut durer des siècles. Et, pendant ce temps, les navires continuent à se perdre sur cet îlot sinistre que rien ne leur signale dans l’obscurité. »

M. Aguire exprima un grand étonnement. Mieux instruit que le Kaw-djer des méthodes chères aux Administrations du monde entier, il ne l’éprouvait peut-être pas au fond du cœur. Tout ce qu’il put faire, fut de promettre qu’il appuierait de tout son crédit cette proposition auprès du gouvernement de Santiago, où il se rendait en quittant l’île Hoste.

Il faut croire qu’il tint parole et que son appui fut efficace, car, moins d’un mois plus tard, cette question qui traînait depuis tant d’années fut enfin résolue, et le Kaw-djer fut informé officiellement que ses propositions étaient acceptées. Le 25 décembre, entre le Chili et l’île Hoste, un acte de cession fut signé, aux termes duquel l’État hostelien devenait propriétaire de l’île Horn, à la condition qu’il élèverait et entretiendrait un phare au point culminant du cap.

Le Kaw-djer, dont les préparatifs étaient faits depuis longtemps, commença immédiatement les travaux. Selon les prévisions les plus pessimistes, deux ans devaient suffire pour les mener à bon terme et pour assurer la sécurité de la navigation aux abords de ce cap redoutable.

Cette entreprise, dans l’esprit du Kaw-djer, serait le couronnement de son œuvre. L’île Hoste pacifiée et organisée, le bien-être de tous remplaçant la misère d’autrefois, l’instruction répandue à pleines mains, et enfin des milliers de vies humaines sauvées au terrible point de rencontre des deux plus vastes océans du globe, telle aurait été sa tâche ici-bas.

Elle était belle. Achevée, elle lui conférerait le droit de penser à lui-même, et de résigner des fonctions auxquelles, jusque dans ses dernières fibres, répugnait tout son être.

Si le Kaw-djer gouvernait, s’il était pratiquement le plus absolu des despotes, il n’était pas, en effet, un despote heureux. Le long usage du pouvoir ne lui en avait pas donné le goût, et il ne l’exerçait qu’à contre-cœur. Réfractaire pour son compte personnel à toute autorité, il lui était toujours aussi cruel d’imposer la sienne à autrui. Il était resté le même homme énergique, froid et triste, qu’on avait vu apparaître comme un sauveur en ce jour lointain où le peuple hostelien avait failli périr. Il avait sauvé les autres, ce jour-là, mais il s’était perdu lui-même. Contraint de renier sa chimère, obligé de s’incliner devant les faits, il avait accompli courageusement le sacrifice, mais, dans son cœur, le rêve abjuré protestait. Quand nos pensées, sous l’apparence trompeuse de la logique, ne sont que l’épanouissement de nos instincts naturels, elles ont une vie propre, indépendante de notre raison et de notre volonté. Elles luttent obscurément, fût-ce contre l’évidence, comme des êtres qui ne voudraient pas mourir. La preuve de notre erreur, il faut alors qu’elle nous soit donnée à satiété, pour que nous en soyons convaincus, et tout nous est prétexte à revenir à ce qui fut notre foi.

Le Kaw-djer avait immolé la sienne à ce besoin de se dévouer, à cette soif de sacrifice, à cette pitié de ses frères malheureux, qui, au-dessus même de sa passion de la liberté, formait le fond de sa magnifique nature. Mais, maintenant que le dévouement n’était plus en jeu, maintenant qu’il ne pouvait plus être question de sacrifice et que les Hosteliens n’inspiraient plus rien qui ressemblât à de la pitié, la croyance ancienne reprenait peu à peu son apparence de vérité, et le despote redevenait par degrés le passionné libertaire d’antan.

Cette transformation, Harry Rhodes l’avait constatée avec une netteté croissante, à mesure que s’affermissait la prospérité de l’île Hoste. Elle devint plus évidente encore, quand, le phare du cap Horn commencé, le Kaw-djer put considérer comme près d’être rempli le devoir qu’il s’était imposé. Il exprima enfin clairement sa pensée à cet égard. Harry Rhodes ayant, au hasard d’une causerie où on évoquait les jours passés, glorifié les bienfaits dont on lui était redevable, le Kaw-djer répondit par une déclaration qui ne prêtait plus à l’équivoque.

« J’ai accepté la tâche d’organiser la colonie, dit-il. Je m’applique à la remplir. L’œuvre terminée, mon mandat cessera. Je vous aurai prouvé ainsi, je l’espère, qu’il peut y avoir au moins un endroit de cette terre, où l’homme n’a pas besoin de maître.

– Un chef n’est pas un maître, mon ami, répliqua avec émotion Harry Rhodes, et vous le démontrez vous-même. Mais il n’est pas de société possible sans une autorité supérieure, quel que soit le nom dont on la revêt.

– Ce n’est pas mon avis, répondit le Kaw-djer. J’estime, moi, que l’autorité doit prendre fin dès qu’elle n’est plus impérieusement nécessaire. »

Ainsi donc, le Kaw-djer caressait toujours ses anciennes utopies, et, malgré l’expérience faite, il s’illusionnait encore sur la nature des hommes, au point de les croire capables de régler, sans le secours d’aucune loi, les innombrables difficultés qui naissent du conflit des intérêts individuels. Harry Rhodes constatait avec mélancolie le sourd travail qui s’accomplissait dans la conscience de son ami et il en augurait les pires conséquences. Il en arrivait à souhaiter qu’un incident, dût-il jeter passagèrement le trouble dans l’existence paisible des Hosteliens, vînt donner à leur chef une nouvelle démonstration de son erreur.

Son désir devait malheureusement être réalisé. Cet incident allait naître plus tôt qu’il ne le pensait.

Dans les premiers jours du mois de mars 1891, le bruit courut tout à coup qu’on avait découvert un gisement aurifère d’une grande richesse. Cela n’avait en soi rien de tragique. Tout le monde, au contraire, fut en joie, et les plus sages, Harry Rhodes lui-même, partagèrent l’ivresse générale. Ce fut un jour de fête pour la population de Libéria.

Seul, le Kaw-djer fut plus clairvoyant. Seul, il prévit en un instant les conséquences de cette découverte et comprit quelle en était la force latente de destruction. C’est pourquoi, tandis que l’on se congratulait autour de lui, lui seul demeura sombre, accablé déjà des tristesses que réservait l’avenir.

XI – La fièvre de l’or

 

C’est dans la matinée du 6 mars, que la découverte avait été faite.

Quelques personnes, parmi lesquelles Edward Rhodes, ayant projeté une partie de chasse, avaient quitté Libéria de bonne heure en voiture et s’étaient rendues à une vingtaine de kilomètres dans le Sud-Ouest, sur le revers occidental de la presqu’île Hardy, au pied des montagnes, les Sentry Boxes, qui la terminent. Là s’étendait une forêt profonde non encore exploitée, où se réfugiaient d’ordinaire les fauves de l’île Hoste, des pumas et des jaguars qu’il convenait de détruire jusqu’au dernier, car nombre de moutons avaient été leurs victimes.

Les chasseurs battirent la forêt ; ayant tué deux pumas chemin faisant, ils atteignaient un ruisseau torrentueux qui délimitait la lisière opposée, lorsqu’apparut un jaguar de grande taille.

Edward Rhodes, l’estimant à bonne portée, lui envoya un premier coup de fusil, qui l’atteignit au flanc gauche. Mais l’animal n’avait pas été blessé mortellement. Après un rugissement de colère plutôt que de douleur, il fit un bond dans la direction du torrent, rentra sous bois et disparut.

Pas si vite, cependant, qu’Edward Rhodes n’eût le temps de tirer un second coup. La balle, manquant le but, alla frapper un angle de roche. La pierre vola en éclats.

Peut-être les chasseurs eussent-ils alors quitté la place, si un des éclats projetés ne fût tombé aux pieds d’Edward Rhodes, qui, intrigué par l’aspect particulier de ce fragment de roche, le ramassa et l’examina.

C’était un petit morceau de quartz, strié de veines caractéristiques, dans lesquelles il lui fut facile de discerner des parcelles d’or.

Edward Rhodes fut très ému de sa découverte. De l’or !… Il y avait de l’or dans le sol de l’île Hoste ! Rien que cet éclat de roche en témoignait.

Y a-t-il lieu, d’ailleurs, de s’en étonner ? N’a-t-on pas trouvé des filons du précieux métal autour de Punta-Arenas comme à la Terre de Feu, en Patagonie comme en Magellanie ? N’est-ce pas une chaîne d’or, cette gigantesque épine dorsale des deux Amériques qui, sous le nom de Montagnes Rocheuses et de Cordillère des Andes, va de l’Alaska au cap Horn, et dont, en quatre siècles, on a extrait pour quarante-cinq milliards de francs ?

Edward Rhodes avait compris l’importance de sa découverte. Il aurait voulu la tenir secrète, n’en parler qu’à son père, qui eût mis le Kaw-djer au courant. Mais il n’était pas seul à la connaître. Ses compagnons de chasse avaient examiné le morceau de roche et avaient ramassé d’autres éclats qui tous renfermaient de l’or.

Il ne fallait donc pas compter sur le secret, et, le jour même, en effet, l’île entière savait qu’elle n’avait rien à envier aux Klondyke, aux Transvaal, ni aux El Dorado. Ce fut la traînée de poudre, dont la flamme courut en un instant de Libéria aux autres bourgades.

Toutefois, dans cette saison, il ne pouvait être question de tirer un parti quelconque de la découverte. Dans quelques jours, on serait à l’équinoxe d’automne, et ce n’est pas sous le parallèle de l’île Hoste qu’il est possible d’entreprendre des exploitations de plein air aux approches de l’hiver. La trouvaille d’Edward Rhodes n’eut donc et ne pouvait avoir aucune conséquence immédiate.

L’été s’acheva dans des conditions climatériques assez favorables. Cette année, la dixième depuis la fondation de la colonie, avait eu le bénéfice d’une récolte exceptionnelle. D’autre part, de nouvelles scieries s’étaient établies à l’intérieur de l’île, les unes mues par la vapeur, les autres employant l’électricité engendrée par les chutes des cours d’eau. Les pêcheries et les fabriques de conserves avaient donné lieu à un trafic considérable, et le chargement des navires, à l’entrée et à la sortie du port, s’était chiffré par trente-deux mille sept cent soixante-quinze tonnes.

Avec l’hiver, il fallut interrompre les travaux entrepris au cap Horn pour l’érection du phare et la construction des salles où devaient être installées les machines motrices et les dynamos. Ces travaux avaient marché jusqu’alors d’une manière très satisfaisante, malgré l’éloignement de l’île Horn, située à environ soixante-quinze kilomètres de la presqu’île Hardy, et l’obligation de transporter le matériel à travers une mer semée de récifs, que les tempêtes de l’hiver allaient rendre impraticable.

Si la mauvaise saison amena, comme de coutume, nombre de coups de vent et des tourmentes de grande violence, elle ne provoqua pas de froids excessifs, et, même en juillet, la température ne dépassa pas dix degrés sous zéro.

Les habitants de Libéria ne redoutaient plus alors le froid ni les intempéries, l’aisance générale ayant permis à toutes les familles de s’installer confortablement. Il n’y avait pas de misère sur l’île Hoste, et les crimes contre les personnes ou les propriétés n’y avaient jamais troublé l’ordre public. On n’y connaissait que de rares contestations civiles, transigées en général avant même d’arriver au Tribunal.

Il semblait donc qu’aucun trouble n’eût menacé la colonie, sans cette découverte d’un gisement aurifère, dont les conséquences, étant donné l’avidité humaine, pouvaient être extrêmement graves.

Le Kaw-djer ne s’y était pas trompé. La nouvelle lui avait fait concevoir les plus sombres pronostics, et la réflexion les assombrit encore. À la première réunion du Conseil, il ne cacha pas ses craintes.

« Ainsi, dit-il, c’est au moment où notre œuvre est achevée, lorsque nous n’avons plus qu’à recueillir le fruit de nos efforts, que le hasard, un hasard maudit, jette parmi nous ce ferment de troubles et de ruines…

– Notre ami va trop loin, intervint Harry Rhodes, qui considérait l’événement d’une manière moins pessimiste. Que la découverte de l’or soit une cause de troubles, c’est possible, mais de ruines !…

– Oui, de ruines, affirma le Kaw-djer avec force. La découverte de l’or n’a jamais laissé que la ruine après elle !

– Cependant, objecta Harry Rhodes, l’or est une marchandise comme une autre…

– La plus inutile.

– Du tout. La plus utile, puisqu’elle peut s’échanger contre toutes les autres.

– Qu’importe, répliqua le Kaw-djer avec chaleur, si, pour l’obtenir, il faut tout lui sacrifier ! Des chercheurs d’or, l’immense majorité périt dans la misère. Quant à ceux qui réussissent, la facilité de leur succès détruit à jamais leur jugement. Ils prennent goût aux plaisirs aisément obtenus. Le superflu devient pour eux le nécessaire, et, quand ils sont amollis par les jouissances matérielles, ils deviennent incapables du moindre effort. Ils se sont enrichis peut-être, au sens social du mot. Ils se sont appauvris selon sa signification humaine, la vraie. Ce ne sont plus des hommes.

– Je suis de l’avis du Kaw-djer, dit alors Germain Rivière. Sans compter que, si on délaisse les champs, l’on ne remplacera pas les récoltes perdues. C’est peu de choses que d’être riche quand on crève de faim. Or, je crains bien que notre population ne résiste pas à cette influence funeste. Qui sait si les cultivateurs ne vont pas abandonner la campagne, et les ouvriers leur travail, pour courir aux placers ?

– L’or !… l’or !… la soif de l’or ! répétait le Kaw-djer. Aucun plus terrible fléau ne pouvait s’abattre sur notre pays. »

Harry Rhodes était ébranlé.

« En admettant que vous ayez raison, dit-il, il n’est pas en notre pouvoir de conjurer ce fléau.

– Non ! mon cher Rhodes, répondit le Kaw-djer. Il est possible de lutter contre une épidémie, de l’enrayer. Mais à cette fièvre de l’or, il n’y a pas de remède. C’est l’agent le plus destructif de toute organisation. En peut-on douter après ce qui s’est passé dans les districts aurifères de l’Ancien ou du Nouveau Monde, en Australie, en Californie, dans le Sud de l’Afrique ? Les travaux utiles ont été abandonnés du jour au lendemain, les colons ont déserté les champs et les villes, les familles se sont dispersées sur les gisements. Quant à l’or extrait avec tant d’avidité, on l’a stupidement dissipé, comme tout gain trop facile, en abominables folies, et il n’en est rien resté à ces malheureux insensés. »

Le Kaw-djer parlait avec une animation qui montrait la force de sa conviction et la vivacité de ses inquiétudes.

« Et non seulement il y a le danger du dedans, ajouta-t-il, mais il y a le danger du dehors : tous ces aventuriers, tous ces déclassés qui envahissent les pays aurifères, qui les troublent, les bouleversent pour arracher de ses entrailles le métal maudit. Il en accourt de tous les points du monde. C’est une avalanche qui ne laisse que le néant après son passage. Ah ! pourquoi faut-il que notre île soit menacée de pareils désastres !

– Ne pouvons-nous encore espérer ? demanda Harry Rhodes très ému. Si la nouvelle ne s’ébruite pas, nous serons préservés de cette invasion.

– Non, répondit le Kaw-djer, il est déjà trop tard pour empêcher le mal. On ne se figure pas avec quelle rapidité le monde entier apprend que des gisements aurifères viennent d’être découverts dans une contrée quelconque, si lointaine soit-elle. On croirait vraiment que cela se transmet par l’air, que les vents apportent cette peste si contagieuse que les meilleurs et les plus sages en sont atteints et y succombent ! »

Le Conseil fut levé sans qu’aucune décision eût été arrêtée. Et, en vérité, il n’y avait lieu d’en prendre aucune. Comme le Kaw-djer l’avait dit avec raison, on ne lutte pas contre la fièvre de l’or.

Rien, d’ailleurs, n’était perdu encore. Ne pouvait-il se faire, en effet, que le gisement n’eût pas la richesse qu’on lui attribuait de confiance, et que les parcelles d’or fussent disséminées dans un état d’éparpillement tel que toute exploitation fût impossible. Pour être fixé à ce sujet, il fallait attendre la disparition de la neige qui, pendant l’hiver, recouvrait l’île de son manteau glacé.

Au premier souffle du printemps, les craintes du Kaw-djer commencèrent à se réaliser. Dès que le dégel fit son apparition, les colons les plus entreprenants et les plus aventureux se transformèrent en prospecteurs, quittèrent Libéria et partirent à la chasse de l’or. Puisqu’il avait été trouvé au Golden Creek – ainsi fut dénommé le petit ruisseau dont la balle malencontreuse d’Edward Rhodes avait effleuré la berge – c’est là que se portèrent les plus impatients. Leur exemple fut suivi, malgré tous les efforts du Kaw-djer et de ses amis, et les départs se multiplièrent rapidement. Dès le cinq novembre, plusieurs centaines d’Hosteliens, en proie à l’idée fixe de l’or, s’étaient rués vers les gisements et erraient dans les montagnes à la recherche d’un filon ou d’une poche riche en pépites.

L’exploitation des placers ne comporte pas de grandes difficultés en principe. S’il s’agit d’un filon, il suffit de le suivre en attaquant la roche avec le pic, puis de concasser les morceaux obtenus pour en extraire les parcelles de métal qu’ils renferment. C’est ainsi qu’on procède dans les mines du Transvaal.

Toutefois, suivre un filon, c’est bientôt dit. En pratique, cela n’est pas fort aisé. Parfois les filons se brouillent et disparaissent, et ce n’est pas trop, pour les retrouver, de la science de techniciens expérimentés. À tout le moins, ils s’enfoncent très profondément dans les entrailles de la terre. Les suivre, cela revient par conséquent à ouvrir une mine, avec toutes les surprises et tous les dangers inhérents à ce genre d’entreprise. D’autre part, le quartz est une roche d’une extrême dureté, et, pour le concasser, on ne saurait se passer de machines coûteuses. Il en résulte que l’exploitation d’une mine d’or est interdite aux travailleurs isolés, et que des sociétés puissantes disposant d’une abondante main-d’œuvre et de capitaux considérables peuvent seules y trouver profit.

Aussi les chercheurs d’or, les prospecteurs, pour leur donner le nom sous lequel on les désigne d’ordinaire, lorsqu’ils ont eu la chance de découvrir un gisement, se contentent-ils de s’en assurer la concession, qu’ils rétrocèdent le plus vite possible aux banquiers et aux lanceurs d’affaires.

Ceux qui préfèrent, au contraire, exploiter pour leur propre compte et avec leurs ressources personnelles, renoncent délibérément à toute exploitation minière. Ils recherchent dans le voisinage des roches aurifères, des terrains d’alluvion formés aux dépens de ces roches par l’action séculaire des eaux. En délitant la roche, l’eau – glace, pluie ou torrent – a nécessairement emporté avec elle les parcelles d’or qu’il est très facile d’isoler. Il suffit d’un simple plat pour recueillir les sables, et d’un peu d’eau pour les laver.

C’est bien entendu, avec cet outillage si rudimentaire qu’opéraient les Hosteliens. Les premiers résultats furent assez encourageants. En bordure du Golden Creek, sur une longueur de plusieurs kilomètres et une largeur de deux ou trois cents mètres, s’étendait une couche de boue de huit pieds de profondeur. À raison de neuf à dix plats par pied cube, la réserve était donc abondante, car il était bien rare qu’un plat n’assurât pas au moins quelques grains d’or. Les pépites, il est vrai, n’étaient qu’à l’état de poussière, et ces placers n’en étaient pas à produire les centaines de millions que ses pareils ont donnés dans d’autres régions. Tels quels, cependant, ils étaient assez riches pour tourner la tête à de pauvres gens, qui jusqu’alors n’avaient réussi à assurer leur subsistance qu’au prix d’un travail opiniâtre.

Il eût été de mauvaise administration de ne pas réglementer l’exploitation des placers. Le gisement était, en somme, une propriété collective, et il appartenait à la collectivité de l’aliéner au profit des individus. Quelles que fussent ses idées personnelles, le Kaw-djer en avait fait table rase, et, s’obligeant à considérer le problème sous le même angle que la généralité des humains, il avait cherché la solution la plus utile, selon l’opinion courante, au groupe social dont il était le chef. Au cours de l’hiver, il avait eu à ce sujet de nombreuses conférences avec Dick, qu’il associait de parti pris à toutes ses décisions. De leur échange de vues, la conclusion fut qu’il importait d’atteindre un triple but : limiter autant qu’on le pourrait le nombre des Hosteliens qui partiraient à la recherche de l’or, faire bénéficier l’ensemble de la colonie des richesses arrachées à la terre, et enfin restreindre, repousser même si c’était réalisable, l’afflux des étrangers peu recommandables qui allaient accourir de tous les points du monde.

La loi qui fut affichée, à la fin de l’hiver, satisfaisait à ces trois desiderata. Elle subordonnait d’abord le droit d’exploitation à la délivrance préalable d’une concession, puis elle fixait l’étendue maxima de ces concessions et édictait, à la charge des preneurs, tant une indemnité d’acquisition que le versement au profit de la collectivité du quart de leur extraction métallique. Aux termes de cette loi, les concessions étaient réservées exclusivement aux citoyens hosteliens, titre qui ne pourrait être acquis à l’avenir qu’après une année d’habitation effective et sur une décision conforme du gouverneur.

La loi promulguée, il restait à l’appliquer.

Dès le début, elle se heurta à de grandes difficultés. Indifférents aux dispositions qu’elle contenait en leur faveur, les colons ne furent sensibles qu’aux obligations qu’elle leur imposait. Quel besoin d’obtenir et de payer une concession, alors qu’on n’avait qu’à la prendre ? Creuser la terre, laver les boues des rivières, n’est-ce pas le droit de tout homme ? Pourquoi serait-on contraint, pour exercer librement ce droit naturel, de verser une fraction quelconque du produit de son travail à ceux qui n’y avaient aucunement participé ? Ces idées, le Kaw-djer les partageait au fond du cœur. Mais celui qui a assumé la mission redoutable de gouverner ses semblables doit savoir oublier ses préférences personnelles et sacrifier, quand il le faut, les principes dont il se croit le plus sûr aux nécessités de l’heure.

Or, cela sautait aux yeux, il était de première importance qu’un encouragement fût donné aux colons les plus sages qui auraient l’énergie de résister à la contagion et de rester appliqués à leur travail habituel, et le meilleur encouragement était qu’ils fussent assurés d’avoir leur part, réduite assurément, mais certaine, tout en demeurant chez eux.

La loi n’étant pas obéie de bonne grâce, on dut employer la contrainte.

Le Kaw-djer ne disposait, à Libéria, que d’une cinquantaine d’hommes formant le corps de la police permanente, mais neuf cent cinquante autres Hosteliens figuraient sur une liste d’appel, dont les plus anciens étaient éliminés à tour de rôle, à mesure que des jeunes gens arrivés à l’âge d’homme venaient s’y ajouter. Ainsi mille hommes armés pouvaient toujours être rapidement réunis. Une convocation générale fut lancée.

Sept cent cinquante Hosteliens seulement y répondirent. Les deux cents réfractaires étaient partis eux aussi pour les mines, et battaient la campagne aux environs du Golden Creek.

Le Kaw-djer divisa en deux groupes les forces dont il disposait. Cinq cents hommes furent répartis le long des côtes, avec mission de s’opposer au départ clandestin de l’or. Il se mit à la tête des trois cents autres, qu’il fractionna en vingt escouades sous les ordres de ceux dont il était le plus sûr, et se rendit avec eux dans la région des placers.

La petite armée répressive fut disposée en travers de la presqu’île, au pied des Sentry Boxes, et, de là, remonta vers le Nord, en balayant tout devant elle. Les laveurs d’or rencontrés au passage étaient impitoyablement repoussés, à moins qu’ils ne consentissent à se mettre en règle.

Cette méthode obtint d’abord quelques succès. Certains furent contraints de payer à deniers comptants le droit d’exploitation, et les limites du claim choisi par eux furent soigneusement indiquées. D’autres, par contre – et c’était la majorité – ne possédant pas la somme exigée pour la délivrance d’une concession, durent renoncer à leur entreprise. Le nombre des mineurs décrut sensiblement pour cette raison.

Mais bientôt la situation s’aggrava. Ceux qui n’avaient pu obtenir une concession tournaient pendant la nuit les troupes commandées par le Kaw-djer et revenaient s’établir en arrière sur le bord du Golden Creek, précisément à l’endroit d’où l’on venait de les chasser. En même temps, le mal se répandait comme une marée montante. Excités par les trouvailles des premiers prospecteurs, une deuxième série d’Hosteliens entraient en scène. D’après les nouvelles qui parvenaient au Kaw-djer, l’île entière était attaquée par la contagion. Le mal n’était plus localisé au Golden Creek, et d’innombrables chercheurs d’or fouillaient les montagnes du centre et du Nord.

On s’était fait cette réflexion bien naturelle que les gisements aurifères ne devaient pas, selon toute vraisemblance, se rencontrer exclusivement dans cette plaine marécageuse située à la base des Sentry Boxes. La présence de l’or sur l’île Hoste étant démontrée, tout portait à croire qu’on en trouverait également le long des autres cours d’eau dépendant du même système orographique. On s’était donc mis en chasse de tous côtés, de la pointe de la presqu’île Hardy et de l’extrémité de la presqu’île Pasteur au Darwin Sound.

Quelques prospections ayant abouti à de petits succès, la fièvre générale en fut augmentée, et la fascination de l’or devint plus impérieuse encore. Ce fut une irrésistible folie qui, en quelques semaines, vida Libéria, les bourgades et les fermes de la plupart de leurs habitants. Hommes, femmes et enfants allaient travailler sur les placers. Quelques-uns s’enrichissaient en découvrant une de ces poches où les pépites se sont accumulées sous l’action des pluies torrentielles. Mais l’espoir n’abandonnait pas ceux qui, pendant de longs jours, au prix de mille fatigues, avaient travaillé en pure perte. Tous y courraient, de la capitale, des bourgades, des champs, des pêcheries, des usines et des comptoirs du littoral. Cet or, il semblait doué d’un pouvoir magnétique, auquel la raison humaine n’avait pas la force de résister. Bientôt, il ne resta plus à Libéria qu’une centaine de colons, les derniers à demeurer fidèles à leurs familles et à continuer leurs affaires bien éprouvées cependant par un tel état de choses.

Quelque pénible, quelque désolant que soit cet aveu, il faut bien reconnaître que, seuls de tous les habitants de l’île Hoste, les Indiens qui s’y étaient fixés résistèrent à l’entraînement général. Seuls, ils ne s’abandonnèrent pas à ces furieuses convoitises. Que ceci soit à l’honneur de ces humbles Fuégiens, si plusieurs pêcheries, si plusieurs établissements agricoles ne furent pas entièrement délaissés, c’est que leur honnête nature les préserva de la contagion. D’ailleurs, ces pauvres gens n’avaient pas désappris d’écouter le Bienfaiteur, et la pensée ne leur venait pas de payer en ingratitude les innombrables bienfaits qu’ils en avaient reçus.

Les choses allèrent plus loin encore. Le moment arriva où les équipages des navires en rade commencèrent à suivre le funeste exemple qui leur était donné. Il y eut des désertions qui se multiplièrent de jour en jour. Sans crier gare, les marins abandonnaient leurs bâtiments et s’enfonçaient dans l’intérieur, grisés par l’affolant mirage de l’or. Les capitaines, effrayés par cet émiettement de leurs équipages, s’empressèrent les uns après les autres de quitter le Bourg-Neuf sans même attendre la fin de leurs opérations de chargement ou de déchargement. Nul doute qu’ils ne fissent connaître au dehors le danger qu’ils avaient couru. L’île Hoste allait être mise ne quarantaine par toutes les marines de la terre.

La contagion n’épargna même pas ceux dont le devoir était de la combattre. Ce corps organisé par le Kaw-djer pour la surveillance des côtes disparut aussitôt que formé. Des cinq cents hommes qui le composaient, il n’y en eut pas vingt à rejoindre le poste qui leur était assigné. En même temps, la troupe qu’il commandait directement fondait comme un morceau de glace au soleil. Il n’était pas de nuit que plusieurs fuyards ne missent à profit. En quinze jours, elle fut réduite, de trois cents hommes, à moins de cinquante.

En dépit de son indomptable énergie, le Kaw-djer fut alors profondément découragé. À lui qui, poussé par une irrésistible passion du bien, s’était rattaché à l’humanité après une si longue rupture, voici qu’elle se dévoilait cyniquement et montrait à nu tous ses défauts, toutes ses hontes, tous ses vices ! Ce qu’il avait bâti avec tant de peine croulait en un instant, et, parce que le hasard avait fait jaillir quelques parcelles d’or d’un éclat de roche, les ruines allaient s’accumuler sur cette malheureuse colonie.

Lutter, il ne le pouvait même plus. Les plus fidèles le quittaient comme les autres. Ce n’est pas avec la poignée d’hommes dont il disposait encore, et qui l’abandonneraient peut-être demain, qu’il ramènerait à la raison une multitude égarée.

Le Kaw-djer revint à Libéria. Il n’y avait rien à faire. Comme un torrent dévastateur, le fléau s’était répandu à travers l’île et la ravageait tout entière. Il fallait attendre qu’il eût épuisé sa violence.

On put croire un instant que ce moment était arrivé. Vers la mi-décembre, quinze jours après le retour du Kaw-djer au gouvernement, quelques rares Libériens commencèrent à regagner la capitale. Les jours suivants, le mouvement s’accentua. Pour un colon qui se mettait tardivement en campagne, deux rentraient et reprenaient, l’oreille basse, leurs occupations antérieures.

Deux causes motivaient ces revirements. En premier lieu, le métier de prospecteur était moins facile à exercer qu’on ne l’avait supposé. Briser la roche à coups de pic ou laver des sables du matin au soir sont des besognes pénibles que l’espoir d’un gain rapide permet seul de supporter. Or, il n’avait pas suffi de se baisser pour ramasser des pépites, ainsi qu’on se l’était imaginé. Pour quelques-uns que leur heureuse étoile avait conduits sur une poche, on en comptait des centaines auxquels le métier de prospecteur, bien qu’infiniment plus dur que leur travail habituel, avait rapporté beaucoup moins. Sur la foi des racontars, on avait attribué aux gisements une richesse incalculable. Il fallait en rabattre. Qu’il y eût de l’or sur l’île Hoste, cela n’était pas contestable, mais on ne l’y ramassait pas à la pelle, comme on l’avait cru naïvement de prime abord. De là, pour certains colons, un découragement d’autant plus rapide que les illusions avaient été plus grandes.

D’autre part, le ralentissement des transactions commerciales et l’arrêt presque total des exploitations agricoles commençaient à produire leurs effets. Certes, on ne manquait encore de rien. Mais le prix de tous les objets de première nécessité avait énormément augmenté. Seuls pouvaient s’en rire ceux à qui la chasse à l’or avait été profitable. Ce renchérissement concourait, au contraire, à augmenter la misère des autres, pour qui la trouvaille de quelques pépites de valeur n’avait pas compensé la suppression des salaires habituels.

De là ces reculades, dont le nombre fut d’ailleurs restreint. Elles se limitèrent aux plus faibles et aux plus pauvres, et, en quelques jours, le mouvement s’arrêta.

Le Kaw-djer n’en éprouva pas de déception, parce qu’il ne s’était jamais illusionné sur son ampleur. Loin de considérer la crise comme près de s’apaiser, son regard clairvoyant découvrait de nouveaux dangers dans les ténèbres de l’avenir. Non, la crise n’était pas finie. Elle ne faisait que commencer, au contraire. Jusqu’ici, on n’avait eu à compter qu’avec les Hosteliens, mais il n’en serait pas toujours ainsi. De toutes les contrées du monde, la redoutable race des chercheurs d’or s’abattrait inévitablement sur la malheureuse île, dès que ceux-ci connaîtraient l’existence du nouveau champ ouvert à leur insatiable rapacité.

Ce fut le dix-sept janvier qu’en arriva au Bourg-Neuf le premier convoi. Ils débarquèrent d’un steamer au nombre de deux cents environ, deux cents hommes plus ou moins déguenillés, d’aspect solide, l’air résolu, brutal et farouche. Quelques-uns avaient de larges couteaux passés à la ceinture, mais de tous, sans exception, le pantalon, si minable qu’il fût, comportait une poche spéciale que gonflait la crosse d’un revolver. Ils portaient sur l’épaule un pic et un sac où étaient incluses leurs misérables nippes, et sur leur hanche gauche, une gourde, un plat et une écuelle s’entrechoquaient avec un bruit de ferraille.

Le Kaw-djer les regarda tristement débarquer. Ces deux cents aventuriers, c’était le premier tour de la chaîne dans laquelle l’île Hoste allait être garrottée.

À partir de ce jour, les arrivées se succédèrent à intervalles rapprochés. Aussitôt débarqués, les chercheurs d’or, en gens ayant l’habitude des formalités à remplir, se rendaient directement au gouvernement et s’enquéraient des prescriptions légales en vigueur. Ils s’accordaient unanimement à les trouver exorbitantes. Remettant alors à régulariser leur situation, ils se répandaient par la ville. Le petit nombre de ses habitants et les informations qu’ils recueillaient habilement avaient tôt fait de les convaincre de la faiblesse de l’Administration hostelienne. C’est pourquoi ils se décidaient tous à passer outre à des lois que bravaient impunément les Hosteliens eux-mêmes, et, après avoir erré un ou deux jours dans les rues désertes de Libéria, ils quittaient la ville et s’éloignaient sans autre formalité à la recherche d’un claim.

Mais l’hiver vint, et, au même instant que les travaux miniers étaient arrêtés, le flot des arrivants fut tari. Le 24 mars, le dernier navire s’éloigna du Bourg-Neuf, où il avait débarqué son contingent de prospecteurs. Plus de deux mille aventuriers foulaient à ce moment le sol de l’île.

Ce navire emportait, à de nombreux exemplaires, un décret notifié par le gouvernement de l’île Hoste à tous les États du globe. Le Kaw-djer, qui avait assisté à l’invasion avec une douleur grandissante, faisait savoir urbi et orbi que, l’île Hoste ayant une population surabondante, il serait mis obstacle, fût-ce par la force, au débarquement de tout nouvel étranger.

Cette mesure serait-elle efficace ? L’avenir le dirait, mais, en son for intérieur, le Kaw-djer en doutait. Trop puissante est l’attirance de l’or sur certaines natures pour que rien ait le pouvoir de les arrêter.

D’ailleurs, le mal était fait déjà. La révolte des Hosteliens qui rejetaient toute discipline, l’inévitable misère à laquelle ils étaient condamnés, l’invasion de cette tourbe d’aventuriers, de ces gens de sac et de corde apportant avec eux tous les vices de la terre, c’était un désastre.

À cela, que pouvait-on ? Rien. On ne pouvait que temporiser et attendre des jours meilleurs, s’il en devait jamais naître. Halg, Karroly, Hartlepool, Harry et Edward Rhodes, Dick, Germain Rivière et une trentaine d’autres étaient seuls contre tous. C’étaient les derniers fidèles, le bataillon sacré groupé autour du Kaw-djer, qui assistait impuissant à la destruction de son œuvre.

XII – L’île au pillage

 

Tel fut le premier acte du drame de l’or, qui devait, comme une pièce bien charpentée, en comporter trois, correctement séparés par les entractes des hivers.

Les déplorables événements qui avaient constitué la trame de ce premier acte eurent forcément une immédiate répercussion sur la vie jusque-là heureuse des Hosteliens. Un petit nombre d’entre eux avaient disparu. Qu’étaient-ils devenus ? On l’ignorait, mais tout portait à croire qu’ils avaient été victimes de quelque rixe ou de quelque accident. Plusieurs familles étaient donc en deuil d’un père, d’un fils, d’un frère ou d’un mari.

D’autre part, le bien-être jadis si universellement répandu sur l’île Hoste était grandement diminué. Rien ne manquait encore, à vrai dire, de ce qui est essentiel ou seulement utile à la vie, mais tout avait atteint des prix triples et quadruples de ceux pratiqués antérieurement.

Les pauvres eurent à souffrir de cet état de choses. Les efforts du Kaw-djer, qui s’ingéniait à leur procurer du travail, n’obtenaient que peu de succès. L’arrêt presque complet des transactions particulières incitait tout le monde à la prudence, et personne n’osait rien entreprendre. Quant aux travaux exécutés pour le compte de l’État, celui-ci, dont les caisses étaient vides, ne pouvait plus les continuer. Ironique conséquence de la découverte des mines, l’État manquait d’or depuis qu’on en trouvait dans le sol en abondance.

Où s’en serait-il procuré ? Si quelques rares Hosteliens s’étaient résignés à payer leur concession, pas un n’avait versé, sur son extraction, la redevance fixée par la loi, et la misère générale, en supprimant toute contribution des citoyens, avait tari la source où s’alimentait jusqu’alors la caisse publique.

Quant aux fonds personnels du Kaw-djer, quelques jours suffirent à les épuiser. Il les avait largement entamés au cours de l’été, afin que les travaux du cap Horn ne fussent pas interrompus, malgré les graves difficultés au milieu desquelles il se débattait. Ce n’est pas sans mal qu’il y était parvenu. Pas plus que les autres Hosteliens, la fièvre de l’or n’épargna les ouvriers qu’on y employait. Les travaux subirent de ce chef un retard important. Au mois d’avril 1892, huit mois après le premier coup de pioche, le gros œuvre arrivait à peine à la hauteur d’un premier étage, alors que, selon les prévisions du début, il eût dû être entièrement achevé.

Parmi la vingtaine d’Hosteliens, pour qui le métier de prospecteur avait eu des résultats favorables, figurait Kennedy, l’ancien matelot du Jonathan, transformé en nabab par un heureux coup de pic, et qui se faisait suffisamment remarquer pour que sa chance ne fût ignorée de personne.

Combien possédait-il ? Personne n’en savait rien, et pas même lui, peut-être, car il n’est pas certain qu’il fût capable de compter, mais beaucoup en tout cas, à en juger par ses dépenses. Il semait l’or à pleines mains. Non pas l’or monnayé ayant cours légal dans tous les pays civilisés, mais le métal en pépites ou en paillettes dont il semblait abondamment pourvu.

Ses allures étaient ébouriffantes. Il pérorait avec autorité, tranchait du milliardaire, et annonçait à qui voulait l’entendre son intention de quitter prochainement une ville où il ne pouvait se procurer l’existence convenant à sa fortune.

Pas plus que l’importance de cette fortune, personne n’en connaissait exactement l’origine, et personne n’aurait pu dire où était situé le claim d’où elle avait été extraite. Quand on interrogeait Kennedy à cet égard, il prenait des airs de mystère et rompait les chiens sans donner de réponse précise. Pourtant, on l’avait rencontré au cours de l’été. Des Libériens l’avaient aperçu, non pas travaillant d’une manière quelconque, mais en train de se promener les mains dans les poches, tout simplement.

Ils n’avaient pu oublier cette rencontre, qui, pour plusieurs, avait coïncidé avec un grand malheur qui leur était arrivé. Peu d’heures ou peu de jours après qu’ils avaient vu Kennedy, l’or arraché par eux à la terre en quantités parfois considérables leur avait été volé sans qu’on découvrit le coupable. Quand les victimes se trouvèrent réunies, la régulière concordance des vols et de la présence de Kennedy à proximité des endroits où ils avaient été commis, les frappa nécessairement, et des soupçons que n’étayait aucune preuve commencèrent à planer sur l’ancien matelot.

Celui-ci ne s’en préoccupait guère, et se contentait de l’admiration des gogos, dont la race est universelle. Ceux de Libéria se laissaient prendre à son verbiage, et son aplomb leur en imposait. Bien que tout le monde connût Kennedy pour ce qu’il valait, quelques-uns lui accordaient malgré tout une certaine considération, il recrutait une clientèle et devenait une manière de personnage.

Le Kaw-djer excédé se résolut à un acte d’autorité. Kennedy et ses pareils se riaient aussi par trop ouvertement des lois. Tant qu’il n’y avait pas eu moyen de faire autrement, on avait subi leur révolte. On devait la réprimer, du moment qu’on en possédait le pouvoir. Or, tous les colons, chassés par l’hiver, étaient de nouveau groupés, et la plupart, n’ayant pas eu à se louer de leur campagne de prospection, avaient été trop heureux de reprendre leurs fonctions régulières. La milice notamment était reconstituée, et les hommes qui la composaient semblaient, pour l’instant tout au moins, animés du meilleur esprit.

Un matin, sans que rien eût averti les intéressés du coup qui les menaçait, la police envahit le domicile de ceux des Libériens qui faisaient plus spécialement étalage de leurs richesses, et sous la direction d’Hartlepool, on y pratiqua des perquisitions en règle. De l’or qui fut trouvé en leur possession, on confisqua impitoyablement le quart, et, sur le surplus, on préleva encore les deux cents pesos ou piastres argentines auxquelles le Kaw-djer avait tarifé les concessions.

Kennedy ne se vantait pas à tort. C’est en effet chez lui que fut faite la moisson la plus abondante. La valeur de l’or qu’on y découvrit n’était pas inférieure à cent soixante-quinze mille francs en monnaie française. C’est aussi chez lui qu’on se heurta à la plus vive résistance. Pendant que l’on procédait à la visite de son domicile, on dut tenir en respect l’ancien matelot, qui écumait de rage et hurlait de furieuses imprécations.

« Tas de voleurs ! criait-il, en montrant le poing à Hartlepool.

– Parle toujours, mon garçon, répondit celui-ci, tout en continuant sa perquisition sans s’émouvoir autrement.

– Vous me le paierez ! menaça Kennedy que le sang-froid de son ancien chef exaspérait plus encore.

– Eh ! Eh ! il me semble que c’est toi qui paies, pour l’instant, railla impitoyablement Hartlepool.

– On se reverra !

– Quand tu voudras. Le plus tard possible à mon goût.

– Voleur !… cria Kennedy au paroxysme de la colère.

– Tu te trompes, répliqua Hartlepool d’un ton bonhomme, et la preuve en est que, sur tes cinquante-trois kilos d’or, je ne prends que treize kilos deux cent cinquante grammes exactement, soit le quart, plus la valeur des deux cents piastres que tu sais. Il va de soi que, pour ton argent…

– Misérable !…

– Tu as droit à une concession en règle.

– Brigand !…

– Tu n’as qu’à nous dire où est ton claim.

– Bandit !…

– Tu ne veux pas ?…

– Canaille !…

– À ton aise, mon garçon ! » conclut Hartlepool en mettant fin à cette scène.

Tout compte fait, les perquisitions rapportèrent au trésor près de trente-sept kilos d’or, représentant en monnaie française une valeur d’environ cent vingt-deux mille francs. En échange, des concessions régulières furent délivrées. Seul Kennedy n’eut même pas cet avantage, en raison de son obstination à ne pas désigner l’emplacement du claim où il avait fait une si belle récolte.

La somme ainsi recueillie fut placée dans la caisse de l’État. Quand, au printemps, les relations seraient reprises avec le reste du monde, on l’échangerait contre des espèces ayant cours. En attendant, le Kaw-djer, ayant largement publié le résultat des perquisitions, créa pour une somme égale du papier-monnaie auquel on accorda toute confiance, ce qui lui permit de soulager bien des misères.

L’hiver s’écoula vaille que vaille, et l’on atteignit le printemps. Aussitôt, les mêmes causes produisirent les mêmes effets. Comme l’année précédente, Libéria fut désertée. La leçon n’était pas suffisante. On se ruait à la conquête de l’or, avec plus de frénésie encore peut-être, comme ces joueurs aux trois quarts ruinés qui jettent sur le tapis leurs derniers sous dans l’espoir absurde de se refaire.

Kennedy fut un des premiers à partir. Ayant mis bien à l’abri l’or qui lui restait, il disparut un matin, en route sans doute vers le claim mystérieux dont il s’était obstiné à ne pas révéler l’emplacement. Ceux qui s’étaient promis de le suivre en furent pour leurs frais.

La milice elle-même, cette garde si dévouée et si fidèle tant qu’avait duré la mauvaise saison, fondit de nouveau avec la neige, et, réduit au seul secours de ses amis les plus proches, le Kaw-djer dut assister en spectateur au second acte du drame.

Les scènes, toutefois, s’en déroulèrent plus rapidement que celles du premier. Moins de huit jours après leur départ, quelques Libériens commencèrent déjà à revenir, puis les retours se succédèrent selon une progression accélérée. La milice se reconstitua pour la deuxième fois. Les hommes reprenaient en silence le poste qu’ils avaient abandonné, sans que le Kaw-djer leur fît aucune observation. Ce n’était pas le moment de se montrer sévère.

Tous les renseignements concordaient à établir que la situation se modifiait d’une manière identique dans l’intérieur. Les fermes, les usines, les comptoirs se repeuplaient. Le mouvement était général comme la cause qui le motivait.

Les chercheurs d’or avaient trouvé, en effet, une situation tout autre que celle de l’année précédente. Alors, ils étaient entre Hosteliens. Maintenant, l’élément étranger était entré en scène et il fallait compter avec lui. Et quels étrangers ! Le rebut de l’humanité. Des êtres frustes, demi-brutes, habitués à la dure et ne craignant ni la souffrance ni la mort, impitoyables pour eux-mêmes et pour autrui. Il fallait se battre, pour la possession des claims, contre ces hommes avides qui s’étaient assuré les meilleures places dès le début de la saison. Après une lutte plus ou moins longue selon les caractères, la plupart des Hosteliens y avaient renoncé.

Il était temps que ce renfort arrivât. L’invasion commencée à la fin de l’été précédent avait déjà repris d’une manière beaucoup plus intense. Chaque semaine, deux ou trois steamers amenaient leur cargaison de prospecteurs étrangers. Le Kaw-djer avait vainement tenté de s’opposer à leur débarquement. Les aventuriers passant outre à une interdiction que la force n’appuyait pas, débarquaient malgré lui et sillonnaient Libéria de leurs bandes bruyantes avant de se mettre en route pour les placers.

Les navires affectés au transport des chercheurs d’or étaient presque les seuls qu’on aperçût au port du Bourg-Neuf. Que fussent venus faire les autres, en effet ? Les affaires étaient complètement arrêtées. Ils n’eussent pas trouvé à charger. Les stocks de bois de construction et de fourrures avaient été épuisés dès la première semaine. Quant au bétail, aux céréales et aux conserves, le Kaw-djer s’était énergiquement opposé à leur exportation qui eût réduit la population à toutes les horreurs de la famine.

Dès que le Kaw-djer put disposer de deux cents hommes, les envahisseurs de l’île eurent la partie moins belle. Lorsque deux cents baïonnettes appuyèrent les arrêtés du gouverneur, ces arrêtés devinrent du coup respectables et furent respectés. Après avoir essayé vainement d’en faire fléchir la rigueur, les steamers durent reprendre le large avec la détestable cargaison qu’ils avaient apportée.

Mais, ainsi qu’on ne tarda pas à le savoir, leur retraite n’était qu’une ruse. Obligés de céder devant la force, les navires s’élevaient le long de la côte orientale ou occidentale de l’île, et, profitant de l’abri d’une crique, ils débarquaient leur chargement humain en pleine campagne, à l’aide de leurs embarcations. Les brigades volantes que l’on créa pour la surveillance du littoral ne servirent à rien. Elles furent débordées. Ceux qui voulaient mettre pied sur l’île réussissaient toujours à y atterrir, et le flot des aventuriers ne cessa de grossir.

Le désordre atteignait au comble dans l’intérieur. Ce n’étaient qu’orgies et plaisirs crapuleux, coupés de disputes, voire de batailles sanglantes au revolver ou au couteau. Comme les cadavres attirent les hyènes et les vautours des confins de l’horizon, ces milliers d’aventuriers avaient attiré toute une population plus dégradée encore. Ceux qui composaient cette seconde série d’immigrés ne songeaient pas à trimer à la recherche de l’or. Leurs mines, leurs claims, c’étaient les chasseurs d’or eux-mêmes, d’une exploitation infiniment plus aisée. Sur tous les points de l’île, à l’exception de Libéria où l’on n’eût pas osé braver si ouvertement le Kaw-djer, les cabarets et les tripots pullulaient. On y trouvait jusqu’à des music-halls de bas étage, élevés en pleine campagne à l’aide de quelques planches, où de malheureuses femmes charmaient les mineurs ivres de leurs voix éraillées et de leurs grossiers refrains. Dans ces tripots, dans ces music-halls, dans ces cabarets, l’alcool, ce générateur de toutes les hontes, ruisselait et coulait à pleins bords.

En dépit de si grandes tristesses, le Kaw-djer ne perdait pas courage. Ferme à son poste, contre autour duquel on se réunirait quand, la tourmente passée, il s’agirait de reconstruire, il s’ingéniait à reconquérir la confiance des Hosteliens, qui, lentement, mais sûrement, revenaient à la raison. Rien ne semblait avoir de prise sur lui, et, volontairement aveugle aux défections, il continuait imperturbablement son métier de gouverneur. Il n’avait même pas négligé la construction du phare qui lui tenait si fort à cœur. Par son ordre, Dick fit, au cours de l’été, un voyage d’inspection à l’île Horn. Malgré tout, les travaux, assurément ralentis, n’avaient pas été arrêtés un seul jour. À la fin de l’été, le gros œuvre serait terminé et les machines seraient en place. Un mois suffirait alors pour mener à bien le montage.

Vers le 15 décembre la moitié des Hosteliens étaient rentrés dans le devoir, tandis que s’exaspérait encore l’infernal sabbat de l’intérieur. Ce fut à cette époque que le Kaw-djer reçut une visite inattendue dont les conséquences devaient être des plus heureuses. Deux hommes, un Anglais et un Français, arrivés par le même bateau, se présentèrent ensemble au gouvernement. Immédiatement admis près du Kaw-djer, ils déclinèrent leurs noms, Maurice Reynaud, pour le Français, Alexander Smith, pour l’Anglais, et, sans paroles superflues, firent connaître qu’ils désiraient obtenir une concession.

Le Kaw-djer sourit amèrement.

« Permettez-moi de vous demander, Messieurs, dit-il, si vous êtes au courant de ce qui se passe en ce moment sur l’île Hoste ?

– Oui, répondit le Français.

– Mais nous préférons tout de même être en règle », acheva l’Anglais.

Le Kaw-djer considéra plus attentivement ses interlocuteurs. De races différentes, ils avaient entre eux quelque chose de commun : cet air de famille des hommes d’action. Tous deux étaient jeunes, trente ans à peine. Ils avaient les épaules larges, le sang à fleur de peau. Leur front, que découvraient des cheveux taillés en brosse, dénotait l’intelligence, et leur menton saillant une énergie qui eût confiné à la dureté si le regard très droit de leurs yeux bleus ne l’avait adouci.

Pour la première fois, le Kaw-djer avait devant lui des chercheurs d’or sympathiques.

« Ah ! vous savez cela, dit-il. Vous ne faites qu’arriver, je crois, cependant.

– C’est-à-dire que nous revenons, expliqua Maurice Reynaud. L’année dernière, nous avons déjà passé quelques jours ici. Nous n’en sommes repartis qu’après avoir prospecté et reconnu l’emplacement que nous désirons exploiter.

– Ensemble ? demanda le Kaw-djer.

– Ensemble », répondit Alexander Smith.

Le Kaw-djer reprit, avec une expression de regret qui n’était pas feinte :

« Puisque vous êtes si bien renseignés, vous devez également savoir que je ne puis vous donner satisfaction, la loi que vous désirez respecter réservant toute concession aux citoyens hosteliens.

– Pour les claims, objecta Maurice Reynaud.

– Eh bien ? interrogea le Kaw-djer.

– Il s’agit d’une mine, expliqua Alexander Smith. La loi est muette sur ce point.

– En effet, reconnut le Kaw-djer, mais une mine est une lourde entreprise, qui exige d’importants capitaux…

– Nous les possédons, interrompit Alexander Smith. Nous ne sommes partis que pour nous les procurer.

– Et c’est chose faite, dit Maurice Reynaud. Nous représentons ici la Franco-English Gold Mining Company, dont mon camarade Smith est l’ingénieur en chef, et dont je suis le directeur, société constituée à Londres le 10 septembre dernier, au capital de quarante mille livres sterling, sur lesquelles moitié représentent notre apport, et vingt mille livres le working-capital. Si nous traitons, comme je n’en doute pas, le steamer qui nous a amenés emportera nos commandes. Avant huit jours, les travaux seront commencés, dans un mois nous aurons les premières machines, et dès l’année prochaine notre outillage sera au complet. »

Le Kaw-djer très intéressé par l’offre qui lui était faite, réfléchissait à la manière dont il devait l’accueillir. Il y avait du pour et du contre. Ces jeunes gens lui plaisaient. Il était enchanté de leur caractère décidé et de leur aspect de saine franchise. Mais permettre à une société franco-anglaise de s’implanter dans l’île Hoste et de s’y créer des intérêts considérables, n’était-ce pas ouvrir la porte à de futures complications internationales ? La France et l’Angleterre, sous prétexte de soutenir leurs nationaux, n’auraient-elles pas un jour la tentation de s’ingérer dans l’administration intérieure de l’île ? Le Kaw-djer, en fin de compte, se résolut à donner une réponse affirmative. La proposition était trop sérieuse pour être rejetée, et, puisque la maladie de l’or était désormais inévitable, mieux valait, au lieu de la laisser éparse à travers tout le territoire, la localiser dans quelques foyers faciles à surveiller, en divisant au besoin tous les gisements entre un petit nombre de sociétés importantes.

« J’accepte, dit-il. Toutefois, puisqu’il s’agit de travaux en profondeur, j’estime que les conditions prévues pour des concessions de claims doivent être modifiées.

– Comme il vous plaira, répondit Maurice Reynaud.

– Il y a lieu de fixer un prix à l’hectare.

– Soit !

– Cent piastres argentines par exemple.

– C’est entendu.

– Quelle serait l’étendue de votre concession ?

– Cent hectares.

– Ce serait donc dix mille piastres.

– Les voici, dit Maurice Reynaud en libellant rapidement un chèque.

– Par contre, reprit le Kaw-djer, on pourrait, en raison des frais qui seront plus élevés que pour une exploitation de surface, abaisser le taux de notre participation à votre extraction. Je vous propose vingt pour cent.

– Nous acceptons, déclara Alexander Smith.

– Nous sommes donc d’accord ?

– Sur tous les points.

– Il est de mon devoir de vous prévenir, ajouta le Kaw-djer, que, pendant un certain temps tout au moins, l’État hostelien est dans l’impossibilité de vous garantir la libre disposition de la concession qu’il vous accorde et de protéger efficacement vos personnes. »

Les deux jeunes gens sourirent avec assurance.

« Nous saurons nous protéger nous-mêmes », répondit tranquillement Maurice Reynaud.

La concession signée, le titre en fut remis aux deux amis, qui prirent aussitôt congé. Trois heures plus tard, ils avaient quitté Libéria, en route pour l’extrémité occidentale de la chaîne médiane de l’île, où se trouvait leur concession.

Loin de s’apaiser, l’anarchie de l’intérieur ne fit que s’accroître à mesure que l’été s’avançait. L’exagération s’en mêlant, les imaginations se montant dans l’Ancien et dans le Nouveau Monde, on y regardait l’île Hoste comme une poche extraordinaire, comme une île en or. Aussi les prospecteurs affluaient-ils. Repoussés du port, ils filtraient par toutes les baies de la côte. Dans les derniers jours de janvier, le Kaw-djer, s’en référant aux renseignements qui lui arrivaient de divers côtés, ne put évaluer à moins de vingt mille le nombre des étrangers entassés sur quelques points où ils finiraient par s’entre-dévorer. Que n’avait-on pas à redouter de ces forcenés déjà en lutte sanglante pour la possession des claims, lorsque la famine les jetterait les uns sur les autres !

Ce fut vers cette époque que le désordre atteignit son maximum. Dans cette foule sans frein, il se déroula de véritables scènes de sauvagerie dont plusieurs Hosteliens furent les victimes. Dès que la nouvelle lui en parvint, le Kaw-djer se rendit courageusement aux placers et se lança au milieu de cette tourbe. Tous ses efforts furent inutiles, et son intervention faillit même tourner très mal pour lui. On le repoussa, on le menaça, et peu s’en fallut qu’elle ne lui coûtât la vie.

Elle eut par contre un résultat auquel il était loin de s’attendre. La foule hétérogène des aventuriers comprenait des gens, non seulement de toutes les races du monde, mais aussi de toutes les conditions. Semblables dans leur déchéance actuelle, ils étaient au contraire fort différents par leurs origines. Si la plupart sortaient du ruisseau et de ces repaires où se terrent entre deux crimes les bandits des grandes villes, quelques-uns étaient nés dans de plus hautes sphères sociales. Plusieurs, même, portaient des noms connus et avaient possédé une fortune considérable, avant de rouler dans l’abîme, ruinés, déshonorés, avilis par la débauche et par l’alcool.

Certains de ces derniers, on ne sut jamais lesquels, reconnurent le Kaw-djer, comme l’avait autrefois reconnu le commandant du Ribarto, mais avec plus d’assurance que le capitaine chilien qui s’en référait uniquement à une photographie déjà ancienne. Eux, au contraire, ils avaient vu le Kaw-djer en chair et en os au cours de leurs pérégrinations à travers le monde, et, quelle que fût la longueur du temps écoulé, ils ne pouvaient s’y tromper, car celui-ci occupait alors une situation trop en évidence pour que ses traits ne se fussent pas gravés dans leur mémoire. Son nom courut aussitôt de bouche en bouche.

C’était un illustre nom qu’on lui attribuait, et disons-le tout de suite, on le lui attribuait justement.

Descendant de la famille régnante d’un puissant empire du Nord, voué par sa naissance à commander en maître, le Kaw-djer avait grandi sur les marches d’un trône. Mais le sort, qui se complaît parfois à ces ironies, avait donné à ce fils des Césars l’âme d’un Saint-Vincent de Paul anarchiste. Dès qu’il eut l’âge d’homme, sa situation privilégiée fut pour lui une source, non de bonheur, mais de souffrance. Les misères dont il était entouré l’obscurcirent à ses yeux. Ces misères, il s’efforça d’abord de les soulager. Il dut reconnaître bientôt qu’une telle entreprise excédait son pouvoir. Ni sa fortune, bien qu’elle fût immense, ni la durée de sa vie n’eussent suffi à atténuer seulement la cent-millionième partie du malheur humain. Pour s’étourdir, pour endormir la douleur que lui causait le sentiment de son impuissance, il se jeta dans la Science, comme d’autres se seraient jetés dans le plaisir. Mais, devenu médecin, ingénieur, sociologue de haute valeur, son savoir ne lui donna pas davantage le moyen d’assurer à tous l’égalité dans le bonheur. De déception en déception, il perdit peu à peu son clair jugement. Prenant l’effet pour la cause, au lieu de considérer les hommes comme des victimes luttant en aveugles à travers les siècles contre la matière impitoyable, et faisant, après tout, de leur mieux, il en vint à rendre responsables de leur malheur les diverses formes d’association auxquelles les collectivités se sont résignées, faute d’en connaître de meilleures. La haine profonde qu’il en conçut contre toutes ces institutions, toutes ces organisations sociales qui, d’après lui, créaient la pérennité du mal, lui rendit impossible de continuer à subir leurs lois détestées.

Pour s’en affranchir, il ne vit pas d’autre moyen que de se retrancher volontairement des vivants. Sans prévenir personne, il était donc parti un beau jour, abandonnant son rang et ses biens, et il avait parcouru le monde jusqu’au moment où s’était rencontrée une région, la seule peut-être, où régnât une indépendance absolue. C’est ainsi qu’il avait échoué en Magellanie, où, depuis six ans, il prodiguait sans mesure aux plus déshérités des humains, lorsque l’accord chilo-argentin, puis le naufrage du Jonathan étaient venus troubler son existence.

Ces disparitions princières, causées par des motifs, sinon identiques, du moins analogues à ceux qui avaient déterminé le Kaw-djer, ne sont pas absolument rares. Tout le monde a dans la mémoire le nom de plusieurs de ces princes, d’autant plus célèbres – tant leur renoncement a semblé prodigieux ! – qu’ils ont avec plus de passion cherché à s’effacer. Il en est qui ont embrassé une profession active et l’ont exercée comme le commun des mortels. D’autres se sont confinés dans l’obscurité d’une vie bourgeoise. Un autre de ces grands seigneurs revenus des vanités d’ici-bas s’est consacré à la Science et a produit de nombreux et magnifiques ouvrages qui sont universellement admirés. Du Kaw-djer, qui avait fait de l’altruisme le pôle et la raison d’être de sa vie, la part n’était pas assurément la moins belle.

Une seule fois, au moment où il avait pris le gouvernement de la colonie, il avait consenti à se souvenir de sa grandeur passée. Il connaissait assez l’esprit des lois humaines pour savoir quelles conséquences avait eues son départ. Si elles s’occupent assez peu des personnes, ces lois sont fort attentives à la conservation des biens qu’elles protègent avec sollicitude. C’est pourquoi, alors même qu’on l’aurait profondément oublié, il n’y avait pas lieu de douter que sa fortune n’eût été scrupuleusement respectée. Une partie de cette fortune pouvant être alors d’un puissant secours, il avait passé outre à ses répugnances en dévoilant sa véritable personnalité à Harry Rhodes, et celui-ci, muni de ses instructions, était parti à la recherche de cet or que l’île Hoste rendait maintenant avec une si déplorable abondance.

L’effet produit sur les Hosteliens et sur les aventuriers par la divulgation du nom du Kaw-djer fut diamétralement opposé. Ni les uns ni les autres ne virent juste, d’ailleurs, et par tous le côté sublime de ce grand caractère fut également méconnu.

Les prospecteurs étrangers, vieux routiers qui avaient parcouru la Terre en tous sens et s’étaient trop frottés à tous les mondes pour être épatés, comme on dit, par les distinctions sociales, détestèrent plus encore celui qu’ils considéraient comme leur ennemi. Pas étonnant qu’il inventât des lois si dures aux pauvres gens. C’était un aristocrate. Cela expliquait tout à leurs yeux.

Les Hosteliens, au contraire, ne restèrent pas insensibles à la gloire d’être gouvernés par un chef de si haut lignage. Leur vanité en fut agréablement flattée, et l’autorité du Kaw-djer en bénéficia.

Celui-ci était revenu à Libéria désespéré, écœuré des abominations qu’il avait constatées, à ce point que, dans son entourage, on se prit à envisager l’éventualité d’un abandon de l’île Hoste. Toutefois, avant d’en arriver à cette extrémité, Harry Rhodes agita la question de recourir au Chili. Peut-être convenait-il de tenter cette suprême chance de salut.

« Le gouvernement chilien ne nous abandonnera pas, fit-il observer. Il est de son intérêt que la colonie retrouve sa tranquillité.

– Un appel à l’étranger ! s’écria le Kaw-djer.

– Il suffirait, reprit Harry Rhodes, qu’un des navires de Punta-Arenas vînt croiser en vue de l’île. Il n’en faudrait pas plus pour mettre ces misérables à la raison.

– Que Karroly parte pour Punta-Arenas, dit Hartlepool, et avant quinze jours…

– Non, interrompit le Kaw-djer d’un ton sans réplique. Dût la nation hostelienne périr, jamais une pareille démarche ne sera faite de mon consentement. Mais, d’ailleurs, tout n’est pas perdu encore. Avec du courage, nous nous sauverons, comme nous nous sommes faits, nous-mêmes ? »

Devant une volonté si nettement exprimée, il n’y avait qu’à s’incliner.

Quelques jours plus tard, comme pour justifier cette énergie que rien ne pouvait abattre, un courant de réaction beaucoup plus important que les précédents se dessina parmi les Hosteliens. C’est qu’aussi la situation devenait impossible sur les placers. En compétition avec des aventuriers sans scrupule, qui considéraient un coup de couteau comme un très naturel argument de discussion, la partie pour eux était trop inégale. Ils renonçaient donc à la lutte, et venaient se réfugier près d’un chef à qui ils n’étaient pas loin d’attribuer un pouvoir sans limites, depuis qu’ils en connaissaient le véritable nom. En quelques jours, tant à Libéria que dans le reste de l’île, tout le monde eut repris sa situation antérieure.

Parmi ceux qui revenaient, on eût vainement cherché Kennedy, demeuré sur les placers avec les aventuriers ses pareils. De mauvais bruits continuaient à courir sur l’ancien matelot. Comme l’année précédente, personne ne l’avait vu laver ni prospecter pour son compte, et sa présence avait encore coïncidé à plusieurs reprises avec des vols, et même, par deux fois, avec des assassinats ayant le vol pour mobile. De ces racontars à une accusation franche, il n’y avait qu’un pas.

Ce pas, on ne pouvait, pour l’instant tout au moins, espérer le franchir. Dans ce pays troublé, toute enquête eût été impossible. Que les bruits fussent fondés ou non, il fallait renoncer à les tirer au clair.

La nature du Kaw-djer était trop haute pour connaître la rancune. Mais, quand bien même il en eût été capable, l’aspect des colons eût suffi à la dissiper. Ils revenaient déchus, dans un état de misère et d’épuisement lamentables. Dans cette population nomade, qui avait ramassé les germes morbides de tous les ciels, et qui grouillait sur les placers, presque sans abri, exposée aux intempéries d’un climat souvent orageux en été, respirant l’air des marécages dont elle remuait les boues malsaines, la maladie s’était déchaînée avec rage. Les Libériens regagnaient leur ville, amaigris, tremblants de fièvre, et, durant un long mois, le Dr Arvidson ne suffisant pas à la tâche, le Kaw-djer fut plutôt médecin que gouverneur.

Malgré tout, cependant un grand espoir le transportait. Cette fois, il avait conscience que son peuple lui était rendu. Il le sentait vibrant dans sa main, accablé de ses fautes et frémissant du désir de se les faire pardonner. Encore un peu de patience, et il disposerait de la force nécessaire pour lutter contre le cancer immonde qui s’était attaqué à son œuvre.

Vers la fin de l’été, l’île Hoste était en fait divisée en deux zones bien distinctes. Dans l’une, la plus grande, cinq mille Hosteliens, hommes, femmes et enfants, revenus à leur vie normale et reprenant peu à peu leurs occupations régulières. Dans l’autre, sur quelques espaces étroits autour des terrains aurifères, vingt mille aventuriers, prêts à tout, et dont l’impunité accroissait l’audace. Ils osaient maintenant venir à Libéria et traitaient la ville en pays conquis. Ils parcouraient insolemment les rues, la tête haute, en faisant résonner leurs talons, et s’appropriaient sans scrupule où ils le trouvaient ce qui était à leur convenance. Si l’intéressé protestait, ils répondaient par des coups.

Mais le jour vint enfin où le Kaw-djer, se sentant assez fort pour entamer la lutte, se résolut à faire un exemple. Ce jour-là, les chercheurs d’or qui s’aventurèrent dans Libéria furent appréhendés et incarcérés, sans autre forme de procès, dans l’unique steamer qui se trouvât alors au Bourg-Neuf, et que le Kaw-djer affréta dans ce but. L’opération fut renouvelée les jours suivants, si bien que, le 15 mars, au moment où le steamer appareilla, il emportait plus de cinq cents de ces passagers involontaires solidement bouclés à fond de cale.

Ces expulsions sommaires eurent leur écho dans l’intérieur et y déchaînèrent de furieuses colères. D’après les nouvelles qu’on en recevait, toute la région aurifère était en fermentation, et on devait s’attendre à une révolte générale. Déjà, il n’y avait plus de sécurité dans aucune partie de l’île. Signes prémonitoires des crimes collectifs, les crimes individuels se multipliaient. Des fermes étaient pillées, des têtes de bétail enlevées. Coup sur coup, à vingt kilomètres de Libéria, trois assassinats furent commis. Puis on apprit que les prospecteurs étrangers se concertaient, qu’ils tenaient des meetings, que, devant des milliers d’auditeurs, des discours d’une incroyable violence étaient prononcés. Les orateurs ne parlaient de rien moins que de marcher sur la capitale et de la détruire de fond en comble. Or, pour les esprits clairvoyants, cela était peu de chose encore. Bientôt les vivres allaient manquer. Quand la faim tenaillerait les entrailles de cette populace en délire, sa rage serait décuplée. Il fallait s’attendre au pire…

Soudain tout s’apaisa. L’hiver était revenu, glaçant l’âme tumultueuse des hommes. Et, du ciel gris, tout ouaté de neige, l’avalanche implacable des flocons tombait, comme un rideau, sur le deuxième acte du drame.

XIII – Une « journée »

 

Non seulement l’égarement des Hosteliens avait presque entièrement supprimé la production de l’île, mais encore une population quintuplée devait vivre sur les stocks à peu près épuisés. Aussi la misère fut-elle atroce pendant l’hiver de 1893. Les cinq mois qu’il dura, le Kaw-djer accomplit une tâche formidable. Il lui fallut résoudre au jour le jour des difficultés sans cesse renaissantes, venir au secours des affamés, soigner les innombrables malades, être, en un mot, partout à la fois. En constatant cette indomptable énergie et ce dévouement inaltérable, les Libériens furent frappés d’admiration et écrasés de remords. Voilà comment se vengeait celui qui avait renoncé, on le savait maintenant, à une si merveilleuse existence pour partager leur vie de misère, et qu’ils avaient pourtant si lâchement renié !

Malgré tous les efforts du Kaw-djer, c’est à grand-peine qu’on put se procurer le strict nécessaire à Libéria. Que devait-ce être dans les campagnes ? Que devait-ce être surtout aux placers, où s’entassaient des milliers d’hommes qui n’avaient sûrement pris aucune mesure pour combattre un climat dont ils ignoraient les rigueurs ?

Il était trop tard pour réparer leur imprévoyance. Ils étaient bloqués par les neiges et ne pouvaient plus compter que sur les ressources de leurs alentours les plus proches. Ces ressources, tant de bouches affamées les auraient épuisées en quelques jours.

Ainsi qu’on l’apprit plus tard, quelques-uns réussirent cependant à vaincre tous les obstacles et s’avancèrent parfois fort loin à travers l’île. Entre eux et plusieurs fermiers, il y eut des batailles sanglantes. La férocité humaine dépassait celle de la nature. L’hiver avait diminué, mais non tari le flot de sang qui rougissait la terre.

Toutefois, peu nombreux furent ceux qui bravèrent à la fois, dans ces incursions audacieuses, l’hostilité des hommes et celle des choses. Comment vécurent les autres ? Tout ce qu’on en devait jamais savoir, c’est que beaucoup étaient morts de froid et de faim. Quant à la manière dont leurs compagnons plus heureux avaient assuré leur existence, cela demeura toujours un mystère.

Mais le Kaw-djer n’avait pas besoin de connaître les choses dans le détail pour concevoir de quelles tortures ces misérables étaient la proie. Il devinait leur désespoir et comprenait que ce désespoir se changerait en fureur aux premiers rayons du printemps. C’est alors que le danger deviendrait réellement menaçant. Les routes rendues libres par la fonte des neiges, cette populace affamée se répandrait de tous côtés et mettrait l’île au saccage…

Deux jours après le dégel, on apprit, en effet, que la concession de la Franco-English Gold Mining Company, que dirigeaient le Français Maurice Reynaud et l’Anglais Alexander Smith, avait été attaquée par une bande de forcenés. Mais, ainsi qu’ils l’avaient dit au Kaw-djer, les deux jeunes gens avaient su se défendre eux-mêmes. Réunissant leurs ouvriers, au nombre déjà de plusieurs centaines, ils avaient repoussé les assaillants, non sans leur infliger des pertes sérieuses.

Quelques jours après, on reçut la nouvelle d’une série de crimes commis dans la région du Nord. Des fermes avaient été pillées, et les propriétaires chassés de chez eux, ou même parfois assommés purement et simplement. Si on laissait faire ces bandits, il ne leur faudrait pas un mois pour dévaster l’île entière. Il était temps d’agir.

La situation était infiniment meilleure que celle de l’année précédente. Si le printemps avait déterminé de violents remous dans la foule éparse des aventuriers, il n’avait eu aucune influence sur la manière d’être des Hosteliens. Cette fois, la leçon était suffisante. À l’exception de la centaine d’égarés qui s’étaient obstinés à demeurer aux placers et qui sans doute avaient péri à l’heure actuelle, la population de Libéria n’avait pas diminué d’une unité. Personne n’avait eu la pensée d’entamer une troisième campagne de prospection. Pour quelques rares colons servis par un hasard favorable, la plupart étaient revenus ruinés, leur santé compromise, leur avenir à jamais perdu. Et encore, des modestes fortunes récoltées sur les placers, la plus grande part avait été dissipée, ainsi que cela arrive fatalement, dans les cabarets, dans les tripots de bas étage, où les détonations des revolvers se mêlaient aux hurlements des joueurs. Tous se rendaient compte de leur folie et nul n’avait envie de recommencer l’expérience.

Le Kaw-djer disposait donc de la milice au complet. Mille hommes enrégimentés, disciplinés, obéissant à des chefs reconnus, c’est une force sérieuse, et, bien que les adversaires fussent vingt fois plus nombreux, il ne doutait pas de les mettre à la raison. Quelques jours de patience, afin de laisser aux routes détrempées par la fonte des neiges le temps de sécher un peu, et des colonnes sillonneraient l’île, la balayeraient de bout en bout des aventuriers qui l’infestaient…

Ceux-ci le devancèrent. Ce furent eux qui provoquèrent la tragédie rapide et terrible qui décida du sort de l’île.

Le 3 novembre, alors que les chemins étaient encore transformés en marécages, des Hosteliens de la campagne, accourus au galop de leurs chevaux, avertirent le Kaw-djer qu’une colonne, forte d’un millier de chercheurs d’or, marchait contre la ville. Les intentions de ces hommes, on les ignorait, mais elles ne devaient pas être pacifiques, à en juger par leur attitude et par leurs cris menaçants.

Le Kaw-djer prit ses mesures en conséquence. Par son ordre, la milice fut rassemblée devant le gouvernement et barra les rues qui débouchaient sur la place. Puis on attendit les événements.

La colonne annoncée atteignit vers la fin du jour Libéria, où l’écho de ses chants et de ses cris l’avait précédée. Les prospecteurs, qui croyaient surprendre, eurent au contraire la surprise de se heurter à la milice hostelienne rangée en bataille, et leur élan en fut brisé. Ils s’arrêtèrent interdits. Au lieu d’agir à l’improviste, comme tel était leur projet, voilà qu’ils étaient obligés de parlementer !

D’abord, ils discutèrent entre eux à grand renfort de gestes et de cris, puis ceux qui se trouvaient en tête firent connaître à Hartlepool qu’ils désiraient parler au gouverneur. Leur requête transmise de proche en proche obtint un accueil favorable. Le Kaw-djer consentait à recevoir dix délégués.

Ces dix délégués, il fallut les désigner, ce qui motiva une recrudescence de discussions et de clameurs. Enfin ils se présentèrent devant le front de la milice qui ouvrit ses rangs pour les laisser passer. Le mouvement, sur un bref commandement d’Hartlepool, fut exécuté avec une perfection remarquable. De vieux soldats n’eussent pas mieux fait. Les délégués des prospecteurs en furent impressionnés. Ils le furent plus encore, quand, sur un nouveau commandement de son chef, la milice, manœuvrant avec une égale sûreté, referma ses rangs derrière eux.

Le Kaw-djer se tenait debout au centre de la place, dans l’espace restant libre en arrière des troupes. Tandis que les délégués se dirigeaient vers lui, on put les contempler à loisir. Vus de près, leur aspect n’était pas rassurant. Grands, les épaules larges, ils paraissaient robustes, bien que les privations de l’hiver les eussent amaigris. Pour la plupart vêtus de cuir dont une épaisse couche de crasse uniformisait la couleur première, ils avaient des chevelures hirsutes et des barbes touffues qui faisaient ressembler leurs visages à des mufles de fauves. Au fond de leurs orbites caves luisaient des yeux de loups, et ils serraient les poings en marchant.

Le Kaw-djer demeura immobile, sans avancer d’un pas au-devant d’eux, et, quand ils furent arrivés près de lui, il attendit tranquillement qu’ils lui fissent connaître le but de leur démarche.

Mais les délégués des prospecteurs ne se pressaient pas de parler. Ils s’étaient découverts instinctivement en abordant le Kaw-djer, et, rangés en demi-cercle autour de lui, ils se dandinaient gauchement d’une jambe sur l’autre. Leur apparence farouche était trompeuse. Ils semblaient, au contraire, assez petits garçons et fort embarrassés de leur personne, en se voyant isolés de leurs camarades, dans la solitude de cette vaste place, devant cet homme qui les dominait de la tête, à l’attitude grave et froide, et dont la majesté leur en imposait.

Enfin, leur trouble s’atténua, ils retrouvèrent leur langue et l’un d’eux prit la parole.

« Gouverneur, dit-il, nous venons au nom de nos camarades… »

L’orateur, intimidé, s’interrompit. Le Kaw-djer ne fit rien pour l’aider à renouer le fil de son discours. Le prospecteur reprit :

« Nos camarades nous ont envoyés… »

Nouvel arrêt de l’orateur et pareil mutisme du Kaw-djer.

« Enfin, nous sommes leurs délégués, quoi ! expliqua un autre aventurier impatient de ces hésitations.

– Je sais, dit le Kaw-djer froidement. Après ? »

Les délégués furent interloqués. Eux qui pensaient faire trembler !… Voilà comment on les redoutait !… Il y eut encore un silence. Puis un troisième prospecteur, remarquable par l’ampleur de sa barbe inculte, réunit tout son courage et entra dans le vif de la question.

« Après ?… Il y a, après, que nous avons à nous plaindre. Voilà ce qu’il y a, après.

– De quoi ?

– De tout. Nous ne pouvons pas nous en tirer, tant on nous montre ici de mauvais vouloir. »

Quelque sérieuse que fût la situation, le Kaw-djer ne put s’empêcher d’être intérieurement égayé par la plaisante ironie d’une telle récrimination dans la bouche d’un des envahisseurs de l’île Hoste.

« Est-ce tout ? demanda-t-il.

– Non, répondit le troisième prospecteur, qui possédait décidément la langue la mieux pendue. On voudrait aussi, nous autres, que les claims ne soient pas à qui veut les prendre. Il faut se battre pour les avoir. Les gentlemen – l’aventurier, un Américain de l’Ouest, employa ce mot le plus sérieusement du monde – préféreraient des concessions, comme ça se fait partout… Ce serait plus… officiel, ajouta-t-il après un moment de réflexion avec une conviction divertissante.

– Est-ce tout ? répéta le Kaw-djer.

– Savoir !… répondit le prospecteur à la grande barbe. Mais, avant de passer à autre chose, les gentlemen voudraient une réponse au sujet des concessions.

– Non, dit le Kaw-djer.

– Non ?…

– La réponse est : non », précisa le Kaw-djer.

Les délégués relevèrent la tête avec ensemble. Des lueurs mauvaises commencèrent à passer dans leurs yeux.

« Pourquoi ? demanda l’un de ceux qui n’avaient pas encore parlé. Il faut une raison aux gentlemen. »

Le Kaw-djer garda le silence. Vraiment ! ils étaient osés de lui demander ses raisons. Ne les connaissait-on pas ? La loi, que personne n’avait respectée, ne fixait-elle pas un prix pour la délivrance des concessions ? Bien plus ! cette loi connue de tous ne réservait-elle pas ces concessions aux Hosteliens, et n’interdisait-elle pas à ces gens qui l’avaient audacieusement bravée le territoire hostelien ?

« Pourquoi ? » répéta le prospecteur en constatant que sa question restait sans effet.

Puis, la seconde interrogation n’ayant pas plus de succès que la première, il y répondit lui-même.

« La loi ?… dit-il. Eh ! on la connaît, la loi… Mais on n’a qu’à nous naturaliser… La terre est à tout le monde, et nous sommes des hommes comme les autres, peut-être ! »

Jadis, le Kaw-djer ne se fût pas exprimé différemment. Mais ses idées étaient bien changées maintenant, et il ne comprenait plus ce langage. Non, la terre n’est pas à tout le monde. Elle appartient à ceux qui la défrichent, la cultivent, à ceux dont le travail opiniâtre la transforme en mère nourricière et oblige le sol à tisser le tapis doré des moissons.

« Et puis, reprit le prospecteur barbu, si on parle de loi, il faudrait voir d’abord à la respecter, la loi. Quand ceux qui la fabriquent s’en moquent, qu’est-ce que feront les autres, je le demande ? On est le 3 novembre. Pourquoi qu’il n’y a pas eu d’élection le 1er, puisque le gouvernement a fini son temps ? »

Cette remarque inattendue surprit le Kaw-djer. Qui avait pu renseigner aussi bien ce mineur ? Kennedy, sans doute, qu’on n’avait pas revu à Libéria. L’observation était juste, au surplus. La période qu’il avait fixée quand il s’était volontairement soumis aux suffrages des électeurs était expirée, en effet, et, aux termes de la loi autrefois promulguée par lui-même, on aurait dû procéder deux jours plus tôt à une nouvelle élection. S’il s’en était dispensé, c’est qu’il n’avait pas jugé opportun de compliquer encore une situation déjà si troublée, pour respecter une simple formalité, le renouvellement de son mandat étant absolument certain. Mais, d’ailleurs, en quoi cela regardait-il des gens qui n’étaient ni éligibles, ni électeurs ?

Cependant, le chercheur d’or, enhardi par le calme du Kaw-djer, continuait sur un ton plus assuré :

« Les gentlemen réclament cette élection, et ils veulent que leurs voix comptent. Leurs voix valent celles des autres, pas vrai ? Pourquoi qu’il y en aurait cinq mille qui feraient la loi à vingt ? Ça n’est pas juste… »

L’aventurier fit une pause et attendit inutilement la réponse du Kaw-djer. Embarrassé par ce silence persistant, et désireux de faire comprendre que sa mission était terminée, il conclut :

« Et voilà !

– Est-ce tout ? interrogea pour la troisième fois le Kaw-djer.

– Oui… répondit le délégué. C’est tout, sans être tout… Enfin, c’est tout pour le moment. »

Le Kaw-djer, regardant bien en face les dix hommes attentifs, déclara d’un ton froid :

« Voici ma réponse : « Vous êtes ici malgré nous. Je vous donne vingt-quatre heures pour vous soumettre tous sans condition. Passé ce délai, j’aviserai. »

Il fit un signe. Hartlepool et une vingtaine d’hommes accoururent.

« Hartlepool, dit-il, veuillez reconduire ces Messieurs hors des rangs. »

Les délégués étaient stupéfaits. Quelque assurés qu’ils fussent de leur force, ce calme glacial les déconcertait. Encadrés par les Hosteliens, ils s’éloignèrent docilement.

Par exemple, quand ils furent réunis à ceux qu’ils désignaient sous le nom générique de « gentlemen », le ton changea. Tandis qu’ils rendaient compte de leur mission, leur colère, jusque-là dominée, éclata sans contrainte, et, pour exprimer leur indignation, ils trouvèrent une quantité suffisante de paroles irritées et de jurons sonores.

Cette éloquence spéciale eut de l’écho dans la foule, et bientôt un concert de vociférations apprit au Kaw-djer qu’on connaissait sa réponse. Cette agitation fut longue à se calmer. La nuit la diminua sans l’apaiser entièrement. Jusqu’au matin, l’ombre fut pleine de cris furieux. Si on ne voyait plus les mineurs, on les entendait. Évidemment ils s’entêtaient dans leur entreprise et campaient en plein air.

La milice fit comme eux. Se relayant par quarts, elle veilla toute la nuit, l’arme au pied.

La colonne ne s’était pas retirée, en effet. À l’aube, les rues apparurent noires de monde. Bon nombre de prospecteurs, lassés par cette nuit d’attente, s’étaient couchés sur le sol. Mais tous furent debout au premier rayon du jour, et le vacarme de la veille reprit de plus belle.

Dans les rues dont ils occupaient la chaussée, les maisons étaient soigneusement closes. Personne ne se risquait au dehors. Si, d’un premier étage, un Hostelien plus curieux risquait un coup d’œil par l’entre-bâillement des volets, un ouragan de huées l’obligeait aussitôt à les refermer en hâte.

Le début de la matinée fut relativement calme. Les aventuriers ne semblaient pas être d’accord sur ce qu’il convenait de faire et discutaient avec animation. À mesure que le temps s’écoulait, leur nombre augmentait. Autant qu’on en pouvait juger, il s’élevait maintenant à quatre ou cinq mille. Des émissaires envoyés pendant la nuit avaient battu le rappel dans la campagne et ramené du renfort. Les prospecteurs de la région du Golden Creek avaient eu le temps d’arriver, mais non pas ceux qui travaillaient dans les montagnes du centre ou à la pointe du Nord-Ouest, et dont le voyage, en admettant qu’ils dussent venir, exigerait un ou plusieurs jours selon leur éloignement.

Leurs compagnons qui avaient déjà envahi la ville eussent sagement fait de les attendre. Quand ils seraient dix ou quinze mille, la situation déjà si grave de Libéria deviendrait presque désespérée.

Mais ces cerveaux brûlés, incapables de résister à la violence de leurs passions, n’avaient jamais la patience d’attendre. Plus la matinée s’avança, plus leur agitation grandit. Sous le coup de fouet de la fatigue et des excitations répétées des orateurs en plein vent, la foule s’énervait à vue d’œil.

Vers onze heures, un élan général la jeta tout à coup sur la milice hostelienne. Celle-ci se hérissa immédiatement de baïonnettes. Les assaillants reculèrent précipitamment, s’efforçant de vaincre la poussée de ceux qui se trouvaient en queue. Afin d’éviter des malheurs involontaires, le Kaw-djer fit reculer sa troupe, qui se replia en bon ordre et alla prendre position devant le gouvernement. Les rues aboutissant à la place furent ainsi dégagées. Les mineurs, se trompant sur le sens de ce mouvement, poussèrent une assourdissante clameur de victoire.

L’espace rendu libre par la retraite de la milice hostelienne fut en un instant rempli d’une foule grouillante. Cette foule ne tarda pas à reconnaître son erreur. Non, elle n’était pas victorieuse encore. La milice intacte lui barrait toujours le passage. Si les mille hommes dont elle était formée, modelant leur attitude sur celle de leur chef, gardaient, impassibles, l’arme au pied, ils n’en disposaient pas moins de la foudre. Leurs mille fusils, des carabines américaines, que beaucoup de prospecteurs connaissaient bien, auxquelles un magasin assure une réserve de sept cartouches, étaient capables de tirer en moins d’une minute leurs sept mille coups, qui seraient, dans ce cas, tirés à bout portant. Il y avait là de quoi faire réfléchir les plus braves.

Mais les aventuriers n’étaient plus dans un état d’esprit leur permettant la réflexion. Ils s’excitaient, se grisaient les uns les autres. Leur grand nombre leur donnant confiance, ils cessèrent de craindre cette troupe dont l’immobilité leur parut de la faiblesse. Le moment vint où ce qui leur restait de raison fut définitivement aboli.

Le spectacle était tragique. À la périphérie de la place, une foule hurlante et débraillée, criant de ses milliers de bouches des mots que personne n’entendait, tendant ses milliers de poings en des gestes de menace. À trente mètres d’elle, lui faisant face, la milice hostelienne rangée en bon ordre le long de la façade du gouvernement, ses hommes conservant une immobilité de statue. Derrière la milice, le Kaw-djer, seul, debout sur le dernier degré du perron qui donnait accès au gouvernement, contemplant d’un air soucieux ce tableau mouvementé, et cherchant un moyen de dénouer pacifiquement une situation dont il comprenant toute la gravité.

Il était une heure de l’après-midi quand des injures directes commencèrent à partir de la foule enfiévrée. Les Hosteliens, contenus par leur chef, n’y répondirent pas.

Au premier rang de leurs insulteurs, ils pouvaient voir une figure de connaissance. Les révoltés avaient poussé en avant Kennedy, dont les conseils insidieux n’étaient pas sans avoir contribué à les engager dans cette aventure. C’est par lui qu’ils connaissaient la loi relative aux élections, c’est lui qui leur avait suggéré de réclamer la qualité de citoyens et d’électeurs, en leur affirmant que le Kaw-djer, abandonné de tout le monde, n’aurait pas la force de leur résister. La réalité se montrait différente. Ils se heurtaient à mille fusils, et il semblait juste que celui qui les avait menés là fût exposé aux coups.

L’ancien matelot, qui avait voulu se venger, était le mauvais marchand de cette affaire. Il n’avait plus sa jactance de nabab. Pâle, tremblant, il n’en menait pas large, comme on dit familièrement.

La foule perdant de plus en plus la tête, les injures ne suffirent bientôt plus à satisfaire sa colère grandissante, et il fallut passer aux actes. Des volées de pierres commencèrent à s’abattre sur la milice impassible. Les choses prenaient décidément une mauvaise tournure.

Pendant une heure, cette pluie meurtrière tomba. Plusieurs hommes furent blessés et deux d’entre eux durent quitter le rang. Une pierre atteignit au front le Kaw-djer lui-même. Il chancela, mais se redressant d’un énergique effort, il essuya paisiblement le sang qui rougissait son visage et reprit son attitude d’observateur.

Après une heure de cet exercice qui ne pouvait mener à rien, les assaillants parurent se lasser. Les projectiles devinrent moins nombreux, et on sentait qu’ils allaient cesser de pleuvoir, quand une énorme clameur jaillit tout à coup de la foule. Qu’était-il arrivé ? Le Kaw-djer se haussant sur la pointe des pieds, s’efforça vainement de voir dans les rues avoisinantes. Il ne put y réussir. Au loin, les remous de la foule semblaient plus violents, voilà tout, sans qu’il fût possible d’en discerner la cause.

On ne devait pas tarder à la connaître. Quelques minutes plus tard, trois prospecteurs taillés en hercule, s’ouvrant un passage à coups de coude, venaient se placer en avant de leurs compagnons, comme s’ils eussent voulu montrer qu’ils se riaient des balles. Ils ne les craignaient plus, en effet, car ils portaient devant eux, en guise de boucliers, des otages qui les protégeaient contre elles.

Les assaillants avaient eu une idée diabolique. Ayant enfoncé la porte d’une maison, ils s’étaient emparés de ses habitants, deux jeunes femmes, deux sœurs, qui y vivaient seules avec un petit enfant, le mari de l’une d’elles étant mort au cours de l’hiver précédent. Deux mineurs avaient saisi les femmes, un autre l’enfant, et, chacun avec son fardeau, ils bravaient maintenant le Kaw-djer et sa milice. Qui oserait tirer, alors les premiers coups seraient pour ces créatures innocentes ?

Les deux femmes, terrorisées, s’abandonnaient sans résistance. Quant au bébé, qu’une sorte de brute gigantesque tenait à bout de bras comme pour l’offrir en holocauste, il riait.

Cela dépassait en horreur tout ce que le Kaw-djer eût été capable d’imaginer. L’atroce aventure fit trembler cet homme si fort. Il eut peur. Il pâlit.

C’était l’heure pourtant des décisions promptes. Il fallait prendre d’urgence une résolution. Déjà les mineurs, poussant des vociférations furieuses, avaient fait un pas.

Leur affolement était tel qu’il leur fut impossible d’attendre d’en arriver au corps à corps, dans lequel la supériorité du nombre leur eût assuré la victoire. Ils étaient à vingt mètres de la milice figée dans son attitude de marbre, quand des détonations éclatèrent. Les revolvers faisaient parler la poudre. Un Hostelien tomba.

L’hésitation n’était plus de mise. Dans moins d’une minute on serait débordé, et toute la population de Libéria, hommes, femmes et enfants, serait massacrée sans recours.

« En joue !… » commanda le Kaw-djer qui devint plus pâle encore.

La milice obéit avec la précision d’un exercice d’entraînement. Ensemble, les crosses se haussèrent aux épaules, et les canons se dirigèrent menaçants, vers la foule.

Mais celle-ci était désormais trop affolée pour que la crainte pût l’arrêter. De nouveaux coups de revolvers résonnèrent. Trois autres miliciens furent atteints. Ivre, déchaînée, la foule n’était plus qu’à dix pas. « Feu ! » commanda le Kaw-djer d’une voix rauque. Par leur calme héroïque au milieu de cette longue tourmente, ses hommes venaient de le payer en une fois de tout ce qu’il avait fait pour eux. On était quitte. Mais, s’ils avaient puisé dans la reconnaissance et dans l’affection qu’il leur inspirait la force de se conduire en soldats, ils n’étaient pas des soldats après tout. Dès qu’ils eurent pressé la gâchette, l’affolement les gagna à leur tour. Ils ne tirèrent pas un coup, ils les tirèrent tous. Ce fut le roulement de tonnerre. En trois secondes, les carabines crachèrent leurs sept mille balles. Puis, un silence énorme tomba…

Les hommes de la milice regardaient, hébétés. Au loin, des fuyards disparaissaient. Devant eux, il n’y avait plus personne. La place était déserte.

Déserte ?… Oui, sauf cet amoncellement, cette montagne de cadavres d’où ruisselait un torrent de sang ! Combien y en avait-il ?… Mille ?… Quinze cents ?… Davantage ?… On ne savait.

Au bas de ce tas hideux, à côté de Kennedy, mort, les deux jeunes femmes étaient tombées. L’une une balle dans l’épaule, était morte ou évanouie. L’autre se releva sans blessure et courut, affolée, frappée d’épouvante. L’enfant était là, lui aussi, parmi les morts, dans le sang. Mais – c’était un miracle ! – il n’avait rien, et, fort amusé par ce jeu inconnu, il continuait à rire de tout son cœur…

Le Kaw-djer, en proie à une effroyable douleur, avait caché son visage entre ses mains pour fuir l’horrible spectacle. Un instant, il demeura prostré, puis, lentement, il redressa la tête.

D’un même mouvement, les Hosteliens se tournèrent vers lui et le regardèrent en silence.

Lui n’eut pas un regard pour eux. Immobile, il contemplait le sinistre charnier, et, sur la face ravagée, vieillie de dix ans, de grosses larmes coulaient goutte à goutte.

Le Kaw-djer, désespérément, pleurait.

XIV – L’abdication

 

Le Kaw-djer pleurait…

Combien poignantes les larmes d’un tel homme ! Avec quelle éloquence, elles criaient sa douleur !

Il avait commandé : « Feu ! », lui ! Par son ordre, les balles avaient tracé leurs sillons rouges ! Oui, les hommes l’avaient réduit à cela, et, par leur faute, il était désormais pareil aux plus odieux de ces tyrans qu’il avait haïs d’une haine si farouche, puisqu’il sombrait comme eux dans le meurtre, dans le sang !

Bien plus, il fallait en répandre encore. L’œuvre n’était qu’ébauchée. Il restait à la parfaire. En dépit de toutes les apparences contraires, là était le devoir certain.

Ce devoir, le Kaw-djer le regarda courageusement en face. Son abattement fut de courte durée, et bientôt il reconquit toute son énergie. Laissant aux vieillards et aux femmes le soin d’ensevelir les morts et de relever les blessés, il se lança sans retard à la poursuite des fuyards. Ceux-ci, frappés de terreur, ne songeaient plus à opposer la moindre résistance. De jour et de nuit, on les chassa comme du bétail.

À plusieurs reprises, les forces hosteliennes se heurtèrent à des bandes venant trop tard à la rescousse. Celles-ci furent dispersées sans difficulté l’une après l’autre et successivement rejetées vers le Nord.

L’île fut sillonnée en tous sens. On en trouvait le sol parsemé des restes de ceux des prospecteurs que la faim avait poussés hors de leurs tanières et qui avaient péri dans la neige au cours de l’hiver précédent. Longtemps, le froid avait conservé leurs dépouilles. Elles se liquéfiaient au dégel, et cette boue humaine se mêlait à celle de la terre. En trois semaines, les aventuriers, au nombre de près de dix-huit mille, furent refoulés dans la presqu’île Dumas dont le Kaw-djer occupa l’isthme.

À la milice s’étaient joints trois cents hommes fournis par la Franco-English Gold Mining Company, qui apportèrent un secours efficace aux défenseurs du bon ordre. Malgré ce renfort, la situation demeurait inquiétante. Si les prospecteurs avaient été déprimés tout d’abord par la nouvelle du carnage de leurs compagnons, et si on les avait ensuite aisément vaincus en détail, il pouvait ne plus en être ainsi, maintenant qu’ils se sentaient les coudes et qu’il leur était loisible de se concerter. Or, leur supériorité numérique était si grande qu’il y avait lieu de craindre un retour offensif de leur part.

L’intervention de la Société franco-anglaise para à ce danger. Désireux de s’assurer la main-d’œuvre qui leur était nécessaire, ses deux directeurs, Maurice Reynaud et Alexander Smith, proposèrent au Kaw-djer de procéder à une sélection parmi les aventuriers et de choisir, après sévère enquête, un millier d’hommes qui seraient autorisés à rester sur l’île Hoste. Ces hommes, la Gold Mining Company les emploierait sous sa responsabilité, étant bien entendu qu’ils seraient impitoyablement expulsés à la première incartade.

Le Kaw-djer accueillit favorablement ces ouvertures qui lui fournissaient un moyen de diviser les forces de l’adversaire. Sans hésiter, Maurice Reynaud et Alexander Smith, faisant ainsi preuve d’un courage assurément plus grand que celui du dompteur qui entre dans la cage de ses fauves, s’engagèrent alors sur la presqu’île Dumas, où pullulait la foule des prospecteurs révoltés. Huit jours plus tard, on les vit revenir à la tête de mille hommes triés soigneusement entre tous.

Cet exploit changea la face des choses. Les mille hommes que perdaient les insurgés, les Hosteliens les gagnaient, tout en conservant l’avantage de leur discipline et de leur armement supérieur. Le Kaw-djer franchit à son tour l’isthme dont il confia la garde à Hartlepool. Il rencontra dans la presqu’île moins de résistance qu’il ne le redoutait. Les mineurs n’avaient pas eu le temps encore de reprendre possession d’eux-mêmes. On réussit à les diviser, et chaque fraction fut successivement contrainte de s’embarquer sur des navires expédiés du Bourg-Neuf, qui croisaient dans ce but en vue de la côte. En quelques jours l’opération fut terminée. Exception faite de ceux dont répondaient Maurice Reynaud et Alexander Smith, et qui étaient d’ailleurs en trop petit nombre pour constituer un sérieux danger, le sol de l’île était purgé du dernier des aventuriers qui l’avaient infestée.

Dans quel état lamentable ne la laissaient-ils pas ! La terre n’avait pas été cultivée, et la prochaine récolte était perdue comme l’avait été la précédente. Abandonnés à eux-mêmes dans les pâturages, beaucoup d’animaux avaient péri. On revenait en somme à plusieurs années en arrière, et, de même que dans les premiers temps de leur indépendance, la famine menaçait les colons de l’île Hoste.

Le Kaw-djer voyait nettement ce danger, mais il n’excédait pas son courage. L’important était de ne pas perdre de temps. Il le comprit, et agit, dans ce but, en dictateur, quelque pénible que ce rôle lui parût.

Comme autrefois, il fallut d’abord grouper toutes les ressources de l’île, afin de les répartir suivant les besoins de chaque famille. Cela ne se fit pas sans provoquer des murmures.

Mais cette mesure s’imposait et on passa outre aux protestations des récalcitrants.

Elle ne devait avoir, d’ailleurs, qu’une durée éphémère. Tandis qu’on procédait au récolement des réserves, des achats étaient effectués dans l’Amérique du Sud, tant pour le compte de l’État que pour celui des particuliers. Un mois plus tard, on débarquait au Bourg-Neuf les premières cargaisons, et la situation commençait dès lors à s’améliorer rapidement.

Grâce à ce bienfaisant despotisme, Libéria et son faubourg ne tardèrent pas à recouvrer leur animation d’autrefois. Le port reçut même, au cours de l’été, des navires en plus grand nombre que jamais. Par une heureuse chance, la pêche de la baleine s’annonça particulièrement fructueuse, cette année-là. Bâtiments américains et norvégiens affluèrent au Bourg-Neuf, et la préparation de l’huile occupa une centaine d’Hosteliens avec des salaires très rémunérateurs. En même temps, une impulsion nouvelle était donnée aux scieries et aux usines de conserves, et le nombre de louvetiers doubla pour la chasse des loups-marins. Plusieurs centaines de Pêcherais, ne pouvant accommoder leurs habitudes nomades aux sévérités de l’administration argentine, quittèrent la Terre de Feu, traversèrent le canal du Beagle et transportèrent leurs campements sur le littoral de l’île Hoste où ils se fixèrent définitivement.

Vers le 15 décembre, les plaies de la colonie étaient, sinon guéries, du moins pansées. Certes, elle avait souffert un profond dommage qui ne serait pas réparé avant plusieurs années, mais déjà il n’en subsistait aucune trace extérieure. Le peuple était retourné à ses occupations coutumières, et la vie normale avait repris son cours.

L’État hostelien fit à cette époque l’acquisition d’un steamer de six cents tonneaux qui reçut le nom de Yacana. Ce steamer permettrait l’établissement d’un service régulier avec les bourgades du littoral et les divers établissements et comptoirs de l’archipel. Il servirait en outre à assurer les communications avec le cap Horn dont le phare venait enfin d’être achevé.

Dans les derniers jours de l’année 1893, le Kaw-djer en avait reçu la nouvelle. Tout était terminé : le logement des gardiens, le magasin de réserve, le pylône de métal haut d’une vingtaine de mètres, le bâtiment et le montage des dynamos, auxquelles un ingénieux dispositif imaginé par Dick transmettait l’énergie des vagues et des marées. Le fonctionnement de ces machines serait ainsi assuré, sans combustible d’aucune sorte. Pour rendre ce fonctionnement éternel, il suffirait de procéder aux réparations nécessaires et d’être bien pourvu de pièces de rechange.

L’inauguration, que le Kaw-djer résolut d’entourer d’une certaine solennité, fut fixée au 15 janvier 1894. Ce jour-là, le Yacana emporterait à l’île Horn deux ou trois cents Hosteliens, devant lesquels jaillirait le premier rayon du phare. Après les tristesses qu’il venait de traverser, le Kaw-djer se faisait une fête de cette inauguration qui réaliserait un de ses rêves, si longtemps caressé.

Tel était le programme, et personne n’imaginait que rien pût en entraver l’exécution, quand, soudainement, brutalement, les événements le modifièrent d’étrange façon.

Le 10 janvier, cinq jours avant la date choisie, un vaisseau de guerre entra dans le port du Bourg-Neuf. À son mât d’artimon flottait le pavillon chilien. De l’une des fenêtres du gouvernement, le Kaw-djer, qui avait aperçu ce navire entrer dans le port, le suivit, à l’aide d’une longue-vue, dans ses diverses manœuvres d’atterrissage, puis il crut distinguer à son bord comme un remue-ménage, dont la distance l’empêchait de reconnaître la nature.

Il était depuis une heure absorbé dans cette contemplation, quand on vint le prévenir qu’un homme, hors d’haleine, arrivait du Bourg-Neuf et demandait à lui parler sur-le-champ de la part de Karroly.

« Qu’y a-t-il ? interrogea le Kaw-djer, lorsque cet homme fut introduit.

– Un bâtiment chilien vient d’entrer au Bourg-Neuf, dit l’homme essoufflé par sa course rapide.

– Je l’ai vu. Ensuite ?

– C’est un navire de guerre.

– Je le sais.

– Il s’est affourché sur deux ancres au milieu du port, et, avec ses canots, il débarque des soldats.

– Des soldats !… s’écria le Kaw-djer.

– Oui, des soldats chiliens… en armes… Cent… deux cents… trois cents… Karroly ne s’est pas amusé à les compter… Il a préféré m’envoyer pour vous mettre au courant. »

L’incident en valait la peine et justifiait amplement l’émotion de Karroly. Depuis quand des soldats armés pénètrent-ils en temps de paix sur un territoire étranger ? Le fait que ces soldats fussent chiliens ne laissait pas que de rassurer le Kaw-djer. Selon toute probabilité, on n’avait rien à craindre du pays auquel l’île Hoste devait son indépendance. Le débarquement de ces soldats n’en était pas moins anormal, et la prudence voulait que l’on prît, à tout hasard, les précautions nécessaires.

« Ils viennent !… » s’écria l’homme tout à coup, en montrant du doigt, par la fenêtre ouverte, la direction du Bourg-Neuf.

Sur la route, un groupe nombreux s’avançait, en effet, que le Kaw-djer évalua d’un coup d’œil. L’Hostelien avait exagéré quelque peu. Il s’agissait bien d’une troupe de soldats, car les fusils étincelaient au soleil, mais leur nombre atteignait cent cinquante tout au plus.

Le Kaw-djer, stupéfait, donna rapidement une série d’ordres clairs et précis. Des émissaires partirent de tous côtés. Cela fait, il attendit tranquillement.

En un quart d’heure, la troupe chilienne, suivie des yeux par les Hosteliens étonnés, arrivait sur la place et prenait position devant le gouvernement. Un officier en grande tenue, qui devait être d’un grade élevé, à en juger par les dorures dont il était chamarré, s’en détacha, heurta du pommeau de son sabre la porte qui s’ouvrit aussitôt, et demanda à parler au gouverneur.

Il fut conduit dans la pièce où se tenait le Kaw-djer, et dont la porte se referma silencieusement derrière lui. Une minute plus tard, un sourd grondement indiqua que les portes extérieures étaient fermées à leur tour. Sans qu’il s’en doutât, l’officier chilien était virtuellement prisonnier.

Mais celui-ci ne semblait éprouver aucun souci de sa situation personnelle. Il s’était arrêté à quelques pas du seuil, la main à son bicorne emplumé, les yeux fixés sur le Kaw-djer qui, debout entre les deux fenêtres, gardait une complète immobilité.

Ce fut le Kaw-djer qui prit la parole le premier.

« M’expliquerez-vous, monsieur, dit-il d’une voix brève, ce que signifie ce débarquement d’une force armée sur l’île Hoste ? Nous ne sommes pas en guerre avec le Chili, que je sache ? »

L’officier chilien tendit une large enveloppe au Kaw-djer.

« Monsieur le gouverneur, répondit-il, permettez-moi de vous présenter tout d’abord la lettre par laquelle mon gouvernement m’accrédite auprès de vous. »

Le Kaw-djer rompit les cachets et lut attentivement, sans que rien dans l’expression de son visage trahît les sentiments que sa lecture pouvait lui faire éprouver.

« Monsieur, dit-il avec calme lorsqu’elle fut achevée, le gouvernement chilien, ainsi que vous le savez sans doute, vous met par cette lettre à ma disposition en vue du rétablissement de l’ordre à l’île Hoste. »

L’officier s’inclina silencieusement en signe d’assentiment.

« Le gouvernement chilien, monsieur, a été mal renseigné, continua le Kaw-djer. Comme tous les pays du monde, l’île Hoste a connu, il est vrai, des périodes troublées. Mais ses habitants ont su rétablir eux-mêmes l’ordre qui est actuellement parfait. »

L’officier, qui paraissait embarrassé, ne répondit pas.

« Dans ces conditions, reprit le Kaw-djer, tout en étant reconnaissant à la République du Chili de ses intentions bienveillantes, je crois devoir décliner ses offres et vous prie de bien vouloir considérer votre mission comme terminée. »

L’officier semblait de plus en plus embarrassé.

« Vos paroles, monsieur le gouverneur, seront fidèlement transmises à mon gouvernement, dit-il, mais vous comprendrez que je ne puisse me soustraire, tant que je n’aurai pas sa réponse, à l’accomplissement des instructions qui m’ont été données.

– Instructions qui consistent ?…

– À installer sur l’île Hoste une garnison, qui, sous votre haute autorité et sous mon commandement direct, devra coopérer au rétablissement et au maintien de l’ordre.

– Fort bien ! dit le Kaw-djer. Mais, si je m’opposais par hasard à l’établissement de cette garnison ?… Vos instructions ont-elles prévu le cas ?

– Oui, monsieur le gouverneur.

– Quelles sont-elles, dans cette hypothèse ?

– De passer outre.

– Par la force ?

– Au besoin par la force, mais je veux espérer que je n’en serai pas réduit à cette extrémité.

– Voilà qui est net, approuva le Kaw-djer sans s’émouvoir. À vrai dire, je m’attendais un peu à quelque chose de ce genre… N’importe ! la question est clairement posée. Vous admettrez, toutefois, que, dans une matière aussi grave, je ne veuille pas agir à la légère, et vous souffrirez par conséquent, je pense, que je prenne le temps de la réflexion.

– J’attendrai donc, monsieur le gouverneur, répondit l’officier, que vous me fassiez connaître votre décision. »

Ayant de nouveau salué militairement, il pivota sur ses talons et se dirigea vers la porte. Mais cette porte était fermée et résista à ses efforts. Il se retourna vers le Kaw-djer.

« Suis-je tombé dans un guet-apens ? demanda-t-il d’un ton nerveux.

– Vous me permettrez de trouver la question plaisante, répondit ironiquement le Kaw-djer. Quel est celui de nous qui s’est rendu coupable d’un guet-apens ? Ne serait-ce pas celui qui, en pleine paix, a envahi, les armes à la main, un pays ami ? »

L’officier rougit légèrement.

« Vous connaissez, monsieur le gouverneur, dit-il avec une gêne évidente, la raison de ce qu’il vous plaît d’appeler une invasion. Ni mon gouvernement, ni moi-même ne pouvons être responsables de votre interprétation d’un événement des plus simples.

– En êtes-vous sûr ? répliqua le Kaw-djer de sa voix tranquille. Oseriez-vous donner votre parole d’honneur que la République du Chili ne poursuit aucun but autre que le but officiel et avoué ? Une garnison opprime aussi aisément qu’elle protège. Celle que vous avez mission de placer ici ne pourrait-elle pas aider puissamment le Chili, s’il en arrivait jamais à regretter le traité du 26 octobre 1881, auquel nous devons notre indépendance ? »

L’officier rougit de nouveau et plus visiblement que la première fois.

« Il ne m’appartient pas, dit-il, de discuter les ordres de mes chefs. Mon seul devoir est de les exécuter aveuglément.

– En effet, reconnut le Kaw-djer, mais j’ai, moi aussi, à remplir mon devoir, qui se confond avec l’intérêt du peuple placé sous ma garde. Il est donc tout simple que j’entende peser mûrement ce que cet intérêt me commande de faire.

– M’y suis-je opposé ? répliqua l’officier. Soyez sûr, monsieur le gouverneur, que j’attendrai votre bon plaisir tout le temps qu’il faudra.

– Cela ne suffit pas, dit le Kaw-djer. Il faut encore l’attendre ici.

– Ici ?… Vous me considérez donc comme un prisonnier ?

– Parfaitement, déclara le Kaw-djer. L’officier chilien haussa les épaules.

– Vous oubliez, s’écria-t-il en faisant un pas vers la fenêtre, qu’il me suffirait d’un cri d’appel…

– Essayez !… interrompit le Kaw-djer qui lui barra le passage.

– Qui m’en empêcherait ?

– Moi. »

Les yeux dans les yeux, les deux hommes se regardèrent comme des lutteurs prêts à en venir aux mains. Après un long moment d’attente, ce fut l’officier chilien qui recula. Il comprit que, malgré sa jeunesse relative, il n’aurait pas raison de ce grand vieillard aux épaules d’athlète, dont l’attitude majestueuse l’impressionnait malgré lui.

« C’est cela, approuva le Kaw-djer. Reprenons chacun notre place, et attendez patiemment ma réponse. »

Tous deux étaient debout. L’officier, à faible distance de la porte d’entrée, s’efforçait d’adopter, en dépit de ses inquiétudes, une contenance dégagée. En face de lui, le Kaw-djer, entre les deux fenêtres, réfléchissait si profondément qu’il en oubliait la présence de son adversaire. Avec calme et méthode, il étudiait le problème qui lui était posé.

Le mobile du Chili, d’abord. Ce mobile, il n’était pas difficile de le deviner. Le Chili invoquait en vain la nécessité de mettre fin aux troubles. Ce n’était là qu’un prétexte. Une protection qu’on impose ressemble trop à une annexion pour qu’il fût possible de s’y tromper. Mais pourquoi le Chili manquait-il ainsi à la parole donnée ? Par intérêt évidemment, mais quelle sorte d’intérêt ? La prospérité de l’île Hoste ne suffisait pas à expliquer ce revirement. Jamais, malgré les progrès réalisés par les Hosteliens, rien n’avait autorisé à croire que la République Chilienne regrettât l’abandon de cette contrée jadis sans la moindre valeur. Au reste, le Chili n’avait pas eu à se plaindre de son geste généreux. Il avait bénéficié du développement de ce peuple dont il était par la force des choses le fournisseur principal. Mais un facteur nouveau était intervenu. La découverte des mines d’or changeait du tout au tout la situation. Maintenant qu’il était démontré que l’île Hoste recelait dans ses flancs un trésor, le Chili entendait en avoir sa part et déplorait son imprévoyance passée. C’était limpide.

La question importante n’était pas, d’ailleurs, de déterminer la cause du revirement, quelle qu’elle fût. L’ultimatum étant nettement posé, l’important était d’arrêter la manière dont il convenait d’y répondre.

Résister ?… Pourquoi pas ? Les cent cinquante soldats alignés sur la place n’étaient pas de taille à effrayer le Kaw-djer, et pas davantage le bâtiment de guerre embossé devant le Bourg-Neuf. Alors même que ce navire eût contenu d’autres soldats, ceux-ci n’étaient évidemment pas en nombre tel que la victoire ne pût tourner finalement en faveur de la milice hostelienne. Quant au navire lui-même, il était assurément capable d’envoyer jusqu’à Libéria quelques obus qui feraient plus de bruit que de mal. Mais après ?… Les munitions finiraient par s’épuiser, et il lui faudrait alors appareiller, en admettant que les trois canons hosteliens n’aient réussi à lui causer aucune avarie sérieuse.

Non, en vérité, résister n’eût pas été présomptueux. Mais résister, c’était des batailles, c’était du sang. Allait-il donc en faire couler encore sur cette terre, hélas ! saturée ? Pour défendre quoi ? L’indépendance des Hosteliens ? Les Hosteliens étaient-ils donc libres, eux qui s’étaient si docilement courbés sous la férule d’un maître ? Serait-ce donc alors sa propre autorité qu’il s’agissait de sauvegarder ? Dans quel but ? Ses mérites exceptionnels justifiaient-ils que tant de vies fussent sacrifiées à sa cause ? Depuis qu’il exerçait le pouvoir, s’était-il montré différent de tous les autres potentats qui tiennent l’univers en tutelle ?

Le Kaw-djer en était là de ses réflexions, quand l’officier chilien fit un mouvement. Il commençait à trouver le temps long. Le Kaw-djer se contenta de l’exhorter du geste à la patience et poursuivit sa méditation silencieuse.

Non, il n’avait été ni meilleur ni pire que les maîtres de tous les temps, et cela, simplement parce que la fonction de maître impose des obligations auxquelles nul ne peut se flatter d’échapper. Que ses intentions eussent toujours été droites, ses vues désintéressées, cela ne l’avait nullement empêché de commettre à son tour ces mêmes crimes nécessaires qu’il reprochait à tant de chefs. Le libertaire avait commandé, l’égalitaire avait jugé ses semblables, le pacifique avait fait la guerre, le philosophe altruiste avait décimé la foule, et son horreur du sang versé n’avait abouti qu’à en verser plus encore.

Aucun de ses actes qui n’eût été en contradiction avec ses théories, et, sur tous les points, il avait touché du doigt son erreur de jadis. D’abord les hommes s’étaient révélés dans leur imperfection et leur incapacité natives, et il avait dû les mener par la main comme de petits enfants. Puis les appétits qui forment le fond de certaines natures avaient, pour se satisfaire, causé une succession de drames et démontré la légitimité de la force. Une triple preuve, enfin, lui avait été donnée que la solidarité des groupes sociaux n’est pas moindre que celle des individus, et qu’un peuple ne saurait s’isoler au milieu des autres peuples. C’est pourquoi, quand bien même l’un d’eux arriverait à se hausser à l’idéal inaccessible que le Kaw-djer avait autrefois considéré comme une vérité objective, le peuple devrait encore compter avec le reste de la terre, dont le progrès moral excède les forces humaines et ne peut être que le résultat de siècles d’efforts accumulés.

La première de ces preuves, c’était l’invasion des Patagons. Semblable à tous les chefs, et ni plus ni moins qu’eux, le Kaw-djer avait dû combattre et tuer. À cette occasion, Patterson lui avait démontré à quel degré d’abaissement une créature peut s’avilir, et il avait dû, indulgent encore, s’arroger le droit de disposer d’un coin de la planète comme de sa propriété personnelle. Il avait jugé, condamné, banni, au même titre que tous ceux qu’il appelait des tyrans.

La deuxième preuve, la découverte des mines d’or la lui avait fournie. Ces milliers d’aventuriers qui s’étaient abattus sur l’île Hoste établissaient, sous la forme la plus éloquente, l’inévitable solidarité des nations. Contre le fléau, il n’avait pas trouvé de remède qui ne fût connu. Ce remède, c’est toujours la force, la violence et la mort. Par son ordre, le sang humain avait coulé à flots.

La troisième preuve enfin, l’ultimatum du gouvernement chilien la lui apportait, péremptoire.

Allait-il donc donner une fois de plus le signal de la lutte, d’une lutte plus sanglante peut-être que les précédentes, et cela pour conserver aux Hosteliens, un chef si pareil en somme à tous les chefs de tous les pays et de tous les temps ? À sa place, un autre que lui en aurait fait autant, et, quel que fût son successeur, qu’il fût le Chili ou tout autre, il ne pouvait être amené à employer des moyens pires que ceux auxquels la fatalité des choses l’avait contraint.

Dès lors, à quoi bon lutter ?

Et puis, comme il était las ! L’hécatombe dont il avait donné l’ordre, ce carnage monstrueux, cette effroyable tuerie, c’était une obsession qui ne le lâchait pas. De jour en jour, sous le poids du lourd souvenir, sa haute taille se voûtait, ses yeux perdaient de leur flamme, et sa pensée de sa clarté. La force abandonnait ce corps d’athlète et ce cœur de héros. Il n’en pouvait plus. Il en avait assez.

Voilà donc à quelle impasse il aboutissait ! D’un regard effaré il suivait la longue route de sa vie. Les idées dont il avait fait la base de son être moral et auxquelles il avait tout sacrifié la jonchaient de leurs débris lamentables. Derrière lui, il n’y avait plus que le néant. Son âme était dévastée ; c’était un désert parsemé de ruines où rien ne restait debout.

Que faire à cela ?… Mourir ?… Oui, cela eût été logique, et pourtant il ne pouvait s’y résoudre. Non pas qu’il eût peur de la mort. À cet esprit lucide et ferme, elle apparaissait comme une fonction naturelle, sans plus d’importance et nullement plus à redouter que la naissance. Mais toutes ses fibres protestaient contre un acte qui eût volontairement abrégé son destin. De même qu’un ouvrier consciencieux ne saurait se résoudre à laisser un travail inachevé, c’était un besoin pour cette puissante personnalité d’aller jusqu’au bout de sa vie, c’était une nécessité pour ce cœur abondant de donner à autrui la somme entière, sans en rien excepter, de dévouement et d’abnégation qui s’y trouvait contenue en puissance, et il considérait n’avoir pas fait assez tant qu’il n’aurait pas fait tout.

Ces contradictions, était-il donc impossible de les concilier ?…

Le Kaw-djer parut enfin s’apercevoir de la présence de l’officier chilien qui rongeait impatiemment son frein.

« Monsieur, dit-il, vous m’avez tout à l’heure menacé d’employer la force. Vous êtes-vous bien rendu compte de la nôtre ?

– La vôtre ?… répéta l’officier surpris.

– Jugez-en », dit le Kaw-djer en faisant signe à son interlocuteur de s’approcher de la fenêtre.

La place s’étendait sous leurs yeux. En face du gouvernement, les cent cinquante soldats chiliens étaient correctement alignés, sous le commandement de leurs chefs. Leur position ne laissait pas toutefois d’être critique, car plus de cinq cents Hosteliens les cernaient, fusils chargés, baïonnettes au canon.

« L’armée hostelienne compte aujourd’hui cinq cents fusils, dit froidement le Kaw-djer. Demain elle en comptera mille. Après demain quinze cents. »

L’officier chilien était livide. Dans quel guêpier s’était-il fourré ! Sa mission lui semblait bien compromise. Il voulut cependant faire contre mauvaise fortune bon visage.

« Le croiseur… dit-il d’une voix mal affermie.

– Nous ne le craignons pas, interrompit le Kaw-djer. Nous ne craignons pas davantage ses canons, n’en étant pas nous-mêmes dépourvus.

– Le Chili… essaya encore de glisser l’officier, qui ne voulait pas se reconnaître vaincu.

– Oui, interrompit de nouveau le Kaw-djer, le Chili a d’autres navires et d’autres soldats. C’est entendu. Mais il ferait une mauvaise affaire en les employant contre nous. Il ne réduira pas aisément l’île Hoste, que peuplent maintenant plus de six mille habitants. Sans compter que les cent cinquante hommes que vous avez débarqués vont être pour nous de merveilleux otages ! »

L’officier garda le silence. Le Kaw-djer ajouta d’une voix grave :

« Enfin, savez-vous qui je suis ? »

Le Chilien considéra son adversaire qui se révélait si redoutable. Sans doute lut-il dans le regard de celui-ci une réponse éloquente à la question qui lui était posée, car il se troubla plus encore.

« Qu’entendez-vous par cette question ? balbutia-t-il. Il y a douze ou treize ans, au retour du Ribarto, dont le commandant avait cru vous reconnaître, des bruits ont couru. Mais ils devaient être erronés, puisque vous les aviez, paraît-il, démentis par avance.

– Ces bruits étaient fondés, dit le Kaw-djer. S’il m’a plu alors, s’il me convient toujours d’oublier qui je suis, je pense que vous ferez sagement de vous en souvenir. Vous en conclurez, j’imagine, qu’il ne me serait pas impossible de trouver des concours assez puissants pour faire réfléchir le gouvernement chilien. »

L’officier ne répondit pas. Il semblait accablé.

« Estimez-vous, reprit le Kaw-djer, que je sois en situation, non pas de céder purement et simplement, mais de traiter d’égal à égal ? »

L’officier chilien avait relevé la tête. Traiter ?… Avait-il bien entendu ?… La fâcheuse aventure dans laquelle il s’était si inconsidérément embarqué pouvait donc tourner d’une manière favorable ?…

« Reste à savoir si cela est possible, continuait cependant le Kaw-djer, et de quels pouvoirs vous êtes investi.

– Les plus étendus, affirma vivement l’officier chilien.

– Écrits ?

– Écrits.

– Dans ce cas, veuillez me les communiquer », dit le Kaw-djer avec calme.

L’officier tira d’une poche intérieure de sa tunique un second pli qu’il remit au Kaw-djer.

« Les voici », dit-il.

Si le Kaw-djer avait cédé sans résistance à la première injonction, jamais il n’aurait connu ce document qu’il lut avec une extrême attention.

« C’est parfaitement en règle, déclara-t-il. Votre signature aura par conséquent toute la valeur compatible avec les engagements humains, dont votre présence ici prouve, d’ailleurs, la fragilité. »

L’officier se mordit les lèvres sans répondre. Le Kaw-djer fit une pause, puis reprit :

« Parlons net. Le gouvernement chilien désire redevenir suzerain de l’île Hoste. Je pourrais m’y opposer ; j’y consens. Mais j’entends faire mes conditions.

– J’écoute, dit l’officier.

– En premier lieu, le gouvernement chilien n’établira aucun impôt à l’île Hoste autre que ceux concernant les mines d’or, et il devra en être ainsi alors même qu’elles seront épuisées. Par contre, en ce qui regarde les mines d’or, il sera entièrement libre et fixera à son profit telle redevance qui lui conviendra. »

L’officier n’en croyait pas ses oreilles. Voilà que, sans difficulté, sans discussion d’aucune sorte, on lui abandonnait l’essentiel ! Dès lors, tout le reste irait de soi.

Cependant, le Kaw-djer continuait :

« À la perception d’un impôt sur les mines devra se limiter la suzeraineté du Chili. Pour le surplus, l’île Hoste conservera sa complète autonomie et gardera son drapeau. Le Chili pourra y entretenir un résident, étant bien entendu que ce résident n’aura qu’un simple droit de conseil, et que le gouvernement effectif sera exercé par un comité nommé à l’élection et par un gouverneur désigné par moi.

– Ce gouverneur, ce serait vous, sans doute ? interrogea l’officier.

– Non, protesta le Kaw-djer. À moi, il faut la liberté totale, intégrale, sans limite, et d’ailleurs je suis aussi las de donner des ordres qu’incapable d’en recevoir. Je me retire donc, mais je me réserve de choisir mon successeur. »

L’officier écoutait sans les interrompre ces déclarations. Cet amer désenchantement était-il sincère, et le Kaw-djer n’allait-il rien stipuler pour lui même ?

« Mon successeur s’appelle Dick, reprit mélancoliquement celui-ci après un court silence, et n’a pas d’autre nom. C’est un jeune homme. À peine s’il a vingt-deux ans – mais c’est moi qui l’ai formé, et j’en réponds. C’est entre ses mains, entre ses mains seules, que je résignerai le pouvoir… Telles sont mes conditions.

– Je les accepte, dit vivement l’officier chilien trop heureux d’avoir triomphé sur la question principale.

– Fort bien, approuva le Kaw-djer. Je vais donc rédiger nos conventions par écrit. »

Il se mit au travail, puis le traité fut signé en triple expédition par les parties contractantes.

« Un de ces exemplaires est pour votre gouvernement, expliqua le Kaw-djer, un deuxième pour mon successeur. Quant au troisième, je le garde, et, si les engagements qu’il constate n’étaient pas tenus, je saurais, soyez-en certain, en assurer le respect… Mais tout n’est pas fini entre nous, ajouta-t-il en présentant un autre document à son interlocuteur. Il reste à nous occuper de ma situation personnelle. Veuillez jeter les yeux sur ce deuxième traité qui la règle conformément à ma volonté. »

L’officier obéit. À mesure qu’il lisait, son visage exprimait un étonnement grandissant.

« Quoi ! s’écria-t-il quand sa lecture fut achevée, c’est sérieusement que vous proposez cela !

– Si sérieusement, répondit le Kaw-djer, que j’en fais la condition sine qua non de mon consentement au surplus de notre accord. Êtes-vous disposé à l’accepter ?

– À l’instant », affirma l’officier.

Les signatures furent de nouveau échangées.

« Nous n’avons plus rien à nous dire, conclut alors le Kaw-djer. Faites rembarquer vos hommes, qui, sous aucun prétexte, ne doivent plus remettre le pied sur l’île Hoste. Demain, le nouveau régime pourra être inauguré. Je ferai le nécessaire pour qu’il ne s’élève aucune difficulté. Jusque-là, par exemple, j’exige le secret le plus absolu. »

Dès qu’il fut seul, le Kaw-djer envoya chercher Karroly. Pendant qu’on exécutait cet ordre, il écrivit quelques mots qu’il plaça sous enveloppe, en y joignant un exemplaire du traité conclu avec le gouvernement chilien. Ce travail, qui n’exigea que peu de minutes, était depuis longtemps terminé quand l’Indien fut introduit.

« Tu vas charge